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Paul Nizon - Journal 1990-1999 Par Olivier Plat

 

Paul Nizon, Journal 1990-1999 Le temps semble n’avoir pas de prise sur Paul Nizon. À 82 ans, cet éternel jeune homme nous communique cette euphorie « liée à un état d’alerte » que suscite en lui l’élan des recommencements. Car écrire pour Paul Nizon, c’est à chaque fois prendre un nouveau départ, embarquer pour une destination inconnue, larguer les amarres et « aller jusqu’au bout » au risque parfois de s’y brûler les ailes, seul moyen d’échapper « au cul de sac vertical » de l’enfance : « Comment un être marqué par une souffrance qui le faisait sombrement vibrer pouvait-il survivre dans cette maison aux escaliers sinistres, cette maison des morts ? Ce n’était possible que par l’alchimie du verbe, la création, la recréation de soi dans l’écriture. » Bien plus qu’un journal chronologique qui se contenterait d’énumérer les menus incidents de la journée, Les Carnets du Coursier nous donnent à lire à ciel ouvert, les interrogations existentielles, les thèmes et les obsessions qui nourrissent l’œuvre de l’auteur. À lire son journal, on voit bien la ligne de fracture qui se dessine : d’un côté le trop plein, la profusion de signes, de l’autre la sidération, le vide, et la fascination qu’il engendre. En cela Nizon s’apparente aux Romantiques, le mystère de la beauté de la vie sous toutes ses formes n’est jamais loin de la mort. Les frontières sont poreuses entre l’errance du marcheur et « la promenade circulaire d’un détenu dans sa cour de prison », seule l’écriture de l’œuvre arrachée à marche forcée « aux ténèbres et à la mélancolie », permet de forcer les portes du réel et d’accéder à cet « espace illimité d’impulsions et d’énergies, qu’on ne pénètre pas sans être pris de vertige ».

Nizon est un extraordinaire observateur du réel ; il n’est pas indifférent de noter que les faucons et les aigles appartiennent à son répertoire onirique personnel, car « tout ce que capte l’œil est inespéré ». En véritable instrumentiste de la langue, il fait corps avec l’espace du dehors, indispensable à la mise en marche de « sa machine à écrire intérieure ». Sans souci hiérarchique, le diariste se remémore la Suisse de son enfance, ses rencontres avec Max Frisch, les conversations glanées chez le coiffeur ou dans un bistrot, le visage d’une paysanne de Sasso Pisano, un restaurant de quartier, des couples d’amoureux au zoo d’Alger ou sur une plage de Normandie... Je est un autre dans Paris, sa patrie d’adoption : « hymne à l’amour, débordement des yeux et de l’âme », ville femme, ville ventre, où le désir vient de s’y enfouir jusqu’à s’y perdre. Figures de femmes aperçues dans le métro ou l’autobus : « Est-ce la promesse du bonheur, est-ce le bonheur qui m’est passé sous les yeux, et qui s’est évanoui ? » par opposition à celles du clochard ou du chômeur, personnages à la Beckett, hors du temps, de la société, de l’histoire, sans but, en proie au vide infini, « sorte de marécage originel », tout comme Stolz, l’un des héros « nizoniens », maladivement étranger à lui-même, « comme un mannequin en bois », ou le clochard-narrateur de Chien. Confession à midi, « devenu ce qu’il est parce qu’il ne voulait pas avoir d’histoire ». Et pourtant le regard de Nizon, loin d’être autarcique, entre en conversation avec la vie. C’est du dehors que vient l’élan et c’est pourquoi les échanges, les rencontres, les voyages (en Toscane, à Madrid, à Alger, aux Etats-Unis), les récits de rêves, les réflexions sur la littérature (Robert Walser, Canetti, Nabokov, Hemingway) le cinéma (Husbands de Cassavettes) l’art et les artistes (Van Gogh, Cézanne, Chagall, Paul Hofer) l’évocation des amis disparus (Reinhard Hemm, Armin Kesser, Leoncillo Leonardi, Didier-Georges Gabily), occupent une place importante dans Les Carnets du coursier.

