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Lettres choisies - Cioran et Guerne

 

E.M. Cioran - A. Guerne
Lettres 1961-1978
Éditions de L’Herne, 23 mars 2011

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CIORAN

Paris, le 25 octobre 1963

Mon cher Guerne,

Je ne sais comment vous remercier de cette double merveille, littéraire et typographique, qu’est votre Tao. Ce qui m’y a le plus frappé, c’est l’autorité. pas un instant, en vous lisant, on ne pense que vous n’êtes en somme qu’un sinologue assez récent ; on est persuadé au contraire que le chinois vous a livré tous ses secrets. Ce n’est pas une traduction, c’est un exploit - un exploit qui, en un certain sens, vous aura sauvé. Je ne puis m’empêcher de songer que vous l’avez exécuter pendant les moments les plus dramatiques de votre vie, et dans des dispositions exactement opposées à celles dont se prévaut Lao-Tseu. Cette invitation à l’abandon et à la quiétude, il est impossible qu’elle n’ait pas agit sur vos fièvres et sur vos épreuves. Vivre, durant des mois, dans l’intimité du plus grand des sages, doit marquer et laisser des traces, fût-on aussi passionné que vous l’êtes. Je crois vraiment à l’action bienfaisante de ce livre sur vous, dans la mesure même où il est le contraire de vos instincts profonds. Par tempérament, vous êtes plus près de la prière et du blasphème, que de l’indifférence et de l’effacement. Mais qu’il est admirable le spectacle de votre combat sur le Non-agir ! Merci mille fois.

Votre E.M. Cioran

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Cioran

Paris, le 14 octobre 1964

[Mon cher Guerne,]

Ma mauvaise étoile, je veux dire ma mauvaise santé, ne me quitte pas. Une semaine de grippe ! La cure de cet été n’aura donc servi à rien. J’aurais dû en faire une autre, à Enghien, mais il m’a été impossible pour des raisons, comment les appeler ? mettons : esthétiques. Vous ne pouvez imaginer la laideur de la banlieue à l’heure actuelle. Elle n’est pas laide, elle est horrible, elle est terrifiante. Et il y a des gens qui ‘‘vivent’’ toute l’année au milieu de ce cauchemar, tel ce jeune coiffeur, venu d’un village près de Miramont, qui me parlait de l’absence de ‘‘vie’’ en province ! Je m’en veux encore de lui avoir donné le pourboire de rigueur. (...)

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Cioran

Paris le 18 mars 1965

Mon cher Guerne,

J’avais au début de la guerre un ami, aristo plus ou moins ; malade mais surtout dégénéré (il est mort en 1942 dans un sana), qui aimait à me répéter que « le printemps m’a apporté l’affreux rire de l’idiot » était ce qu’on a jamais écrit de plus beau et de plus profond. Je souscrirais volontiers à cette insanité, en ce printemps démoralisant et doux, qui m’affole et me sape. Depuis bientôt trois semaines je ne peux rien faire, même pas écrire une lettre. C’est l’abrutissement sans nuance, la dégringolade quotidienne, systématique, et qui serait honteuse si elle était moins pénible. J’ai promis un article (toujours la même histoire !), j’ai rassemblé le « matériel », pris les notes, mais il m’est impossible de passer au travail proprement dit, faute d’impulsion intérieure. Je dois ajouter que je cesse de m’intéresser à un sujet dès que je l’ai compris. Et quand il me faut quand même rédiger et conclure , je m’y emploie sans conviction et sans entrain. Il s’agit là d’un vice de caractère contre lequel je ne vois pas comment lutter. J’ai toujours admiré la force de votre volonté, la capacité d’exécuter un projet en dépit de tout. En cela, vous êtes d’ici (occidental, catholique, etc.), je veux dire que, malgré vous, vous continuez quelque chose, vous êtes historiquement embarqué. Alors que pour moi, tout ce qui est passé est négatif ; de plus, je ne me sens aucun devoir - comment dire ? - objectif, en sorte que, si je n’avais mauvaise conscience, je me laisserais aller avec un enthousiasme d’épave. (...)

