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Hendrik Witbooi (1830-1905) Lettres de guerre Par Olivier Plat

 

Hendrik Witbooï, Lettres de guerre Hendrik Witbooi (de son nom traditionnel Nanseb/Gabemab, né vers 1835 et mort en 1905), est un personnage central de l’histoire de la Namibie. Il était issu de la lignée de chefs traditionnels des Khowesin, une communauté khoïkhoï de la Namibie. Jusqu’à ce qu’en 1883, Adolf Lüderitz, négociant allemand, établisse un comptoir sur les côtes namibiennes, dans la baie d’Angra Pequena (Little Bay), aujourd’hui connue sous le nom de Lüderitz, Hendrik Witbooi était un Oorlam typique. Il vivait de la chasse, du pillage et du vol de bétail, comme l’avait fait son grand-père Kido Witbooi avant lui, en menant son peuple sur le territoire du Grand Naquamaland, pays Nama de l’actuelle Namibie. Les Oorlams qu’on appelait ainsi afin de les distinguer des Néerlandais et des Khoïkhoï tribaux, s’étaient au fil du temps, « mélangés » aux Namas assujettis, et faisaient partie de ce que Witbooi appelle « le peuple rouge », par opposition aux Hereros (Noirs), ou au Blancs (Boers, Britanniques, Allemands). Comme l’indique le grand écrivain sud-africain J.M. Coetzee dans sa préface, le partage de l’Afrique par les puissances occidentales en 1884 et les débuts de la colonisation allemande, marquent l’entrée dans l’histoire d’Hendrik Witbooi, devenu l’icône du premier combat contre le colonialisme allemand, et une inspiration pour la suite du mouvement de libération en Namibie et en Afrique australe.

C’est de cette époque que datent les Lettres de guerre de Witbooi, témoignage de première main sur les débuts de l’intervention coloniale. Ces documents de la plus haute importance pour l’histoire de la Namibie, ont largement contribué au rayonnement de leur auteur. Par leur puissance visionnaire et poétique, les lettres se situent d’emblée au-dessus de la plupart des textes africains contemporains et antérieurs du même genre. La plupart des lettres ont été retrouvées lors d’une attaque allemande sur Hoornkrans en 1893. Elles constituent en quelque sorte les annales du règne de Witbooi. Witbooi est quelqu’un d’instruit, qui sait lire et écrire le Néerlandais et a étudié la Bible auprès du missionnaire Johannes Olpp. Le style littéraire des lettres doit beaucoup à l’influence qu’exerça cette lecture sur le chef de guerre, qui prenait très au sérieux son rôle de guide messianique auprès de son peuple. À partir des années 1890, Hendrik Witbooi prit le contrôle de la plupart des communautés oorlams et namas, et se fit appeler le chef du Grand Naquamaland, mais les Allemands tirèrent parti de la lutte féroce qui opposaient depuis des décennies les Namas et les Hereros. La correspondance met en évidence ces querelles entre les deux communautés qui permirent à Berlin d’asseoir son hégémonie. Witbooi en est bien conscient qui met en garde le chef de guerre herero, Samuel Maharero, contre une alliance avec les Allemands : « Je doute que vous ayez bien réfléchi ou que vous compreniez ce que cela implique de vous soumettre au Protectorat allemand. [...] Alors il sera trop tard, car vous lui aurez déjà accordé tous les droits et il aura cessé de se plier à vos manières de faire. »

