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Entretien avec Patrick Marchand
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Patrick Marchand- photo Patrick Marchand
Droits réservés

Docteur en histoire de l’université Paris I - Panthéon Sorbonne, Patrick Marchand est commissaire d’exposition à l’Adresse Musée de La Poste.

Vous êtes le commissaire de l’exposition « Carnets de voyage... Le monde au bout du crayon » présentée au Musée de La Poste jusqu’au 23 avril 2011. Quarante-six artistes voyageurs exposent leurs dessins et carnets réalisés à travers le monde... Une première exposition intitulée « l’art du carnet de voyage de 1800 à nos jours » avait eu lieu au Musée de La Poste en 2009. Elle présentait le même sujet sous un angle différent...

Patrick Marchand Dans la première exposition, il y avait une dimension historique. On débutait par la présentation de carnets illustrés, des journaux de bord des voyageurs au long cours - les explorateurs, marins et cartographes embarqués dans les grandes expéditions scientifiques des XVIIIe et XIXe siècles - ainsi que des planches naturalistes. Ces naturalistes qui accompagnaient les navigateurs dans leurs épopées maritimes étaient aussi des artistes. Ils croquaient sur le vif... L’exposition montrait donc cette profondeur historique dont on dit qu’elle peut être une des origines du carnet de voyage. L’autre ascendance du carnet de voyage est celle du carnet de croquis de l’artiste. Depuis la Renaissance, le voyage en Italie est indispensable à la formation de l’humaniste et à l’initiation esthétique de l’artiste. Dès la fin du XVIIIe siècle, la jeune aristocratie anglaise est elle aussi envoyée en Italie pour faire son apprentissage de la vie et de l’art. Puis, il y a la quête de l’orientalisme sublimée par les carnets de Delacroix... Journal de bord des explorateurs et ouvrage d’initiation artistique semblent être les deux paternités du carnet de voyage. Dans cette exposition de 2009, une première salle présentait des carnets anciens, une seconde était réservée à l’expression des carnettistes actuels et une troisième salle évoquait l’idée du voyage à travers le carnet, dans laquelle étaient présentées des œuvres d’art contemporain, et notamment quelques-unes (liées au voyage) des peintres Zao Wou Ki et Dubuffet.

L’exposition qui a lieu actuellement présente les œuvres en fonction des pays parcourus...

P. M. Il a fallu prendre un parti différent de la première exposition pour concevoir celle-ci. J’ai choisi un parcours géographique, non biographique, et j’ai divisé l’espace de l’exposition en pays. Les artistes sont présentés selon la destination qui a été choisie. Les œuvres d’un même artiste se retrouvent donc plusieurs fois dans la « mise en scène » selon les lieux qu’il a visités. L’aménagement scénographique est un tour du monde. Cependant, les pays ou les continents les plus représentés sont finalement ceux fréquentés par les touristes : l’Afrique et l’Asie, pour leur exotisme. Étonnamment, l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud sont peu représentées. Quelques carnettistes exposés sont allés en Arizona... Denis Clavreul a sillonné le continent nord-américain sur les traces du peintre naturaliste Jean-Jacques Audubon (1785-1851)... Quant au Brésil, je pensais que de nombreux carnets réalisés dans cet immense pays aux multiples mythes allaient me parvenir, mais à ma grande surprise, je n’en ai pas trouvé, en tout cas, ils ne se sont pas imposés. Les régions privilégiées sont l’Inde, l’Asie du Sud-est (Le Vietnam, la Thaïlande, l’Indonésie...) et la Chine. Ce sont des pays à forte charge exotique qui sont à présent faciles d’accès. Bien sûr, une autre région très fréquentée est l’Afrique du Nord. J’ai ouvert également un grand espace pour la France où sont exposés des dessins de carnettistes qui arpentent les rues, les brocantes, les cabarets de jazz, les bistrots ou la plage...

Certains rapportent des dessins d’Afghanistan, d’Irak ou de Sibérie...

P. M. J’avais comme objectif la plus grande couverture géographique et la plus grande diversité de styles. J’ai travaillé avec Elsie Herberstein, une carnettiste déjà ancienne dans l’art du carnet de voyage, grâce à qui j’ai pu constituer ce fichier de 46 artistes. Les carnettistes fonctionnent en réseau et se rencontrent depuis une dizaine d’années à la biennale du Carnet de Voyage de Clermont-Ferrand. À ces 46 artistes, il faut ajouter deux personnes qui sont les épouses des illustrateurs qui tiennent le pinceau. Ces épouses écrivent et leurs maris dessinent. Samuel Chardon et Céline Roussel ont leur propre maison d’édition et chaque voyage se retrouve sous la forme d’un carnet édité. Il y a aussi Claire et Reno Marca.

