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Entretien avec Vincent Piednoir
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Vincent Piednoir, photo Vincent Piednoir
© DR

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Né en 1977, Vincent Piednoir prépare un doctorat sur l’œuvre et le parcours d’Emil Cioran, sous la direction de Jacques Le Rider (EPHE). Aux Éditions de L’Herne, il a codirigé, avec Laurence Tacou, le Cahier Cioran (2009), établi et annoté l’édition des Lettres 1961-1978 de Cioran et Armel Guerne, et a traduit du roumain avec Gina Puic, Bréviaire des vaincus II de Cioran. Ces deux derniers livres viennent de paraître (mars 2011).

En 2001, les éditions Le Capucin nous donnaient à lire les Lettres de Guerne à Cioran, écrites entre 1955 et 1978, présentées et annotées par Sylvia Massias*. Aujourd’hui, vous publiez aux éditions de L’Herne cent vingt et une lettres de Cioran adressées à Guerne, ainsi qu’un choix d’une trentaine de lettres du poète. Il semble que cet échange épistolaire soit le plus important parmi les archives du philosophe...

*Entretien avec Sylvia Massias, propos recueillis par N.J., 2001 :

Vincent Piednoir Oui, cet échange est le plus important de ceux conservés en langue française. Le livre que nous proposons aujourd’hui complète celui publié par Le Capucin, il y a dix ans. Dans mon travail d’annotation, je me suis attaché à donner au lecteur les repères nécessaires à la compréhension non seulement de l’échange lui-même, mais aussi des différents contextes (biographiques, culturels, historiques, etc.) dans lequel il s’inscrit. Parfois j’ai paraphrasé Guerne, parfois je l’ai cité - car les échos, naturellement, sont nombreux d’une lettre à l’autre, comme dans toute correspondance digne de ce nom. Par conséquent, le livre du Capucin et celui de L’Herne peuvent aussi bien être lus de manière indépendante que comme l’ensemble qu’ils forment en définitive.

Dans votre préface à l’édition des lettres, vous faites deux portraits parallèles et montrez combien le parcours et la personnalité des protagonistes étaient différents... Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

V. P. Ces différences sont frappantes. Il y a pour moi quelque chose de très mystérieux dans cette amitié qui est pourtant réelle et partagée, indiscutablement. Leurs parcours respectifs, jusqu’à leur rencontre dans les années 1950 (et même ensuite), c’est le jour et la nuit ! Bien sûr j’ai surtout insisté, dans ma présentation, sur la période de la guerre, laquelle me semble à cet égard révélatrice. On connaît bien à présent quelles furent alors les options « politiques » de Cioran - quoi que celles-ci soient, lorsqu’on les analyse dans le détail, d’une complexité redoutable... Elles ont d’ailleurs profondément hanté sa réflexion postérieure et suscité l’écriture de pages dont la fécondité et la richesse sont extraordinaires, je pense par exemple à « Généalogie du fanatisme » ou à « Lettre à un ami lointain ».
Tandis que Cioran essayait de forcer les portes de l’Histoire en mettant son verbe enflammé (roumain, encore) au service des délires les plus dangereux, Guerne, lui, affirmait son opposition radicale à l’envahisseur allemand et à ceux qui, parmi les Français, étaient tentés de se résigner. Résistant, il est allé très loin dans le don, le sacrifice de soi : aussi loin qu’on peut aller avant de se faire tuer, ce qui faillit lui arriver à plusieurs reprises...
Certes, il ne faut pas trop schématiser, comme je le fais ici, ces deux expériences d’une même époque troublée et violente ; mais le tempérament de chacun des deux protagonistes trouve là une espèce d’illustration. Car certaines divergences relatives à leurs personnalités ont perduré... Cela saute aux yeux quand on lit leur correspondance. À mesure que je l’explorais, j’ai eu le sentiment que ce qui les différenciait au fond c’était leur manière d’être engagé dans le monde. Guerne marche droit dans l’existence, quand Cioran vacille et hésite au moindre pas. Le premier est attachant par ses côtés volontaires, superbement inflexibles ; le second, par son attitude foncièrement velléitaire, qui est un produit de l’angoisse et de cette « lucidité » très spécifique dont il a tant parlé dans ses livres.