Il est difficile parfois de différencier le journal de l’œuvre tant ils se confondent. Certains « instantanés » du journal seront réexploités, retravaillés ou repris intégralement dans L’œil du coursier paru en 1994. Il est fait aussi une large place à la genèse de Chien. Confession à midi qui ne paraîtra qu’en 1998. Le chien fouineur qui n’obéit qu’aux impulsions du moment, tout comme le clochard narrateur sont des doubles de l’écrivain, ils aspirent à une liberté presque métaphysique qui s’abîme dans une dissolution du moi : « De son vivant il voudrait être cendres, en quelque sorte, et se fondre dans l’élément obscur derrière lequel il soupçonne la présence du tout, et qu’il adore en secret » Nizon ajoute à propos du clochard narrateur de Chien. Confession à midi : « Il a toujours eu du mal à se voir dans le rôle de père, préférant l’autodissolution, cette forme d’anonymat. » Pour l’écrivain, la vie d’artiste comprise comme une individuation sans limites, est difficilement compatible avec les « délices de la normalité » : « À l’intérieur de la maison, la famille bretonne, les adultes et la bande d’enfants, attablés, feuilletant des magazines ou partis on ne sait où ; atmosphère de vacances. Pour moi, un ennui mortel. [...] Je me sens mis en vitrine dans mon rôle d’étranger, et prisonnier d’une situation d’attente où le temps n’avance plus. » « La banalité c’est l’antichambre de la mort », écrit plus loin Nizon. Il faut mettre en parallèle cette angoisse que suscite la vie de famille avec l’enfance de l’auteur dont Les Carnets du coursier nous donnent un aperçu terrifiant. Nizon décrit sa mère comme un personnage lointain, inaccessible, « une mère s’exprimant par clichés, rigide, prisonnière d’elle-même car uniquement obsédée par l’apparence [...] Pas de relation mère-enfant, pas de tendresse intime, pas de contact physique. » Le père n’est pas mieux loti : « Père, c’était l’étranger absolu. » Enfant, Nizon ne peut se vivre que comme étranger à lui-même, dès lors l’espace du dehors et plus tard l’écriture, lui permettront de faire l’expérience de l’individuation : « La patrie, aujourd’hui, c’est pour moi ce que j’aime : mon Paris d’adoption. La beauté, l’amour, la ville, sa vie terrestre si humaine et sa culture [...] C’est l’assentiment, c’est la jubilation qui me disent qu’ici est ma patrie, qu’ici j’ai droit de cité. »

C’est la dimension humaine des Carnets du coursier qui retient l’attention, l’écrivain n’y est pas un être abstrait, mais chien avec sa truffe de fouineur, il recherche le message caché « entreposé dans le bassin de la mémoire ». Mobile, il alterne « soucis, réflexions, méditations, rêve, vagabondage, amour physique, accès d’angoisse [...] » Car loin d’être « un tripotage esthétique », l’œuvre est un combat à la vie et à la mort, « une exploration méthodique de la vie, où l’on n’a de compte à rendre qu’à soi. » Au même titre que ceux de Kafka ou de Pavese, Les Carnets du coursier appartiennent à cette catégorie de journaux qui sont des expériences intérieures. « J’ai bien failli partir à la dérive » confie Nizon. Il revient sur son année à Rome et son aventure espagnole, à sa « rage de destruction (familiale) ». Il peut enfin écrire Canto : « Un jour, il ne reviendra pas. Il franchira la frontière. Il sera capable de voler. Dans son dépérissement, des ailes lui ont poussé. Il y était. En plein dans sa mission. »

...

Paul Nizon
Les Carnets du coursier
Journal 1990-1999

Éditions Actes Sud, mars 2011
Collection Lettres allemandes, 253 pages. 23 €

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