Comment définiriez-vous le carnet de voyage ?

P. M. Le carnet de voyage est au carrefour de la biographie, du témoignage et du documentaire. Il est difficile de le définir précisément, car il répond selon les époques et les motivations à des attentes différentes. Les carnets actuels ne résultent pas d’une ambition scientifique comme celle des explorateurs du XIXe siècle ou même des ethnologues du XXe siècle. Il s’agit davantage de traduire des impressions de voyage autrement que par le récit. C’est aussi une autre façon de rendre la réalité. De nos jours, il aurait tendance à trouver sa finalité dans l’édition. Pas pour tous les carnettistes dont le premier mouvement ne va pas dans ce sens, mais de plus en plus, - et c’est à prendre en considération - le voyage est motivé par l’objet édité. Certains se déplacent parce qu’ils ont l’idée de faire une édition.

Il devient difficile pourtant de publier des carnets de voyage... De moins en moins d’éditeurs souhaitent le faire.

P. M. Il y a eu une véritable vogue du carnet de voyage édité. Aujourd’hui l’édition qui a fait florès s’essouffle. Les ventes chutent. Le public se fait rare, un manque de curiosité peut-être, ou la crise sans doute. Les éditeurs ne veulent plus se risquer à publier ces carnets.

Vous avez choisi également de présenter des carnets imaginaires...

P. M. Il y a en effet deux artistes : Frank Watel et Patrick Serk. Frank Watel a imaginé l’Auvergne par anticipation. La région aurait été recouverte par les eaux, formant ainsi un archipel d’îles. Sa démarche est intéressante car le personnage qu’il plante dans le décor nommé Imago Sekoya est un naturaliste comme ceux qu’on envoyait avec les explorateurs. Il découvre une mutation génétique qui s’est opérée autour des îles d’Auvergne, les crevettes et les flamants roses sont devenus bleus.
Patrick Serk est un ancien marin qui a commencé sa carrière dans la Marine nationale. Un jour, son lieutenant qui le voyait dessiner, lui a dit qu’il n’avait pas sa place ici et qu’il devrait s’inscrire à l’école des Beaux-arts. C’est ce qu’il a fait et a quitté la Marine. Il essaie maintenant de vivre de son travail. Il a été beaucoup inspiré par les travaux d’Hugo Pratt (Corto Maltese) et s’est créé son monde autour des îles Kerguelen. La mer, les phares sont évidemment très présents dans son œuvre. Les couleurs sont sourdes, la tonalité assez sombre. Il a un genre très particulier, son travail est remarquable. Il a fait un carnet géant sur de la toile de jute amidonnée. Ce carnet est présenté dans l’exposition et il est possible de le manipuler.
Il y a une troisième personne atypique qui est naturaliste d’origine : Gwenaëlle Trolez. Elle chine, retrouve d’anciennes cartes postales de la fin du XIXe ou début XXe (qui étaient souvent de la photographie privée) et réalise des compositions originales de collages où elle fait se rencontrer des photographes avec des explorateurs.

Pour certains artistes voyageurs, écrivez-vous en préambule au catalogue de l’exposition, il s’agit d’un « besoin irrépressible (...) de satisfaire le désir de rompre avec le quotidien et de tromper l’ennui », pour d’autres, il s’agit d’une quête...
En même temps, ceux qui fuient leur quotidien se plaisent à croquer l’ordinaire, le quotidien des gens qu’ils rencontrent...

P. M. Oui parce que ce n’est pas leur quotidien. Ils sont à l’affût d’exotisme ou de manières de vivre différentes. Dans l’exposition, il n’y a pas beaucoup de dessins d’architecture ni de nombreuses représentations de paysages. J’ai voulu mettre en avant des gens plongés dans leur vie de tous les jours. C’est le reportage ethnographique qui m’a intéressé. En majorité, ce sont ces dessins-là qui sont présentés.

En ce qui concerne la quête artistique, ces artistes portés par des lectures de jeunesse poursuivent un mythe...

P. M. Denis Clavreul, dont nous avons parlé, part sur les traces de Jean-Jacques Audubon. Les Marca, eux, ont suivi la route de la soie, d’Istanbul à Pékin, et beaucoup d’autres sillonnent les continents sur les pas des explorateurs... À l’origine, il y a effectivement des lectures de jeunesse, nombreux sont ceux qui ont lu Jules Verne. Ceux qui voyagent dans le delta du Mékong pensent sans doute à Marguerite Duras...