Face à la mort, leur attitude est à l’opposé...

V. P. Tous deux éprouvent, comme un aiguillon, l’imminence de la mort. C’est-à-dire qu’ils vivent dans l’essentiel : ils méprisent la vitesse (fuite qui exclue la contemplation), mais ils connaissent l’urgence fondamentale dont toute existence humaine est - ou devrait être - marquée. Et voilà ce qui est curieux : leurs attitudes face à la mort et aux nombreux phénomènes qui s’y rapportent sont en effet parfaitement inverses. Le 16 avril 1970, par exemple, Cioran raconte à Guerne qu’au cours d’une longue marche en solitaire (grande passion de l’écrivain), il fut soudainement la proie d’une immense fatigue, si grande qu’il finit par s’effondrer « comme un cadavre » et qu’il mit quelque temps à recouvrer la force de se relever. Au ton de Cioran, on comprend que l’incident l’a beaucoup affecté - mais il ajoute aussi qu’il s’est senti humilié par cette brusque défaillance de sa vitalité. « On paye vraiment cher, écrit-il, de vouloir vivre longtemps, de vouloir vivre, tout simplement. J’en suis à penser que la seule vraie erreur est celle de naître, et que tout le reste est accessoire. » Or, à cette intuition qui deviendra bientôt la substance de De l’inconvénient d’être né, Guerne opposera la vision suivante : « Vous me parlez de votre horreur de naître. Soit. Son strict équivalent - mais positif et réconfortant - est la joie d’avoir à mourir, le bonheur d’être mort bientôt. C’est le mien. Depuis longtemps. Et je travaille à l’élargir un peu mieux chaque jour. Si j’avais été jeté, vide, sur le bord du canal - comme vous l’autre jour - je crois (...) que j’aurais été très déçu de pouvoir, après coup, me relever. Si ma mort devait précéder la vôtre, quel que soit son décor et quelles qu’en soient les circonstances - fussent-elles affreuses - dites-vous bien que dedans il y a quelqu’un de véritablement heureux. » Cioran, avec plus ou moins de succès, fait tout pour supporter et la vie et la perspective d’avoir à mourir ; Guerne, totalement imperméable à l’idée du suicide, pense que la grandeur de l’homme réside dans son obéissance à Dieu, que vie et mort requièrent notre pleine adhésion dès lors que l’on a décidé d’épouser la vérité - c’est-à-dire une fin qui les transcende. Cioran était très sensible à cette force qui habitait Guerne. Il aurait voulu lui aussi la connaître... En même temps, elle exige un abandon si total, une foi si pure, qu’il lui aurait fallu d’abord faire le deuil de cette lucidité qui fait partie intégrante de son identité. Il s’agit là du thème par excellence. Il me semble que cette discordance « de fond » est à la source de toutes les autres...

Cioran préconise à Armel Guerne qui ne cesse de travailler, la paresse, le « non-agir ». En ce qui le concerne, il écrit notamment le 3 juillet 1970 (L’Herne, p.172)  : « Pour vous dire la vérité, tout m’ennuie, et le seul plaisir que j’éprouve est d’abandonner un travail que je veux ou que je dois faire. »

