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E.M. Cioran : portrait. Par Corinne Amar

 

Cioran ©D E.M. Cioran
© DR

« Où que j’aille, je me sens étranger. Tout le monde me semble trop positif, trop professionnel. Je ne fais pas partie de la société, et je voudrais bien m’évader de l’espèce. Il n’est pas d’ici. C’est le seul propos qui me touche ». Cahiers 1/2/1971 : Cioran a soixante ans. Philosophe et écrivain, Emil Cioran est né en 1911, en Roumanie, à Rasinari, un petit village de Transylvanie qui fait alors partie intégrante de la Hongrie. Il meurt 84 ans plus tard, à Paris en 1995, resté roumain car, bien qu’ayant vécu la majeure partie de sa vie en France, il ne voudra jamais de la nationalité française. Toute sa vie, l’obséda l’idée du suicide, mais il n’en mourut pas : cette obsession le détacha des enjeux de l’histoire, elle le constitua. Il le dit, lorsqu’on lui pose la question : « Ce qui m’a sauvé, c’est l’idée du suicide, liée à l’idée de liberté  ».
Cioran naît d’un père prêtre orthodoxe, notable et lettré, et d’une mère athée. « Mon père, un anxieux caractérisé, redoutant tout, honnête incroyablement, modeste et sans envergure ; ma mère, ambitieuse, cabotine, gaie et amère suivant le moment, active, obstinée (...) au fond, ravagée et intérieurement déçue. » Cahiers 6/11/1970. De sa mère encore, il dira  : « Je pense à sa mélancolie dont elle m’a transmis le goût et le poison ». Cioran aima ses parents comme il adora son enfance. « Quand j’évoque mes années dans les Carpates, je me retiens pour ne pas pleurer ». En 1920, on l’envoie au lycée de Sibiu, la ville voisine. Ce sera un arrachement. Des études de philosophie à Bucarest, ses premières influences sont allemandes. À 22 ans, il publie Sur les cimes du désespoir, son premier ouvrage. Une violence intérieure est née qu’il confesse dans sa préface : « Si je ne l’avais pas écrit, j’aurais sûrement mis un terme à mes nuits. » Vigueur de la jeunesse versus trop-plein de la souffrance d’exister. « Je suis la contradiction absolue, le paroxysme des antinomies et la limite des tensions ; en moi, tout est possible (...) ». Jusqu’à Berlin, jusqu’à l’engagement fasciste ? Jusqu’à éprouver sympathie et admiration pour Hitler ? Assurément. Des insomnies épuisantes le minent.
En 1937, une bourse de l’Institut culturel français de Bucarest lui permet de partir pour la France.
En février 1941, il entreprend des démarches pour quitter son pays. Il est à Paris. On est en 1946 : il vit de bourse en bourse, il reste pauvre. « Je n’ai pas de profession et je ne gagne rien. » C’est à cette époque qu’il décide aussi de rompre avec sa langue. En 1949, son premier livre en français est publié, Précis de décomposition, et récompensé par un prix. Il n’en voudra plus d’autre. On lui connaît des rapports ambivalents avec le succès : « J’ai connu toutes les formes de déchéance, y compris le succès ». Gagner de l’argent en se mettant en avant lui répugne. « J’ai donné une interview - en allemand - à la télévision suisse », écrira-t-il à son frère, le 5 janvier 1971 «  mais je dois reconnaître que ce genre d’activité me déplaît. Dès qu’on veut gagner un peu d’argent, on se déshonore. »
En 1952, paraissent les Syllogismes de l’amertume ; en 1956, paraît La Tentation d’exister ; en 1973, De l’inconvénient d’être né ; en 1979, Écartèlement ; en 1986, Exercices d’admiration... Il se tient à l’écart du milieu universitaire et littéraire parisien, il a ses lecteurs fervents, des amis intimes avec qui il aime converser : Mircea Eliade, Eugène Ionesco, Samuel Beckett, Roland Jaccard, Henri Michaux...
C’est dans le Quartier latin qu’il va vivre jusqu’à sa mort. Il relate ses nuits de solitude et de veilles, dans des chambres d’hôtel, dans ses chambres de bonne. Il se promène dans le jardin du Luxembourg. « Je suis sans doute l’homme le plus inoccupé du monde », dit-il. Il prend ses repas au restaurant universitaire. Son drame : avoir 40 ans, être chassé de l’université, ne plus pouvoir prendre ses repas au restaurant universitaire.
