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Entretien avec Geneviève Honegger
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Geneviève Honegger, photo Geneviève Honegger
Photo : Droits réservés

Historienne de la musique en Alsace, dont elle a catalogué les fonds anciens pour le Patrimoine musical régional, Geneviève Honegger a été commissaire de plusieurs expositions (Sur la trace des musiciens célèbres à Strasbourg, Mozart et l’Alsace, Charles Munch, Franz Xaver Richter). Elle est l’auteur de nombreux articles et d’un ouvrage de référence intitulé Le Conservatoire et l’Orchestre philharmonique de Strasbourg.

Vous avez réuni et annoté les lettres du baryton allemand Jules Stockhausen (1826-1906). Pouvez-vous nous dire dans quelles circonstances vous avez été amenée à vous intéresser à cet interprète aujourd’hui oublié ?

Geneviève Honegger Le fil d’Ariane vers cet interprète exceptionnel m’a été tendu par son jeune frère Franz Stockhausen, au cours de mes recherches sur la vie musicale strasbourgeoise. Celui-ci y a joué en effet un rôle prépondérant sous l’annexion allemande, en qualité de directeur du conservatoire et des concerts municipaux de 1871 à 1907. J’ai ainsi été amenée à lire la biographie du chanteur écrite par sa fille Julia Wirth, Julius Stockhausen, der Sänger des deutschen Liedes, à la suite de quoi j’ai été habitée par le désir de retrouver dans sa version originale une source essentielle, l’abondante correspondance adressée à ses parents. Le hasard d’une conversation m’a permis de faire la connaissance de Renate Wirth, petite fille du chanteur. Celle-ci m’a largement ouvert ses archives personnelles et m’a orientée vers la Bibliothèque universitaire de Francfort Johann Christian Senckenberg, où sa mère avait déposé les lettres recherchées ainsi que de très nombreux documents.

Écrites entre 1844 et 1864, en français, en allemand ou en anglais, ces lettres adressées à ses parents sont complétées non seulement par des témoignages ou des articles de presse, mais aussi par de très larges extraits d’un Journal, où le ton de la confidence peut prendre des accents émouvants...

G. H. J’ai retenu en effet les lettres écrites entre 1844, date du voyage à Paris qui détermine le jeune homme à poursuivre ses études dans la capitale, et 1864, date de son mariage à la suite duquel il laisse le soin à sa jeune femme de donner les nouvelles familiales. Cela représente plus de 300 lettres dont la majorité sont écrites en français, la langue maternelle du chanteur, un quart environ en allemand, la langue de son père mais aussi celle de Goethe et des lieder qui constituent son répertoire de prédilection ; l’anglais n’apparaît que durant les séjours londoniens. Le polyglotte use à merveille des trois idiomes, émaillant ses missives d’expressions empruntées à l’un ou à l’autre au gré de son humeur, en y ajoutant des touches d’italien qui colorent savoureusement son style.
Au cours de ces vingt années, Jules Stockhausen, élevé en Alsace, parfait son instruction musicale. Il est inscrit au conservatoire de Paris, mais c’est en dehors de l’institution qu’il trouve son véritable maître, le célèbre Manuel Garcia, frère de la Malibran et de Pauline Viardot. En proie à de constantes difficultés financières, il cherche ensuite longuement sa voie, en Angleterre où sa mère a connu la célébrité, puis sur les scènes allemandes de Mannheim et de Karlsruhe. Il accepte enfin en 1856 un engagement à l’Opéra-Comique. Si cette expérience est salutaire pour le développement d’une voix fragile, le chanteur n’y trouve pas de rôles à sa mesure. Il décide alors de se consacrer à l’oratorio et au lied, dont il devient l’interprète par excellence. Le premier, il révèle les cycles complets de Schubert et de Schumann. Mais l’artiste ambitieux veut développer son champ d’action et obtient en 1863 la direction de la Société philharmonique et de l’Académie de chant de Hambourg, auxquelles il donne une impulsion remarquable.
J’ai intercalé dans cette correspondance le journal que l’artiste a tenu en 1862 et 1863. Durant des années, il avait nourri secrètement un sentiment passionné pour une jeune femme de son âge, Jenny Schlumberger, épouse d’un manufacturier de Guebwiller, aussi cultivée que bonne musicienne. Elle n’était pas heureuse en ménage, avait sans doute joué avec le feu... mais, en dépit de certains aveux, n’était pas prête à franchir l’interdit des conventions bourgeoises. De ce journal, commencé sous le choc d’un événement non relaté, émerge peu à peu le cri d’un cœur déchiré, qui ne peut plus contenir sa douleur.