V. P. Cioran se voulait extérieur à l’action. Il a toujours exhorté tout le monde à en faire le moins possible, à extirper de soi le réflexe de la manifestation... Jadis, il avait tâté de ce réflexe - et le résultat avait été catastrophique... Alors pourquoi s’agiter, gesticuler ? Il y a, selon lui, quelque chose de ridicule et surtout de dangereux dans le fait d’acquiescer aux injonctions du désir qui, en nous, fomentent les « projets » et étouffent la seule aspiration légitime  : celle de la délivrance. Ainsi exprimée, cette idée paraît d’un sage. Mais voilà : Cioran est animé d’un immense appétit de vie, qui ne s’accorde pas du tout avec cette mort spiritualisée qu’est la sagesse. C’est aussi ce qui le rend si intéressant : il est un cas à sa manière. Théoriquement, il prône les bienfaits de l’inaction, du retrait ; pratiquement, dans sa correspondance, par exemple, il se plaint de son oisiveté, de sa paresse, de l’ennui qui l’écrase sans cesse. Pas facile d’être sage, quand on est doté d’un tempérament qui vous porte aux réactions excessives, à la curiosité ou aux emballements de toutes sortes - même si la sagesse est également, dans un sens très différent, excès. Cioran appartient à cette catégorie d’individus qui savent, qui ont « compris  » - mais qui ne peuvent aller jusqu’au bout de l’expérience. Cela dit, la phrase que vous citez exprime quelque chose de la rétive, de l’inclassable « sagesse » de Cioran. S’il est impossible de se détacher de la vie et des tensions douloureuses qu’elle recèle, la vie, elle, peut se détacher de soi et accomplir ce que notre volonté est incapable de provoquer seule. Je suis en effet persuadé que la grande expérience de Cioran est celle de l’usure attachée à tout contenu vital. Nous n’avons aucune prise sur nous-mêmes ; l’efficacité de notre volonté est un leurre lamentable : dans un monde comme le nôtre, cet aveu est une honte - et pourtant : quoi de plus pénétrant, de plus agissant que la fatigue ? Rien ne lui résiste - ni l’émotion, ni le syllogisme. La lassitude, lorsqu’elle est absolue, aboutit à la délivrance. Elle est l’ascèse des esprits versatiles. Je crois que Cioran a découvert et patiemment intériorisé cette idée.

Cette conception se révèle bien différente chez Armel Guerne ...

V. P. Rien de plus étranger à Guerne, effectivement, que ce genre de conceptions. Guerne est un contemplatif, certes - mais aussi un homme d’action (dans le sens où l’écriture est action). Et il me semble que la traduction répondait d’ailleurs à cette double exigence de sa nature. C’est la raison pour laquelle il ne pouvait entendre - autrement que comme une marque d’affection - le sempiternel conseil de Cioran qui consiste à emprunter le chemin de son propre désœuvrement : « Travailler encore - à quoi bon ? lui écrit-il en juillet 1977. Muez-vous en retraité, apprenez enfin la passivité. J’ai rarement vu quelqu’un d’aussi inapte à la paresse que vous. On voit bien que vous ne venez pas de l’Orient. Si je suis encore en vie, je le dois uniquement à mes origines. » Bien sûr, il y a beaucoup d’humour et d’autodérision dans ce propos, mais pas seulement. Cioran voudrait vraiment pouvoir freiner la vitalité de Guerne, pour son bien et par pure amitié ! Il ne comprend pas la signification spirituelle que revêt, aux yeux de Guerne, le travail - traduction et écriture. Il ne comprend pas que l’on puisse à tel point et si entièrement s’éprendre de la vie, souffrir pour les autres, leur sacrifier sa vigueur et son temps : « Si je n’avais quelques restes d’éducation "bourgeoise", je commencerais par vous engueuler, lui dit-il en janvier 1972. Dieu (quel autre mot employer ?) vous a fait don d’une santé exceptionnelle ; vous n’avez rien négligé pour la ruiner. Le travail que vous avez fourni depuis 25 ans est vertigineux. Cela se paye. Tous ceux que vous avez traduits, même ceux qui le méritaient, devraient surgir de leurs tombes pour vous demander pardon. »
Le travail frénétique de Guerne - qui n’a rien à voir avec l’agitation de ceux qui aspirent au confort et à la sécurité matérielle, cela va de soi - est aussi une ascèse ! Cioran peine à accepter cette idée, bien qu’il en pressente la profondeur. Et puis il diagnostique très justement ce qui le sépare de son ami sur ce point. En mars 1965, il raconte à Guerne qu’il a promis un article à quelqu’un (« toujours la même histoire ! » dit-il), qu’il a rassemblé le matériel nécessaire et pris les notes, mais qu’il lui est impossible de se mettre au travail parce que l’impulsion intérieure lui fait défaut et que, pli de son esprit, un sujet ne présente plus d’intérêt à ses yeux dès l’instant qu’il a le sentiment de l’avoir élucidé : « (...) si je n’avais mauvaise conscience, je me laisserais aller avec un enthousiasme d’épave. »

Ou encore cette phrase du 4 décembre de la même année : « Les jours passent, les uns après les autres, et je ne fais rien, rien, si ce n’est, unique activité, que je contemple ma propre déliquescence. » Cioran y exprime le temps qui se confond avec l’anxiété qui l’habite...

