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Frédéric Berthet. Correspondances 1973-2003 Par Corinne Amar

 

Frédéric Berthet, Correspondances Ceux qui le connaissent, connaissaient son Journal de Trêve (éd. Gallimard 2006) commencé à l’âge de 25 ans, rédigé entre 1979 et 1982  : 600 pages de volume, la densité du fragment, du mot d’esprit, de l’éclat ; alcool, interrogations littéraires, solitude, mélancolie, méditations, notes éparses entre Paris et New York, boîtes de nuit, filles de nuit ; « J’aimais énormément sortir, peut-être parce que je croyais que le monde m’accorderait le soir ce qu’il me refusait obstinément le jour », lumières, ombres, Kafka, Fitzgerald, en fantômes littéraires...
Frédéric Berthet, quarante-neuf ans en tout, né en 1954, mort en 2003, considéré par ses amis comme l’un des auteurs les plus doués de sa génération. Ancien élève de l’École normale supérieure, attaché culturel à New York, un temps ; marié, un temps ; une aura certaine, des fréquentations heureuses et proches (Roland Barthes, Philippe Sollers, Julia Kristeva, Jean Echenoz, Michel Déon, Antoine Gallimard...), le sens drôle, intelligent de l’humour, de la conversation, de la lettre ; deux recueils de nouvelles, une chronique, un essai, un roman, Daimler s’en va. « Daimler attend une lettre. Il s’imagine dans la peau d’un chien de garde extrêmement dangereux auquel la seule vue d’un facteur, s’approchant de la petite barrière blanche, suffirait à déclencher une crise d’angoisse ». Ou alors, Daimler se voit poursuivi par un œuf au plat géant. L’histoire de Daimler ? Celle d’un homme qui a un chagrin d’amour, qui attend une lettre et « se fait apporter un cognac durement millésimé », qui a des insomnies, vit des errances, éprouve une angoisse, parce qu’il est quatre heures du matin seul sur l’autoroute de l’Ouest, un attendrissement, parce qu’il fait beau, incroyablement beau sur Paris et qu’il est sûr que la vie ne vaut d’être vécue, etc., que dans le cas d’un amour passionné et follement partagé, qui attend tellement qu’il craque, il en a marre d’attendre comme un mandarin amoureux d’une courtisane assis sur son tabouret à lui sous sa fenêtre à elle, alors il prend son tabouret et il s’en va pour de bon. Il écrit à son meilleur ami (le narrateur) pour lui expliquer tout ça qu’il s’en va - il est parti et ça met le meilleur ami « dans une colère noire », et le meilleur ami demande à Charles Baudelaire de l’aider à supporter.
C’est un petit roman court, sur réaliste parce que le monde dans sa réalité est absurde, drôle pour ne pas être noir, noir parce que la vie est comme ça, et que les Éditions de la Table Ronde éditent à nouveau (éd.Gallimard, l’Infini, 1988), en même temps que sa correspondance inédite.
« Écrivez des lettres, vous le regretterez ; n’en écrivez pas, vous le regretterez aussi ; écrivez des lettres ou n’en écrivez pas, vous le regretterez également, parce que, dans un cas comme dans l’autre, vous vous apercevrez toujours que quelqu’un (vous) manque. » Aveu qui signait sans doute là, la problématique d’une vie - une vie qui a le goût fervent de la lettre, de la correspondance, fait la différence avec le roman, parce qu’elle s’adresse à un interlocuteur.
- D’où vient l’écriture ? À quel exil est-elle liée ? Celui d’un pays ? Celui d’un amour ? D’un paradis  ? D’une solitude obvie et infernale ? Berthet écrivait pour dire.
Il écrit à Roland Barthes, interlocuteur privilégié (1973-1980) à l’École pratique des hautes études, il dirigera aussi son doctorat d’État.
« 16 novembre 1979, Cher Roland, (...) il est vrai de dire de l’écriture qu’elle est le contraire absolu de la sexualité, mais également qu’elle se soutient d’une grande débauche.