Les lettres du chanteur témoignent d’une grande admiration pour son père, harpiste, compositeur à ses heures, et pour le talent de sa mère, cantatrice... d’une profonde affection aussi.

G. H. Jules Stockhausen voue une admiration sans borne à sa mère, née à Guebwiller, qu’il compare aux plus célèbres cantatrices du siècle. Après avoir épousé très jeune un artiste de quatorze ans son aîné, elle s’est fait connaître dans les salons parisiens puis a été acclamée en Angleterre, devenue sa seconde patrie pendant une dizaine d’années. Toutefois ses convictions religieuses l’ont tenue à l’écart de la scène et condamnée en même temps à un rapide oubli. À 37 ans, elle a abandonné une carrière dont elle était lasse. Envahie par un sentiment de culpabilité insurmontable, elle a renoncé totalement à se produire en public pour se consacrer à ses nombreux enfants.
Le père, allemand, professeur de harpe, a été l’accompagnateur attitré de sa femme. Il a par ailleurs veillé avec le plus grand soin à la formation musicale de son fils aîné, basée sur l’étude des grands classiques, de Bach à Beethoven. Dès le plus jeune âge, l’enfant a travaillé le piano, l’orgue et le violon. Ayant beaucoup souffert des longues absences de ses parents, Jules Stockhausen a besoin de chaleur familiale et se plaint constamment de ne pas recevoir de réponse à ses lettres. Il s’y montre un fils respectueux, affectionné, exprimant sans cesse sa reconnaissance. La rigidité religieuse de ses parents a troublé malheureusement cette belle harmonie lorsque, dans sa maturité, l’artiste a évolué vers un libéralisme nourri par la lecture des Évangiles.

La correspondance montre le chanteur épris de son art, curieux, étudiant avec une fièvre passionnée... Il est très précis quant à l’évocation de ses leçons, de son emploi du temps, des concerts auxquels il assiste...

G. H. Cette correspondance constitue en effet une véritable conversation avec ses parents auxquels il veut faire partager sa vie. Dès l’enfance, son père l’a enjoint de se considérer « comme un ouvrier qui n’a pas un moment à perdre », précepte suivi à la lettre. Arrivé à Paris, il mène de front l’étude du chant, du piano et de l’écriture. Il y ajoute celle des langues, lit Goethe, Dante et Shakespeare dans le texte. Au pupitre des altos, il joue dans l’orchestre des élèves du conservatoire sous la direction de Habeneck, pratique la musique de chambre avec ses amis, dévore les partitions des grands maîtres classiques tout en donnant de nombreuses leçons. Rares sont les professeurs du conservatoire qui trouvent grâce devant lui, alors qu’il s’étend sur l’enseignement incomparable de Manuel Garcia.
Ayant passé sa jeunesse en province, il découvre avec émerveillement la Société des concerts du conservatoire et va écouter les vedettes du Théâtre italien et de l’Opéra. Ses comptes-rendus sont ceux d’un artiste cultivé, au jugement très sûr. Après avoir vécu la révolution de 1848, il quitte la capitale française et ses lettres constituent un précieux témoignage sur la vie musicale, culturelle et politique à l’étranger. Il fait tout d’abord deux longs séjours en Angleterre au moment où l’Exposition universelle de Londres attire les foules. À maintes reprises, il sillonne l’Allemagne et l’Europe centrale, de Düsseldorf où se déroulent les Fêtes musicales du Rhin à Cologne où la salle du Gürzenich, une « merveille », ouvre ses portes ; de la cathédrale de Brême, où se pressent 3000 auditeurs pour une exécution de la Passion selon saint Matthieu, à la cour du roi aveugle de Hanovre où ces dames tricotent en écoutant distraitement la musique ; de Prague à Vienne où il révèle le cycle de la Belle Meunière de Schubert. Vie quotidienne, voyages épuisants, succès et découragements, nous partageons l’intimité d’un artiste passionné, dont la foi profonde s’associe à une haute idée de sa mission, sans oublier l’amateur de randonnées pédestres, de chasse et de baignades.