V. P. Oui, il s’agit encore de la même idée. Le grand ennemi de l’homme, pour Cioran, c’est le temps... Mais si la sagesse consiste à se rendre - ou à devenir - indifférent, si elle implique la dissolution des liens qui nous raccrochent aux êtres et aux choses, si elle conduit à la disparition des « dogmes inconscients » qui sont le moteur de notre vitalité - que reste-t-il alors ? Rien, sinon un temps éviscéré, une espèce de temporalité vide, désertée par la durée... À force de retranchements, la conscience finit fatalement par se retrouver seule, « à contempler sa propre déliquescence ». Ce qui est précieux dans une correspondance comme celle qu’il a entretenue avec Guerne, c’est qu’on peut y examiner la manière dont la pensée de Cioran est intimement liée à la vie, voire, parfois, à ce que la vie a de plus «  anecdotique » (c’est vrai également de ses Cahiers). Car toujours chez lui les grandes intuitions surgissent à la faveur d’un événement, d’une rencontre, d’un sentiment, d’un instant ancré dans la continuité du quotidien. Celle-ci se trouve rompue - pour telle ou telle raison - et, de cette rupture, naît l’intuition. Les penseurs d’envergure ont tendance à suivre cet « instinct  » qui les incite à être sans cesse attentif à l’apparition de la vérité - je veux dire par là qu’ils ne la provoquent pas, ne la cherchent pas : ils se contentent de la voir lorsqu’elle se présente et de l’exprimer au plus près de la sensation. Cioran est de ceux-là : il appartient à la catégorie des « penseurs d’occasion » - le mot est de lui. Dans son échange avec Guerne, par exemple, la singularité de cette attitude qui discrédite toute quête méthodique de la vérité est littérairement perceptible. Ses lettres, au gré des circonstances les plus diverses, fourmillent de pépites aphoristiques ! C’est un véritable tic... qui ravit le lecteur, car il lui offre ainsi la possibilité de pénétrer quelque peu les coulisses d’une création qui juge la culture indissociable de l’expérience du destin.

La correspondance prouve qu’ils étaient intimement liés - malgré leurs différences -, qu’ils entretenaient une relation sincère et chaleureuse... Ils se lisent, se citent, se commentent. Je pense notamment à la lettre du 8 avril 1969 dans laquelle Armel Guerne parle du Mauvais démiurge qu’«  [il] lit du dedans »...

V. P. C’est toute la beauté de cette amitié... Tout à l’heure, je parlais de leurs différences, qui sont nombreuses. Mais il y a une communauté d’esprit indéniable entre ces deux hommes. Quand l’un adresse à l’autre sa dernière production littéraire, la réponse qu’il reçoit est toujours agrémentée de commentaires éclairés et d’une bienveillance qui n’a rien à voir avec le formalisme d’une certaine « politesse ». Guerne, en particulier, lit Cioran entre les lignes et avec une empathie extraordinaire. Son enthousiasme est extrême et contagieux ! En 1973, Cioran lui envoie un exemplaire de De l’inconvénient d’être né ; verdict de Guerne  : « Je vous adore ! J’ai quitté Jacob Boehme pour jeter un coup d’œil sur votre livre, quand il est arrivé... et Boehme a dû attendre non seulement que je l’aie fini, ce livre, mais refait le tour. Votre humour lugubre, percutant, ravageur : je ne connais rien de plus tonique... et comme je suis d’accord, profondément, avec votre vision des choses si rarement réfutable ! La fin du monde en gargouillis, non en apothéose. » Et ceci n’est qu’un exemple - mais ô combien significatif quand on connaît la violence avec laquelle Guerne était capable de démonter ce qui, en littérature notamment, lui déplaisait ! Cioran, peut-être moins «  démonstratif », a cependant sur les écrits de son ami (qu’il s’agisse de poèmes ou de traductions) des appréciations qui révèlent une lecture à la fois attentive et très intériorisée.
En définitive, je crois que Cioran et Guerne étaient faits pour s’entendre - jusque dans leurs différences. Tous deux étaient persuadés de l’imminence de l’Apocalypse, de son actualité même...

