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Une esthétique de l’amitié

Geneviève Haroche-Bouzinac

 

Dans une lettre de Paul Valéry adressée à André Gide, lettre qui ne fut jamais envoyée, on lit cette étonnante déclaration : "Je dois à mes amis presque tout ce que je suis. Ils ont cru en moi qui ne croyais pas en moi-même." Valéry savait que, d’une façon ou d’une autre, cette reconnaissance de dette glissée parmi ses papiers privés, parviendrait à la postérité. Ce n’est pas par hasard, si cette lettre qu’aucun facteur n’a transportée, était adressée à André Gide. Pendant plus d’un demi-siècle, la correspondance a occupé dans l’amitié de Valéry et de Gide une place importante : elle leur a offert un espace qui leur a permis de se construire réciproquement et de sculpter leur personnalité. C’est Pierre Louÿs, compagnon de Gide à l’école alsacienne, qui, en 1890, présente Valéry à Gide. Paul a dix-neuf ans, André vingt et un. Valéry réside à Montpellier, Gide à Paris ou en Normandie. Impressionnés l’un par l’autre, André et Paul signent un véritable contrat d’amitié épistolaire : "J’aimerais enfin dire avec vous ce que je ne puis pas dire avec d’autres et que pour vous il en soit de même." Louÿs est rapidement évincé du trio épistolaire : "De sa vie, écrit perfidement Gide, il n’a su répondre à une lettre". La correspondance restitue les étapes d’une familiarité naissante : le passage du vouvoiement au tutoiement est souligné de façon cérémonieuse. Ecrire à l’ami relève d’une véritable opération de dédoublement : "Lorsqu’on est très intime et qu’il fait obscur, le tu murmuré donne l’illusion d’une parole à soi-même et d’une réponse de soi-même." André découvre les joies de la confidence : "il n’y a qu’à toi qu’on ose écrire ces vérités, qu’à toi". La face claire de leur amitié s’enchante de l’harmonie de leurs intelligences : une sorte d’euphorie accompagne les premiers temps de leur dialogue : "Les lettres de toi sont une des joies de l’existence". Ils forment "un couple d’esprit", "attelés à un même timon". Afin d’exprimer cette parité gémellaire, Gide signe parfois "ton réciproque". Les deux hommes ont conscience de composer, jour après jour, l’ ?uvre de leur amitié, littérature adressée à un seul, "un délice consenti à deux". Leurs lettres ressemblent à des "paysages d’âme", où se déploie le jeu de l’ego avec l’alter ego, où les reliefs sont composés par les contrastes de leurs caractères. En effet, leurs sentiments sont sur toutes choses opposés, mais d’une opposition si naturelle qu’elle offre une liberté rare des échanges de pensée. Leurs différences sont reconnues, de manière féconde, souple : ils se complètent. Cette amitié est à l’épreuve du temps, elle résiste aux mariages, à quelques "mélancoliques querelles" qui renforcent le lien. Gide a l’art d’accepter aimablement les remontrances de son ami : "la suavité de vos reproches me console de les mériter." La face obscure est celle des craintes et des réticences. La correspondance se fait miroir : elle révèle ce qui les étonne et les effraie le plus en eux-mêmes. Valéry est impressionné par la volonté créatrice de Gide, par son farouche projet de carrière littéraire. André, intimidé par la rapidité et la profondeur de l’intelligence de son ami, redoute ses jugements, parfois impitoyables. Les lettres adoucissent le piquant de leurs conversations : Gide avoue que parfois dans leurs entretiens, il se sent comme "étranglé" par l’esprit de Valéry. Mais il semble craindre, surtout dans la jeunesse, que ses lettres ne soient pas à la hauteur de celles de son ami : "Ne me juge pas d’après mes lettres, cher ami, les tiennes sont si pleines, si riches..." Malgré ses déclarations de sincérité, André confie peu au papier ce qu’il a de plus caché, de plus secret : son ?uvre lui sert d’exutoire. Valéry, le plus réservé des deux, c’est là le paradoxe, finit par s’abandonner à la confidence et confier son isolement : "Je suis d’un seul... Atrocement seul". Cet aveu est accueilli avec gratitude : "Ce qui te manquait (...), c’était l’appel vers l’autre, ce qui manquait à l’autre, c’était de se sentir appelé." Ainsi l’amitié s’exprime-t-elle dans la faiblesse et la solitude comme dans les moments de succès. Dans cette correspondance devenue le laboratoire d’une pensée, les deux amis ont eu le bonheur de s’être toujours utiles sans jamais s’utiliser. En se retournant vers leur passé, trente ans après leur première rencontre, Valéry décrit ce sentiment d’amitié, qui maintenait leurs esprits dans l’inquiétude tout en rassurant leurs âmes, comme "une sorte de nécessité, un événement qui n’aurait pas pu ne pas être." Il fallait sans doute être capable d’une fidélité à l’image de l’amitié construite lorsqu’ils étaient jeunes gens, une estime inaltérable et un respect profond, un besoin d’épanchement et une confiance rare, mais surtout un certain degré d’idéalité, pour que cette longue correspondance tienne, pour le plaisir du lecteur d’aujourd’hui, la promesse de leurs premières lettres.

Les citations sont extraites de la Correspondance, 1890-1942, édition de Robert Mallet, Paris, Gallimard, 1955.

Geneviève Haroche-Bouzinac est professeur de littérature à l’université d’Orléans, elle est l’auteur de L’Epistolaire, Hachette, Contours littéraires, 1995 et dirige la Revue de L’Aire, recherches sur l’Epistolaire.

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