À l’ami, Armel Guerne (1911-1980), qui vient, avec sa femme, d’acheter un moulin dont il se félicite, près de Bordeaux, et qui le prie de venir leur rendre visite avec sa compagne, Simone Boué, Cioran répond : « Mon cher Guerne, Décidément, le Moulin est trop loin. (...) Comme tous les oisifs, je suis dans la pire dépendance que l’on puisse imaginer. Pour vivre comme je vis, sans métier précis, il me faut voir du monde, m’agiter et donner aux dieux qui président à mes destinées l’illusion de l’affairement et de l’efficacité. J’y arrive au prix de ma liberté, de ce que précisément il s’agissait de sauver. » (Paris, le 29 septembre 1961. Lettres, 1961-1978, L’Herne, 2011).
On le sait percutant, ironique, sceptique, misanthrope, nihiliste furieusement. On le croyait cynique, il nous dit le contraire, et même, qu’il est aimable. Il prend soin de sa santé, se soigne aux plantes et, quand il en a l’occasion, prodigue de sages conseils. Ainsi, à Guerne qu’il encourage à ne pas se laisser mourir d’inanition : « Je prends tous les matins une infusion soit de fleurs d’aubépine, soit de fleurs de cassis. Ou alors, des fleurs d’olivier en décoction. (...) Le conseil que je vous donne est de ne reculer devant aucun sacrifice (café et tabac !) si vous voulez redevenir tel que vous avez été (...). » (Paris, 22 mai 1971).
Année 1947 : il écrit désormais en français. Sa langue ; la langue tenue de Diderot, ce français XVIIIe, idiome idéal pour exprimer les sentiments équivoques. Il cultive la solitude, et la solitude est associée à l’ennui. L’ennui ou la conscience du temps ; Ce n’est pas le temps qui passe ; c’est le temps qui ne passe pas. Il s’intéresse aux mystiques, et pourtant, n’est pas religieux, il cultive la désespérance, mais est un homme de bonne compagnie et d’humeur agréable. Il a le sens de la pose, mais pas seulement. Il a très rapidement compris une chose ; c’est que la seule façon, pour lui, d’aborder l’existence, c’est d’envisager le pire : c’est-à-dire, de s’installer dans la déception absolue. En 1987, ont paru Aveux et anathèmes ; en 1990, Sur les cimes du désespoir, traduction du roumain. Dans un livre d’entretiens avec Sylvie Jaudeau (José Corti, 1990), il évoque, à la fin, la question de l’écriture et du silence. « Au fur et à mesure que j’avance en âge, dit-il, écrire me semble inessentiel. Sorti désormais d’un cycle de tourments, je connais enfin la douceur de la capitulation. » « Si je n’écris plus c’est parce que j’en ai assez de calomnier l’univers ! Je suis victime d’une sorte d’usure. La lucidité et la fatigue ont eu raison de moi - j’entends une fatigue philosophique autant que biologique - quelque chose en moi s’est détraqué. (...) Il me semble que moi aussi j’ai trop écrit. Un seul livre aurait suffi ». Son œuvre reste explosive, provocatrice ; variations obsédantes sur des thèmes déjà annoncés, dès le début, dès ses ouvrages roumains ; le mal, le salut, la désillusion, la lucidité « pourrissoir des certitudes », l’histoire, une prédilection pour les périodes de décadence, la sainteté ou encore, l’exil - les « avantages de l’exil », pour s’établir dans « la cité du Rien » (cf. La Tentation d’exister). L’homme fait partie de cette lignée d’esprits qui souffrent de la « lassitude d’être éveillés », il aspire au salut. « Pourquoi quelque chose plutôt que rien ? » Question que Cioran médite sans relâche, obsession revécue dans De l’inconvénient d’être né, recueil d’aphorismes. « Exister, dit-il, est un état aussi peu concevable que son contraire, que dis-je ? Plus inconcevable encore. » Être en vie : l’expression le frappait par son étrangeté, « comme si elle ne s’appliquait à personne »...

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