Ils ont aussi tous deux des propos excessifs, ironiques, des fureurs, un humour corrosif...

V. P. Cette correspondance est souvent d’une irrésistible drôlerie, oui ! La pratique de l’excès, qu’ils partagent, y est pour beaucoup. Guerne et Cioran sont dotés d’une plume tranchante, décapante (n’oublions pas qu’ils furent de fervents admirateurs de Léon Bloy) ; cependant, ils vont parfois si loin dans l’injustice ou la virulence que la seule réaction que l’on puisse avoir est celle de rire (ils le savent bien, du reste !). En 1968, Cioran tentait désespérément de terminer un texte de commande sur Valéry. Par exaspération, il avait fini par attaquer ce dernier et par concevoir - comme à son habitude - les plus grands doutes sur la légitimité de son exécution. Or, voilà comment Guerne tentera de rassurer son ami : « Quel soulagement à la pensée que vous avez passé derrière vous ce travail sur le Paul. Aussi longtemps que vous étiez dessous, je me suis retenu aux branches de toute la forêt pour ne rien vous dire de ce coiffeur de lieux communs que j’exècre solidement depuis que je respire, lui, et derrière lui toute la lignée odieuse de cette poésie d’ornement, cet art du façonnage extérieur qui tire son trait officiel et décoré d’un bout à l’autre de l’histoire de la littérature française (...) » L’humour, qui revêt ici diverses formes, rend cette correspondance très vivante pour le lecteur. En bougonnant à tout propos, en pestant contre tout le monde, en dramatisant à l’extrême certains menus faits du quotidien pour en souligner l’absurdité ou l’incongruité, les deux amis prennent visiblement plaisir à s’offrir ces petites distractions où ils excellent. C’est une sorte de jeu qui scelle leur complicité - un jeu où, cependant, beaucoup de choses sérieuses et profondes se trouvent dites...

Ils prônent la solitude, la tranquillité, la nature (surtout Guerne qui a une entente profonde avec elle). Ils s’insurgent contre Paris que Cioran ne quittera pas d’ailleurs, mais qu’il ne cesse de décrier. Guerne se désole de la construction d’un château-d’eau à proximité de son moulin... Chacun prend le parti de l’autre.

V. P. Tous deux haïssent Paris, qu’ils surnomment « Babylone la Grande  ». Le bruit, le présence de l’homme, la mécanisation de la vie, la perte du sens profond de la solitude : tout cela leur est absolument insupportable. Le contact avec la nature et les éléments est vital pour Guerne. En un sens, il l’est aussi pour Cioran. Sauf que Cioran est maladivement attaché au spectacle que lui offre, chaque jour, une ville telle que Paris. Il dit ne pouvoir quitter Paris... « parce qu’on ne quitte pas une maladie » ! Guerne, lui, n’a jamais regretté de s’être éloigné de ce « foyer de démence », de cette «  capitale du simulacre forcené ». Il a même eu le sentiment que la Providence avait encouragé cette rupture. En découvrant le Moulin (qu’il restaurera lui-même), c’est son lieu qu’il découvre - un lieu où son esprit peut communier en permanence avec l’essentiel qui l’habite. On sent, lorsqu’il en parle, qu’il s’agit là d’une véritable rencontre : les pages qu’il y consacre (dans cette correspondance et ailleurs) sont de merveilleux instants de poésie... Alors, l’épisode de la construction du château-d’eau au beau milieu de ce paysage qui invite au recueillement et à la contemplation est une tragédie sur laquelle ils reviennent l’un et l’autre longuement, sur le mode de la colère et de l’affliction. De l’humour, aussi - surtout de la part de Cioran. Le 1er février 1973, il écrit par exemple à Guerne : « Il n’est personne au monde qui puisse mieux que moi comprendre la catastrophe qui s’est abattue sur le Moulin. Nous allons, vous savez, tous les dimanches à la campagne. Eh bien ! à chaque fois nous découvrons de nouvelles horreurs. (...) N’importe quel épicier se fait bâtir une maison (la folie de la "résidence secondaire" !) au milieu d’un bois ou au bord d’une rivière, et tout est foutu. Le spectacle de cette dégradation galopante me réconcilie avec la mort : à quoi bon vivre pour voir ça ? Ces imbéciles de jeunes ne savent pas ce qui les attend, sans quoi ils se suicideraient en masse. » Et il termine sa lettre par ces mots  : « La formule idéale serait évidemment de faire sauter à la dynamite l’abomination érigée en face d’un tel moulin et d’une telle église. » Mots qui disent bien, en creux, l’impuissance de ceux qui, comme Guerne et Cioran, ne peuvent plus que déplorer la destruction des beautés essentielles par la barbarie de l’homme contemporain.