Jules Stockhausen est aussi l’ami proche de Clara Schumann et de Johannes Brahms avec lesquels il donne de nombreux concerts, rencontre maints artistes illustres comme Jenny Lind et Pauline Viardot, Charles Gounod et Camille Saint-Saëns, Franz Liszt, Joseph Joachim et Anton Rubinstein...

G. H. Jules Stockhausen étant l’hôte assidu des concerts et des scènes lyriques, sa correspondance fourmille de portraits ou d’anecdotes sur les nombreux interprètes qu’il écoute ou qu’il fréquente dans les différentes villes. Mais il a effectivement noué des liens privilégiés avec Clara Schumann, dès leur première rencontre. « Stockhausen a illuminé ma vie, écrit-elle en 1859 après un concert, par sa manière exceptionnelle de chanter les mélodies, sa musicalité profonde, la facilité avec laquelle il déchiffre tout à vue, quel bonheur » ! Tout naturellement, le jeune Brahms entre à son tour dans le cercle des amis intimes. C’est avec lui qu’il chante pour la première fois le cycle complet des Amours du poète de Schumann à Hambourg, en 1861. Tous deux ont vécu à travers ces mélodies « une profonde fraternité » qui ne s’est pas altérée au fil des ans. Le nom du chanteur reste lié au Deutsches Requiem, à la création duquel il a participé.

Pourquoi Jules Stockhausen, qui a connu une telle renommée en tant que soliste et pédagogue, est-il tombé dans l’oubli ? Est-ce dû aux événements politiques, notamment à la guerre de 1870  ?

G. H. La raison essentielle est due au répertoire intimiste qu’il a pratiqué, à la différence des vedettes qui incarnent les rôles phares de l’art lyrique ou des virtuoses du clavier et de l’archet qui fascinent les foules.
Allemand de cœur, il n’a cessé de l’affirmer avec une certaine supériorité. À l’inverse de son frère qui est demeuré un homme de dialogue mais à l’instar d’illustres compatriotes, il a affiché ostensiblement ses sentiments à l’égard du nouvel empire, après l’annexion de l’Alsace-Lorraine. Les liens avec la France ont alors effectivement été rompus sans pouvoir expliquer un oubli durable qui mérite d’être réparé.

« Jules Stockhausen a longtemps cherché sa voie : la France ou l’Allemagne, la scène ou le concert, le chant, la direction d’orchestre ou l’enseignement », est-il écrit dans l’épilogue de l’ouvrage...

G. H. Cette longue quête fait partie de la richesse d’un artiste aux multiples facettes. À 54 ans, il jette enfin l’ancre à Francfort où il ouvre dans sa propre maison une école de chant. Avec une exigence de qualité qui a été la marque de toute sa carrière, il offre un vaste cycle d’études pour transmettre tout le savoir accumulé au cours des ans. La publication d’une Méthode de chant pérennise un art dont Jenny Lind a pu dire : « Personne ne possédait comme Jules Stockhausen à la fois la légèreté italienne, la déclamation française et la conception poétique allemande ».

....

Jules Stockhausen
Itinéraire d’un chanteur à travers vingt années de correspondance, 1844-1864
Lettres réunies et annotées par Geneviève Honegger
Éditions Symétrie, janvier 2011. 433 pages, 45 €.


Sites internet

Éditions Symétrie
http://www.symetrie.com/

Orchestre philharmonique de Strasbourg
http://www.philharmonique-strasbour...

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