À la différence de ses rivaux africains, les Allemands entendent mettre en cause la souveraineté du chef de guerre sur son territoire. La question de la souveraineté est centrale aux yeux de Witbooi, et il ne cesse de l’évoquer tout au long de son échange épistolaire avec les officiels allemands. Les paroles qu’il adresse au capitaine Von François lors de leur rencontre du 9 juin 1892 retranscrite dans les journaux épistolaires de Witbooi, ne laissent aucun doute à ce sujet : « Voilà ce qui se passe : lorsqu’un chef se tient sous la protection d’un autre, le subalterne cesse d’être indépendant et n’est plus maître de lui-même ou de son peuple et de son pays. [...] Je ne vois donc aucune vérité ni aucun sens dans l’idée qu’un chef qui se serait rendu pourrait conserver son autonomie et faire comme bon lui semble. » Certaines formulations semblent anticiper le concept de panafricanisme : « Cette partie de l’Afrique est notre royaume à nous chefs rouges. Si un danger menace l’un d’entre nous et qu’il sent qu’il ne pourra pas l’affronter seul, il peut alors faire appel à un frère ou à des frères parmi les chefs rouges et dire : Venez mes frères, affrontons ensemble ce danger qui menace d’envahir l’Afrique car nous sommes uns par la couleur et la coutume, et cette Afrique est la nôtre. » Comme le souligne J.M. Coetzee, les lettres de Witbooi ne se départissent pas d’une « antique courtoisie » et ont le charme d’un temps révolu. Le 24 juillet 1893, il écrit à l’officier Curt Von François, qui sera responsable du massacre de Hoornkrans : « Je vous implore une nouvelle fois, cher ami, de m’envoyer deux caisses de cartouches Martini-Henry, de façon à ce que je puisse vous contre-attaquer. [...] Donnez-moi des armes, comme il est de coutume entre grandes et nobles nations, afin que vous conquiériez un ennemi armé : ainsi seulement votre grande nation pourra prétendre à une victoire honnête. » Witbooi obéissait à un code d’honneur militaire qui supposait de n’exercer aucune violence à l’encontre des femmes et des enfants, de traiter les prisonniers avec humanité, et d’enterrer les morts du camp adverse dans une sépulture digne de ce nom. Il fut donc horrifié lorsque le 12 avril 1893, à la tête de 250 soldats, Von François attaqua le village d’Hoornkrans, tuant huit vieillards, deux jeunes garçons, 78 femmes et enfants : « Le capitaine [Von François] nous a attaqués tôt dans la matinée, alors que nous étions paisiblement endormis, et bien que j’aie pu évacuer mes hommes, nous avons été incapables de les repousser. Le capitaine a alors pénétré dans notre village et l’a mis à sac avec une brutalité dont je n’aurais jamais cru capable un membre d’une nation blanche civilisée - une nation qui connaît les règles et les pratiques de la guerre. Mais cet homme m’a dépouillé, a tué des petits enfants sur le sein de leur mère et des enfants plus âgés et des femmes et des hommes. Il a brûlé, dans leurs huttes de paille, les corps des gens qui avaient été tués par balles, il les a réduits en cendres. »

Le 15 septembre 1894, Witbooi signera un traité de paix conditionnel. En 1895, une nouvelle clause sera ajoutée au traité de paix l’obligeant à fournir des hommes à l’armée coloniale qui doit faire face à plusieurs foyers d’insurrection. En 1904, Samuel Maharero et avec lui tout le peuple herero se soulèvent enfin contre le pouvoir colonial. Les Hereros seront écrasés lors de la bataille du Waterberg, en août 1904 et les survivants rejetés dans le désert d’Omaheke où ils périront de soif. Le 11 octobre 1904, Hendrik Witbooi rompt le traité de paix, à l’âge de 74 ans. Il meurt le 29 octobre 1905 lors d’une attaque contre un convoi près de Vaalgras, avant d’avoir connu le destin tragique de son peuple rouge et du peuple herero relégués dans des colonies lointaines ou exterminés par la faim et la maladie dans des camps de concentration, première étape d’un projet génocidaire contre les soi-disant « races inférieures  ».

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Hendrik Witbooi
« Votre paix sera la mort de ma nation »
Lettres de guerre d’Hendrik Witbooi capitaine du Grand Namaqualand
Préface de J. M. Coetzee
Éditions Le Passager Clandestin.

Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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