Cioran se plaint très souvent à Guerne des gens qui le sollicitent, des Roumains qui débarquent chez lui pour lui demander de l’aide, ou bien s’inquiète pour sa famille...

V. P. La relation de Cioran à la Roumanie est très complexe. Il y aurait beaucoup à dire sur le sujet. Il y a chez lui un désir impérieux de rompre avec cette « identité roumaine » qu’il juge honteuse, intolérablement stérile et vide. Dans sa jeunesse, déjà, il avait émis des jugements d’une dureté inouïe à l’égard de ses ancêtres et de ses compatriotes. Il avait stigmatisé leur prétendue inexistence historique et dénoncé leurs carences psychologiques avec une violence telle que, rétrospectivement, cet acharnement ne peut que nous paraître « suspect ». Cioran ne se rapportait pas seulement à la Roumanie sur le mode binaire amour-haine : elle l’habitait, elle était pour lui une nécessité et une raison d’être. Pensez à sa « rupture » avec la langue roumaine et à son adoption du français  : Cioran s’est toujours voulu autre qu’il n’était, oublieux - alors même qu’il était doué d’une mémoire extrêmement vive. Au fond, il portait en lui une quantité d’insatisfactions et de doutes  : associés à la vigueur irréductible de son esprit, ceux-ci formaient un mélange détonant qui nuance beaucoup le fatalisme dont on a pu, un peu vite, l’affubler ! C’est à cette Roumanie qui le hantait, c’est à cette région affective de sa propre identité qu’il adressait ses coups. Et comme l’intensité d’une détestation croît et décroît à la faveur de l’instant, on ne sera pas surpris de deviner sous sa plume des accents empreints de nostalgie et même une espèce de culte secret pour son pays natal. Officiellement, Cioran était apatride mais, intérieurement, ses racines étaient encore bien vives.
En tout cas, quand il quitte la Roumanie, en 1941, il laisse derrière lui toute sa famille... Il ne reverra que son frère, à Paris, et très tardivement. Il ne s’est pas seulement inquiété pour ses proches : il les a aidés, soutenus matériellement et psychologiquement autant que cela lui a été possible - ainsi qu’en témoigne, par exemple, cette correspondance. On est donc très loin de la légende (démentie aujourd’hui) du misanthrope retiré dans sa mansarde, libre de toute attache, centré sur le seul problème de l’existence de l’Homme et de l’Univers ! Cioran était au contraire homme parmi les hommes - et sans doute sa « social life » était-elle nettement plus dense que celle de Guerne.
Cioran qui se plaignait en effet sans cesse de la présence envahissante des autres - avait au moins trois qualités humaines dont il lui était impossible de se départir (en dehors de son goût pour le rire) : il aimait la conversation, il était curieux du parcours d’autrui et incurablement poli.

Dans ses lettres, Cioran dit qu’il n’est presque jamais satisfait de ce qu’il a écrit... Il a un regard distant sur ses propres livres.