Mille amitiés à vous deux,

E. M. Cioran

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Guerne

Au vieux Moulin, le 1er mars 1968
Tourtrès

Quel soulagement à la pensée que vous avez passé derrière vous ce travail sur le Paul. Aussi longtemps que vous étiez dessous, je me suis retenu aux branches de toute la forêt pour ne rien vous dire de ce coiffeur de lieux communs que j’exècre solidement depuis que je respire, lui, et derrière lui toute la lignée odieuse de cette poésie d’ornement, cet art du façonnage extérieur qui tire son trait officiel et décoré d’un bout à l’autre de l’histoire de la littérature française, alignant des ministres et des ambassadeurs fêtés par le monde, célébrés et recélébrés par tous les salons de l’intelligence, comme représentants illustres et d’une adresse consommée sous l’étiquette famélique. Regardez la gueule : ce teint vert, cette triste contrition des traits, des longues rides du visage qui évoque l’analyste, le remâcheur de papier, et le champ d’expérience douloureuse et inavouable de la constipation chronique, la vraie, celle des intestins repliés sur eux-mêmes, obstinément contemplatifs de leur moi. (...) Quand j’avais encore envie de rire, je m’étais amusé à préparer un Petit dictionnaire d’étymologie scandaleuse et de Cabale contemporaine (aujourd’hui perdu, détruit par l’Occupant) où je me servais sournoisement de la coquille volontaire comme instrument polémique. Ainsi l’article : VALÉRY, Poil. Inventeur du quart de. Perruquier de génie. Est parvenu à la perfection mathématique, indiscutable, en matière de postiche. Le cheveu synthétique de son invention lui a valu, de son vivant, la double gloire du musée Grévin et de l’Académie française. Fut aussi appelé Monsieur Teste, sans doute parce que son grand esprit est à l’origine de la psychologie appliquée et de la poésie IBM. 
(...)
À vous deux : A.G.

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Cioran

Paris, le 16 avril 1970

Mon cher Guerne,

J’ai passé ce long hiver sans grippe, sans le moindre rhume, sans ennuis réels de santé. Mais ce printemps, comme tout printemps pour moi, s’annonce plutôt mal. Je ne pense pas souffrir d’asthme. Il n’empêche que depuis quelques jours je respire avec difficulté et me traîne du matin au soir dans une sorte de demi-suffocation. J’ai connu déjà ce genre de malaise il y a une dizaine d’années, en avril précisément, mais cette fois-ci c’est plus sérieux, car je commence, comme les vieillards, à faire de la tension. L’autre jour, il m’est arrivé quelque chose d’assez révélateur. J’avais pris le matin un train vers l’Est ; descendu à la Ferté-sous-Jouarre, je me suis engagé deux heures plus tard sur le Canal de l’Ourcq, but de ma balade. Je marchais depuis un certain temps avec pas mal d’entrain, quand je fus pris d’une défaillance soudaine. Je me trouvais à environ 4 kilomètres de la gare la plus proche, et dans l’impossibilité absolue de continuer. C’est à ce moment précis qu’il me revint à l’esprit le drame de Maurice Sachs. Tout à fait à la fin de la guerre, il faisait partie d’un convoi de déportés ; évacués de la prison de Hambourg. Pas très loin du lieu de destination, il se déclara incapable de poursuivre et s’affala, épuisé. Un SS l’exécuta séance tenante. Je me suis toujours demandé : comment, sachant que sa délivrance était en vue, n’a-t-il pas fourni un effort surhumain pour tenir jusqu’au bout ? Eh bien, dans l’état où j’étais, j’ai compris qu’il n’y avait rien à faire, que, tout comme l’auteur de Sabbat, je me serais effondré moi aussi. Et de fait je me suis laissé tomber comme un cadavre au bord de ce canal où personne ne passait. Jamais je n’ai ressenti sensation de fatigue aussi complète. Au bout d’une heure, j’ai réussi à me ressaisir, mais j’ai perdu toute confiance en ma « vitalité ». C’est à cette défaillance que je fais remonter mes étouffements actuels. Quelle humiliation pour un fanatique de la marche ! On paye vraiment cher de vouloir vivre longtemps, de vouloir vivre, tout simplement. J’en suis à penser que la seule vraie erreur est celle de naître, et que tout le reste est accessoire. (...)

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Cioran

Paris, le 24 décembre 1970

Mon cher Guerne,

Je vais vous raconter une histoire qui n’a aucun rapport avec le Père Noël, car il s’agit hélas ! d’édition. On vient de publier en Amérique ce petit livre de ma façon qui s’appelle pompeusement La Chute dans le Temps. « Mon » éditeur ne s’occupe que de thèses, de livres scolaires et n’est absolument pas connu dans le monde littéraire. Imaginez Didier à Chicago, mais un Didier très très modeste. Je reçois un jour un prospectus où figurait, entre autres bouquins, le mien avec un projet de couverture des plus grotesques : un « falling angel » puissamment ailé et portant un vague slip... J’ai protesté auprès de l’éditeur et je lui ai dit que je ne pouvais pas admettre cet ange ridicule. Il me répondit qu’il ne s’agissait pas d’un ange mais d’Icare. Là-dessus, je lui signifie que je préférerais à cette imagerie stupide le Diable carrément mais qu’à vrai dire je n’accepterais qu’une quelconque figure géométrique. Le livre paraît - et que m’est-il donné de voir sur la couverture ? Un diable gras, une espèce de cochon griffu, pourvu de deux ailerons - enfin quelque chose de si laid et de si inepte que j’en ai été malade - de dégoût. Une telle horreur devait, à ma grande surprise, se révéler salutaire : c’est que j’ai compris tout de suite après que le livre ne m’intéressait plus du tout, que je serais même content qu’on l’esquintât, que j’ai cessé de m’en estimer l’auteur. Le mieux est de se détacher absolument de ce qu’on fait. (...)

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© Éditions de L’Herne, mars 2011

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