Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Entretien avec Roselyne Kéméner
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Vous préparez actuellement une thèse sur « Le Film épistolaire européen francophone depuis 1957 » et vous organisez le festival Cinéastes Affranchis qui aura lieu les 25, 26 et 27 mai prochains. Comment vous est venu cet intérêt pour la forme épistolaire au cinéma ?

Roselyne Quemener J’ai commencé mon cursus universitaire par des études de Lettres. Au cours de ces études, je me suis intéressée au rapport entre le film et l’épistolaire et j’ai entamé un double cursus pour finalement m’inscrire en thèse de cinéma. Tout en étant purement cinématographique, mon sujet est aussi lié à la littérature. Dans un cours de Maîtrise sur les écritures de l’intime au cinéma, Lettres d’amour en Somalie de Frédéric Mitterrand avait été projeté. Ce film m’a beaucoup touchée et je me suis dit qu’il était le pendant cinématographique d’une correspondance écrite, un film épistolaire. Il était évident pour moi que l’expression « film épistolaire » existait, ainsi que le genre, mais je me suis aperçue qu’il n’y avait pas d’ouvrage sur le sujet, que le domaine était inexploré. J’ai décidé de poser une première pierre pour la recherche autour de cette forme et me suis rapprochée du groupe L’A.I.R.E. (Association Interdisciplinaire de Recherches sur l’Epistolaire). Entendre les chercheurs réfléchir sur l’épistolaire en littérature, prendre connaissance de cette écriture, de tout ce qui avait été fait en termes de recherches autour de cette forme a nourri ma propre réflexion.

Vous préférez utiliser le terme de « forme », plutôt que de « genre »...

R. Q. Alors qu’en littérature, on parle volontiers de genre épistolaire, au cinéma, cette écriture dont certains codes appartiennent à la rhétorique épistolaire et admet quelques constantes, est un anti-genre, une forme émancipée, libre et d’une grande variété. C’est précisément ce que je tente de prouver dans ma thèse. Mon corpus compte près de cent films qui sont tous des films épistolaires. Je ne traite pas des journaux filmés. Les cinéastes sont Chris Marker (Lettres de Sibérie, 1957, le point de départ de mon mémoire), Frédéric Mitterrand, Jean-Luc Godard, Laetitia Masson, Alain Cavalier qui a entretenu une correspondance avec Joseph Morder - ils se sont envoyés des petites lettres filmées-, un collectif d’artistes composé d’une soixantaine de cinéastes qui s’appelle pointligneplan ... Parmi nos invités cette année au festival Cinéastes affranchis seront pésents Valérie Mréjen qui fait partie du collectif et Christian Merlhiot qui l’a fondé... Les cinéastes de « pointligneplan » ont réalisé une collection de lettres filmées dans lesquelles on est au croisement des arts plastiques et du cinéma. Il s’agit d’une forme hybride, très légère qui permet une grande liberté : une caméra « plume » et une équipe réduite.

Comment s’organise le festival ?

R. Q. L’équipe du Musée de la Poste a démarré le projet en 2005 et je l’ai rejointe en 2007. L’idée est de développer plusieurs procédés d’écriture et de les proposer aux élèves, collégiens et lycéens. On travaille à l’échelle nationale, dans différents établissements français. Cette année, deux collèges en Ile de France, deux en Bretagne, l’université de Paris 3 et l’université de Rennes participent au projet. Les établissements investissent beaucoup de temps, d’argent et d’énergie pour faire les films pendant l’année. À défaut de pouvoir tous venir à Paris, les élèves assisteront à des projections qui auront lieu dans les différents établissements. À l’auditorium de la Poste, des cinéastes professionnels vont dialoguer avec les élèves, parler des problèmes rencontrés au tournage ou au montage, analyser les séquences de leurs films. Des apprentis cinéastes et des cinéastes confirmés vont donc se rencontrer et échanger leur expérience.
En 2008, on a fondé l’association « Filme-moi ta plume » qui est partenaire de L’Adresse Musée de La Poste et de la Fondation d’entreprise La Poste. La Fondation soutient la lettre filmée d’auteur, le musée de la Poste attribue un financement pour la coordination des projets pédagogiques et met à disposition son auditorium, l’association se charge de la relation avec les chefs d’établissements pour trouver des financements dédiés aux films scolaires. Pour la rentrée prochaine, j’aimerais travailler avec d’autres villes européennes, comme Bruxelles...
Valérie Mréjen qui est notre invitée, et dont le premier long métrage En ville réalisé avec Bertrand Schefer est sélectionné à Cannes à la Quinzaine des réalisateurs, sera présente le 25 mai à l’Entrepôt pour la projection de films d’auteur ouverte à tout public, le 26 mai, à la Cinémathèque universitaire à Paris 3, pour une rencontre avec des étudiants en cinéma mais ouverte également à tous, et le 27 mai à l’auditorium du musée de La Poste pour cet échange avec les jeunes lycéens cinéastes épistoliers.