(...) je voulais vous écrire cela, à défaut de musique des sphères, l’amitié étant peut-être d’aller ensemble au concert, je voulais vous écrire cela pour justifier de mon dernier et vaguement brutal téléphone, quant au Collège, mais cette brutalité est en proportion de mon affection, parce que je suis en ce moment un peu le dos au mur matériellement j’entends, que cette priorité que je suis forcé d’accorder à mes « conditions » de vie me tue littéralement et détruit mes romans, et que (...) et je vous écris cela que je n’oserais pas vous dire en conversation, me confiant à ce qu’il y a de douceur dans l’écrit, qui atténue d’amour et de bizarre sagesse ma propre injustice. Je vous embrasse, Frédéric »
Le charme aussi de cette correspondance et de sa nécessité vient du fait qu’elle n’est pas à sens unique ; ses interlocuteurs lui répondent qui dessinent un portrait en creux de lui, font apparaître combien il séduit, combien il appelle le sentiment chaleureux, les encouragements, la sympathie, l’amitié.
De Barthes, 16 mai 1978, « Merveilleux Frédéric ! Il me restait en tout et pour tout un cigare et tout d’un coup, comme si j’avais frotté la lampe d’Aladin, toute une caisse, et des meilleurs, vraies torpilles d’euphorie. Nous refêterons, non l’échec, mais la promesse d’une réussite simplement différée, en dînant un soir tous les deux au champagne. À très vite, je vous embrasse, R.B ». Ou de Henri Peyre, « 22 novembre 1986, (...) Je tenais à vous remercier très chaudement de votre amabilité, de votre efficience et votre tact lors de la séance avec les romanciers (...) » ; ou de Bertrand Leclair, ce même jour ; « Cher Frédéric, merci de ta gentille lettre, j’espère que le texte de l’interview t’a vraiment plu (...). En espérant que ton travail te laisse quand même le temps de nous concocter un roman aussi régénérant que S.J d’E., et amicalement, Bertrand » ; ou encore, de Jean Echenoz, un mot daté du 9 janvier 86, qui le remercie de lui avoir envoyé son livre, qu’il a lu, qui lui a plu, qu’il a trouvé « plein de belles phrases et de belles fureurs masquées » et puis, il se reprend, veut dire que ça ne veut rien dire, veut juste dire que ce livre lui a plu sincèrement.
Il conserve des brouillons de lettres, des esquisses d’éclats, complaintes lyriques ou mélancoliques, cantilènes involontaires à la recherche d’un équilibre ; il écrit à Barthes déjà mort (et toujours présent) ou à Sollers de New York, en 1986 ; « retrouvé, d’abord à vaguement penser à un poste à l’Université - qui m’insupporte littéralement -, puis, à passer quatre ans dans ce cimetière qu’est la Bibliothèque Nationale (où les conservatrices jouent aux osselets avec les manuscrits) - puis à faire de l’Administration, serait-elle culturelle, et serait-ce à New York, puisqu’en [...] j’y suis. Non, je pense avoir tiré sur la corde au maximum, il se peut même, que j’en aie les mains écorchées, j’ai payé pour tous ces avantages (...) »
Il écrit à Antoine Gallimard (janv. 1997), donne des nouvelles de trois « vrais » romans en cours (n’envoie pas sa lettre).
En 2002, il espère un poste à Malte, à l’« Institut for Augustinian Studies » et le père Madec, de Paris le recommande auprès du directeur de l’institution maltaise ; « C’est un disciple de Saint-Augustin qui voudrait bien travailler chez vous. Je vous prie donc de le recevoir en toute charité augustinienne. »
Où est-il en 2003, celui « qui avait peur de mourir avant d’avoir fait ce qu’il voulait faire », qui ne pensait pas à la mort mais confiait qu’elle pensait souvent à lui, et qui meurt à la fin de cette année, un soir misérable de 25 décembre ?
Sa dernière trace écrite, non précisément datée, non envoyée, est une lettre adressée, de Paris, 2003, à Philippe Sollers ; « Cher Philippe, ça reste difficile - mais facile, aussi. (...) ».

Frédéric Berthet
Correspondances 1973-2003
Éditions de La Table Ronde, 2011
436 pages. 24 €.

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