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Jean-Richard Bloch & André Spire, Correspondance Par Corinne Amar

 

Jean-Richard Bloch et André Spire Le premier était romancier, essayiste, journaliste, penseur politique (1884-1947), directeur de revue ; le second, son aîné de seize ans (1868-1966), poète, théoricien du vers libre, juriste, haut fonctionnaire. Tous les deux, Français, nés et élevés dans la bourgeoisie juive assimilée, tous les deux, écrivains et intellectuels engagés, marqués par l’onde de choc du dreyfusisme, interrogeant et défendant tour à tour, dans leur œuvre, deux approches de « la condition juive moderne ». Ils devaient se rencontrer.
L’idée vint de Jean-Richard Bloch, alors directeur de L’Effort qui était une revue « de civilisation et d’action révolutionnaire » au service de l’art. « Je sens autour de ma génération une attente incroyable. De toutes parts me viennent des témoignages de ce besoin d’échapper au cauchemar intellectualiste et individualiste. L’Effort est mûr pour remplir cette place. Je suis prêt à y dévouer bien du temps et des forces. Mais seul je suis égal à rien. (...) Sommes-nous d’accord ? » écrit-il à cet aîné qu’il estime sans le connaître, et dont les recueils de poésie sont déjà remarqués.
Les Éditions Claire Paulhan leur rendent hommage, en publiant trente-cinq ans d’une correspondance qui fera apparaître à son tour un réseau dense de connaissances et d’amitiés communes ; Charles Péguy, Romain Rolland, Jacques Copeau, Albert Cohen, Daniel Halévy, Charles Vildrac, Marcel Martinet... Une préface longuement documentée, explicite, généreuse, des notes essentielles, viennent éclairer la personnalité individuelle, existentielle, politique, littéraire complexe, de ces deux épistoliers dont la correspondance s’arrêtera seulement à la mort de Jean-Richard Bloch.
« Leur amitié fut immédiate, intense, un compagnonnage d’idées et d’engagements les rapprochait, même si plus tard, des divergences naîtront, divergences peu soulignées dans leurs lettres, mais plus sensibles à la lecture parallèle de leurs œuvres qui révèlent des tempéraments fort différents. Et pourtant leur fidélité devait durer par-delà de longues plages de silence et leurs chemins s’entrecroiser à de nombreuses reprises. (préface, p.9) »

Jean-Richard Bloch naît à Paris. Jeune agrégé d’histoire, il quitte l’enseignement en 1907, pour s’engager dans le combat politique et littéraire ; marqué par l’affaire Dreyfus, tourmenté par l’antisémitisme régnant et par la question juive, en rupture de bourgeoisie, exalté par le socialisme, Français avant tout, certain de l’être et pourtant... Installé à Poitiers, il milite au Parti socialiste unifié, s’engage en 1914, est blessé à trois reprises. Il collabore après-guerre à différentes revues, soutient la naissance du Parti communiste, s’en éloigne au milieu des années 1920, lance, en 1923, avec Romain Rolland et un comité d’écrivains, la revue Europe dont il est directeur littéraire, tout en se consacrant à son œuvre romanesque (Lévy, Premier livre de contes, 1912, La nuit kurde, roman, 1925...) ; essais, contes, récits de voyages, roman, il multiplie les expériences littéraires. L’essor de la menace fasciste amène son retour au militantisme politique ; il rejoint ses amis communistes, après un voyage en URSS, dans le cadre du premier Congrès des écrivains soviétiques, en août 1934.

André Spire naît à Nancy. Enfance bourgeoise, joyeuse, mais éducation très tôt - contrairement à Bloch - soucieuse (grâce à une mère à la forte conscience sociale) de la condition ouvrière. Des études de lettres, puis de droit. Il entre à l’École libre des sciences politiques puis, sur concours, en 1894, au Conseil d’État. Pris dans la tourmente de l’affaire Dreyfus, il devient militant sioniste. Il participe au mouvement des Universités populaires, fréquente, à Paris, les milieux de l’immigration juive russe, s’intéresse de près à l’histoire de l’émancipation des Juifs, de retour d’un voyage à Londres, en 1902, au cœur du « ghetto juif ». Il réfléchit à l’impact de l’antisémitisme, écrit, agit, refuse l’assimilation radicale de la bourgeoisie juive, se préoccupe des pogroms et de la situation dramatique des masses juives d’Europe centrale et orientale. Il collabore aux Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy, publie de nombreux essais et recueils de poèmes, dont Poèmes juifs, Le Secret, Poèmes de Loire... Exilé en 1941, aux États-Unis, il enseignera l’histoire de la poésie française. Après-guerre, il rentre en France, publie encore plusieurs ouvrages de poésie. Fidèle à ses engagements, il restera le militant juif et sioniste qu’il a toujours été.
« Nulle part enraciné. Ni poitevin à Poitiers, ni vrai parisien à Paris. Ni surtout résolu à demeurer et à prendre racine (...) Nomade parce que juif. (...) Où serai-je un jour chez moi ? (...) Est-ce une condition de notre force que ce perpétuel expatriement ? Je ne sais. » Cette souffrance de l’exilé, ce sentiment de ne pas appartenir « de toutes ses fibres au pays où on est né », maintes fois, dans ses lettres, Bloch l’exprimera. Pour Spire, en revanche, c’est un sentiment différent ; une conviction que « cet alliage de naissance était indissociable et que rien ne pouvait l’effacer ou le dissimuler ». Lorsque Bloch - qui compte surtout parmi ses amis des Juifs français, assimilés, bourgeois, intellectuels - rencontre Spire, les milieux juifs que ce dernier fréquente - prolétaires, immigrés en France, en Angleterre, sionistes pour la plupart - lui sont nouveaux. La correspondance des premières années évoque ces grandes questions qui les taraudent l’un et l’autre et que leur œuvre laisse transparaître ; pour Bloch - résumera Marie-Brunette Spire, dans sa préface - « poursuite d’une assimilation avec son corollaire d’acculturation à la culture française à l’exclusion de toute autre » ; pour Spire, « perpétuation d’une tradition historique, culturelle, culturelle et revendication identitaire, voire jusque dans son expression nationale, le sionisme. »

Parcours contrasté, complexe que celui de ces deux hommes, Juifs français, républicains ; parcours indissociable de l’histoire, et dont la vie traverse deux guerres mondiales. Blessé pendant la Grande Guerre, Bloch continue d’écrire de longues missives : « Lyon, hôpital, 8 octobre 1915, Oui, mon cher et bon ami, si tendrement attentif aux moindres nouvelles, j’ai eu cette insigne maladresse de me faire blesser sitôt arrivé sur le champ de bataille (...) ». Spire, à Nancy, dirige seul l’usine familiale qui travaille pour l’armée, et s’en veut de ne pas écrire davantage : « 17 octobre 1915, (...) écrivez-moi souvent et dites-vous que je pense sans cesse à vous. » Il continue néanmoins de produire ; une plaquette de 9 poèmes : « (...) je pense que cela ne vous paraîtra pas trop un blasphème d’écrire en ces temps terribles, je les ai montrés à Vildrac. Il m’a conseillé de les publier » écrit-il à Bloch, cette même année 1915. Au cœur de l’histoire et de leurs propres engagements, leurs voyages politiques, la parution de leurs livres, rythment leur correspondance. Une « affection vigilante », jamais démentie.

Jean-Richard Bloch et André Spire
Correspondance 1912-1947 « Sommes-nous d’accord ? »
Édition établie, préfacée et annotée par Marie-Brunette Spire.
Éditions Claire Paulhan, 2011, 480 p. 44 €.

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