Le statut de la lettre au cinéma...
Il y a des films dans lesquels la lettre ou le message électronique jouent un rôle, dans d’autres, le texte épistolaire est pris en charge par une voix off...

R. Q. Il y a trois manières de vivre la lettre au cinéma : la lettre comme objet, c’est-à-dire accessoire de papier (enveloppe, papier, crayon) qui fait rebondir le scénario, alimente la narration du film, circule entre les personnages ; l’adaptation d’une lettre issue d’une correspondance réelle ou fictive ; le film épistolaire tel que je l’entends dans mes recherches, qui se donne lui-même comme une lettre et qui est plus généralement un court métrage. Il peut être aussi un long métrage comme Lettres d’amour en Somalie. Dans ces films, une voix off ou plusieurs disent le texte. C’est donc par le biais de la lettre dite que le film devient un film épistolaire. La matérialité de la lettre est totalement évacuée. La bande image tient un propos épistolaire dans le sens où des plans sont filmés et montés comme des fragments d’images qu’on a envie d’envoyer à l’autre... Avec Kyoto mon amour, lettre filmée qui sera projetée au festival, l’auteur, Christian Merlhiot, propose une autre forme de cet anti-genre car le texte épistolaire n’est pas oralisé mais il s’inscrit en blanc sur l’écran.

Ces fragments d’images sont pensés par rapport au texte ?

R. Q. Deux solutions existent pour les cinéastes. Soit ils filment par rapport à une correspondance écrite au préalable, soit ils commencent par filmer des plans en pensant à telle ou telle personne, à tel ou tel sujet et écrivent ensuite une lettre. La voix épistolaire viendra se poser sur les images qu’ils ont captées quelques temps auparavant.

Est-ce que cette forme, le film épistolaire - une voix off et des images - n’est finalement pas un peu artificielle ?

R. Q. Non, je pense au contraire qu’on est dans la matière de l’intime, et par conséquent dans quelque chose de sincère, de spontané. De nombreuses idées sont à puiser dans Le pacte autobiographique de Philippe Lejeune et à retravailler pour la question du film... Il y a justement un pacte épistolaire entre le cinéaste épistolier et son spectateur dans le sens où le message peut faire passer le spectateur par toutes les gammes des émotions. Par exemple, Laetitia Masson, dans un film qui s’appelle Pourquoi pas le Brésil, monte une dizaine de fragments, ponctués un peu à la Godard, qui sont plusieurs temps de sa rupture amoureuse. On va passer par l’abattement, la colère etc. jusqu’à l’apaisement final dans les dernières lettres.
Souvent, pour le cinéaste, la réalisation de la lettre filmée est une sorte de bulle de liberté. C’est véritablement une autre forme, un autre mode d’expression. Alain Cavalier a réalisé Lettre d’un cinéaste sur Thérèse quelques années avant de passer au long métrage, expliquant les difficultés qu’il avait au montage. Ce film épistolaire est une sorte de « prière » adressée aux personnages qu’il a envie de filmer, adressée au film à venir. Il s’agit là de passer par le film épistolaire pour atteindre l’œuvre qu’on porte vraiment en soi. C’est un moment de la genèse du long métrage, à l’instar des lettres d’écrivains qui éclairent l’œuvre dite principale. Le film épistolaire est tout entier une lettre. Parfois, plusieurs lettres se succèdent à l’intérieur du film, ce qui peut faire penser aux correspondances éditées en littérature.

Voix off, voix over ?

R. Q. Pour les films dans lesquels l’accessoire de papier circule, comme Lettre d’une inconnue de Max Ophuls avec Joan Fontaine et Louis Jourdan, la voix over est le moment où l’on entend la voix d’un visage présent dans le film. La voix over fait de la lettre le point de jonction de deux sphères, celles du « destinateur » et du destinataire. Dans les lettres filmées ou films épistolaires, la voix off marque l’idée de l’absence du corps de l’épistolier, son absence dans le temps de l’écriture ou de l’adresse de la lettre. La voix off est l’idée d’une voix autonome.