Parlez-nous des différentes techniques utilisées par les artistes voyageurs...

P. M. Ils utilisent l’encre, le fusain, le crayon, l’aquarelle... Il y a un très grand éventail de styles qui n’exclut aucune technique. Certains sont aussi photographes et une fois revenus de leur voyage, ils retravaillent leurs photos dans leur atelier. Ce ne sont pas de véritables carnettistes, mais parmi ces photographes, il y en a bien sûr qui croquent sur le vif. D’autres mettent un point d’honneur à faire le dessin sur le motif. Quant à la peinture à l’huile, elle ne peut être utilisée sur place mais de retour de voyage. Le carnet géant de l’ancien marin est un travail d’atelier, par exemple.

La rapidité de l’exécution des dessins pris sur le vif donne au trait une liberté qui semble corroborer celle du voyageur...

P. M. Il y a en effet cette nécessité de croquer très rapidement. S’il n’est pas retravaillé, le dessin pris sur le vif a l’avantage de la spontanéité, de l’authenticité. Par rapport au photographe, le carnettiste sélectionne ce qu’il veut. Il a la liberté d’évacuer les scories qui peuvent parfois encombrer l’image photographique au moment de la prise de vue, et de ne conserver que ce qui l’intéresse.

Le texte, l’écriture se mêle aussi à l’iconographie... Le récit est illustré et valorise la création plastique. Il est également une création littéraire, en tout cas, pour certains carnettistes...

P. M. Quand j’ai commencé à travailler sur le sujet, je me suis dit que le carnet de voyage était l’association de l’écrit et du dessin. Mais je me suis aperçu que ces carnettistes n’écrivaient pas, ou très peu, car ils sont avant tout dessinateurs ou illustrateurs et ne sont pas forcément à l’aise avec la langue. Pour eux, l’image se suffit à elle-même, elle est suffisamment expressive. Les textes que l’on voit inclus dans le dessin sont pour la plupart descriptifs, sans poésie. Ils s’apparentent au commentaire d’un ethnologue, restent de l’ordre de l’observation. Pour un petit nombre d’entre eux, il est vrai, le carnet est une création à la fois plastique et littéraire. Les textes de Simon en l’occurrence sont indéniablement forts et poétiques. Simon est à la fois peintre et écrivain. Dans cette exposition, il y a une originalité qu’il faut souligner, c’est le passeport. Plutôt que de présenter l’artiste par un texte biographique qui me semblait trop sec, j’ai eu l’idée de demander aux artistes de répondre à différentes questions calquées sur le modèle du passeport. J’ai bien sûr ouvert de nouvelles rubriques et leur ai proposé d’y mettre de la malice et de la facétie. Ça a très bien fonctionné.

Le carnet de voyage, une œuvre achevée ?

P. M. À l’origine, ce document n’était pas une œuvre achevée. Il l’est devenu dans la mesure où maintenant, on prend sa valise pour faire un carnet de voyage. C’est cette motivation qui donne au carnet le statut d’une œuvre à part entière. Il reste cependant un recueil d’esquisses préparatoires quand l’artiste envisage d’utiliser ultérieurement ses dessins pour un travail en atelier.
Il y a d’autres part deux écoles : ceux qui photographient, retravaillent ensuite et font des « faux carnets », et ceux qui dessinent sur le vif au fil des pages. Ces derniers sont majoritaires.
Les grandes toiles qui sont présentées dans l’exposition sont bien évidemment des œuvres réalisées en atelier. J’ai choisi d’accrocher ces œuvres de grande dimension dans cet espace dédié aux carnets de voyage car il m’a semblé nécessaire de casser la linéarité et le petit format. C’était notamment pour une raison scénographique. J’ai également demandé aux artistes de me rapporter des objets de leurs voyages qui ont une valeur sentimentale. Le voyage est une rencontre avec l’autre mais aussi une appropriation d’une culture matérielle différente.
« Carnets de voyage... Le monde au bout du crayon » est une exposition d’œuvres d’art. Elle est aussi une réflexion sur la perception de l’Ailleurs.


Sites internet

L’Adresse Musée de la Poste - Expo Carnets de Voyage
http://www.ladressemuseedelaposte.c...

Éditions Snoeck
http://www.snoeckpublishers.be/

Biennale Clermond-Ferrand. Carnet de voyage
http://www.biennale-carnetdevoyage.com/

Carnettistes et écrivains voyageurs
http://www.biennale-carnetdevoyage....

Uniterre, Le voyage par les voyageurs
http://www.uniterre.com/index.php

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