V. P. Oui, il dit quelque part à Guerne qu’il a toujours des doutes sur ce qu’il produit. Lorsqu’on lit attentivement les Cahiers, on se rend compte que les jugements qu’il porte sur ses propres livres changent fréquemment, et parfois du tout au tout. Ce comportement est assez typique de son attitude en général. Cioran est passé maître dans l’art de se renier et de renier ses reniements ensuite ! L’angoisse et une certaine idée de la perfection y sont sans doute pour beaucoup, mais peut-être faut-il y voir, également, l’effet de son scepticisme viscéral, appliqué à la « matière  » littéraire et à ces entités presque trop subtiles que sont les mots. Cette fonction « vitale » de l’écriture relativise l’idée d’une prise de distance réelle de Cioran par rapport à ses livres. Repousser l’échéance du suicide, c’est se condamner à perdurer dans l’inachevé - et il faut bien s’en donner les moyens.

Parlez-nous de ses paradoxes quant à la reconnaissance, au succès. Paradoxes que l’on retrouve aussi dans ses Cahiers où le sentiment d’échec revient souvent...

V. P. La reconnaissance et le succès sont un grand problème pour Cioran ! Il voulait être lu et rester, en même temps, invisible. De fait, à l’exception du prix Rivarol (en 1950, pour Précis de décomposition), il n’a accepté aucune des récompenses lorgnées par la plupart des écrivains. Il décourageait même ceux qui cherchaient à lui en faire obtenir. Cioran se contentait de répondre, avec simplicité : « La vanité est un vice très profond et en partie héréditaire (...) » Il est vrai que ses ambitions profondes dépassaient de très loin l’argent et l’intronisation littéraire. Cioran a toujours été fasciné par l’échec - le « ratage ». Les êtres qu’il a admirés le plus furent tous, affirme-t-il, des ratés. Cela renvoie à l’idée d’échec selon le monde. Le raté accompli est celui qui porte en lui un univers et qui refuse, par instinct, fatalité ou lucidité, de se commettre avec celui des autres hommes. Il est doué, débordant de potentialités, plein de « promesses », mais il ne réalise rien - parce qu’il est, tout simplement. Cette capacité de quelques-uns à saper en eux-mêmes toute forme d’aspiration à la réussite mondaine est, pour Cioran, le signe d’un orgueil extraordinaire. Par conséquent, son attitude face au succès n’est pas simple. Pourtant il n’est pas indifférent au devenir de son « œuvre » ; il regarde de près les traductions qui sont faites de ses livres.

Il ne s’est jamais considéré comme un philosophe...

V. P. Non, il se voyait plutôt comme un penseur « privé ». Il exécrait la figure du Philosophe, comme celle du Professeur. D’ailleurs il les confond souvent - pour s’en moquer, bien entendu. À ses yeux, la pensée doit être indépendante de toute institution ou école. C’est une manière très spécifique d’expérimenter son statut de créature vouée à la solitude et à la mort. L’idée de philosopher à heure fixe, de prétendre mobiliser et régenter ses concepts comme s’il s’agissait d’objets quelconques, l’idée que l’on puisse en somme décréter la survenue de l’intuition et être rétribué pour cet exercice qu’il jugeait artificiel - tout cela lui était complètement étranger. Mais il est important de préciser que Cioran jouissait d’une très solide formation philosophique et que les multiples « adieux », les innombrables non ! qu’il a pu opposer à la philosophie étaient encore, ne serait-ce qu’à rebours, une manière de lui rester fidèle en esprit. ...

E.M. Cioran - A. Guerne
Lettres (1961-1978)
Éditions de L’Herne, 23 mars 2011.
286 pages, 19 €.
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

...

Cioran
Bréviaire des vaincus II.
Traduction du roumain par Gina Puică et Vincent Piednoir.
Éditions de L’Herne, mars 2011
160 pages, 24 €.

...

Cahier Cioran
dirigé par Vincent Piednoir
et Laurence Tacou.
L’Herne. 2009, 544 pages. 39 €


Sites Internet

Armel Guerne
Entretien avec Sylvia Massias, propos recueillis par N.J., 2001 :

Les Amis d’Armel Guerne
http://www.armelguerne.eu/

Éditions de L’Herne
http://www.editionsdelherne.com/

Cioran
http://www.cioran.eu/

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