Il y a donc « film épistolaire », « lettre filmée », « lettre au cinéma »...

R. Q. Pour des non-spécialistes, on peut dire que « film épistolaire » et « lettre filmée » se superposent mais en tant que chercheur, je dissocie les deux. Le film épistolaire, c’est véritablement cette forme libre, émancipée de la littérature, une lettre en image et en son. Dans l’expression même de « lettre filmée », il y a un côté passif, illustratif, une sorte d’asservissement à la littérature, l’idée de ne pas prendre le cinéma comme un art à part entière. Avec le « film épistolaire », on est dans une voix active.
La lettre au cinéma est une expression plus générale. L’apparition de la lettre à l’écran déclenche des phénomènes qui la dépassent. Elle déploie son univers dans le monde de celui ou celle qui la lit. L’échange épistolaire s’établit physiquement, la lettre est souvent au cœur de l’intrigue, révèle la complexité des pensées, des émotions, joue un rôle dans l’histoire... tel le film de Valérie Donzelli, Madeleine et le facteur présenté l’année dernière au festival.

Comment se passe la réalisation des films épistolaires avec les élèves ?

R. Q. Le dispositif pédagogique permet aux élèves de travailler la question de l’écriture épistolaire d’un point de vue théorique et pratique. Il leur offre d’appréhender les relations entre l’écriture et l’image, d’acquérir un vocabulaire cinématographique, d’aborder l’écriture d’un scénario et enfin de réaliser un court métrage. Ainsi, les élèves ont le choix entre les trois propositions filmiques, à savoir, le film épistolaire, l’adaptation d’une correspondance, ou une fiction intégrant une ou plusieurs lettres.
En ce qui concerne le film épistolaire, l’exercice est très difficile pour les élèves. D’une part à cause de leur pudeur, d’autre part, à cause de leur nombre. Ils sont trente par classe et se partagent en trois groupes au sein desquels chaque élève doit occuper un poste. Quand ils écrivent le scénario, ils ont du mal à partir sur un contenu qui est de l’ordre de l’intime, de la sincérité, de la liberté de la forme. On est forcément dans quelque chose d’un peu plus codifié... Il y a donc une sorte d’aporie. Le cinéaste, lui, a toute la liberté de faire véritablement un film épistolaire.

Vous avez demandé à Thierry Goron, directeur photo du « clip de l’année », lauréat des Victoires de la musique 2011, de réaliser un film épistolaire...

R. Q. Thierry Goron est d’abord un chef opérateur pour qui le cadrage, la lumière et le son sont essentiels. Il était intéressant de l’inviter dans un cadre pédagogique pour montrer aux élèves comment choisir un point de vue qui va organiser le plan qui précède et qui suit. Thierry Goron pose d’emblée des images et des sons, n’écrit pas de scénario. Il s’est très vite mis en mouvement pour faire ce film épistolaire. Utiliser les voix, trouver comment les images et les sons allaient entrer en correspondance est un exercice qui l’a beaucoup intéressé et dont il s’est senti proche.

Quant à Catherine Rannou que vous avez également invitée ?

R. Q. Catherine Rannou est architecte, vidéaste et artiste plasticienne. Elle est partie en Antarctique en tant qu’architecte pour créer des habitats - elle travaille beaucoup sur les habitations dans des containers - pour les scientifiques qui vivent pendant 6 mois de l’année là-bas. Elle a glané des plans avec sa petite caméra et en a fait un film qui s’appelle Intérieurs. Elle va montrer son film le 26 mai à l’Université Paris 3 et parlera pendant la projection pour raconter son périple en Antarctique, son métier d’architecte et d’artiste.

.............................

Télécharger FLoriLettres n°125 en pdf


Revue de L’A.I.R.E. N°36
La Lettre au cinéma.

Issu d’un colloque organisé par l’Aire, l’Adresse-Musée de La Poste et l’association Filme-moi ta plume avec le soutien de l’Université de Limoges et la Fondation La Poste, cet ensemble qui regroupe vingt articles envisage la lettre au cinéma dans tous ses divers aspects.
Honoré Champion, 2011.
http://www.epistolaire.org

Direction du colloque : Tanguy Bizien, Marc Buffat, Roselyne Quéméner

...

Sites internet

L’Adresse Musée de La Poste - Cinéastes affranchis
http://www.ladressemuseedelaposte.c...

Université Paris 3
http://www.univ-paris3.fr/

L’A.I.R.E
http://www.epistolaire.org

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite