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Entretien avec Thierry Goron
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Thierry Goron Thierry Goron
© DR

Thierry Goron qui a réalisé L’Etre filmé pour le festival Cinéastes affranchis 2011 est directeur photo, opérateur caméra, réalisateur et producteur (Bordeline Films).
Il a travaillé sur des fictions, des documentaires, et de nombreux clips vidéo (avec Gaëtan Chataigner à la réalisation) pour notamment Dominique A., Philippe Katerine, Etienne Daho, Thomas Dutronc, Bernard Lavilliers... Aux Victoires de la musique 2011, le clip « La banane » de Philippe Katerine réalisé par Gaëtan Chataigner avec Thierry Goron à la direction photo s’est vu attribué le prix du meilleur clip de l’année.

Au Festival Cinéastes affranchis vous présenterez un court métrage inédit, L’Être filmé, produit dans le cadre du partenariat entre Filme-moi ta plume et La Fondation La Poste. Aborder la lettre au cinéma induit une grande diversité de formes, de statuts, de modes d’approche. Dans votre film, les lettres ne sont pas présentes dans leur matérialité, elles ne sont pas manipulées par un personnage, mais leur contenu est pris en charge par des voix... Quelques mots sur votre démarche ?

Thierry Goron C’est la première fois que je me confronte à la lettre filmée, à l’épistolaire au cinéma. J’ai en effet un parcours lié au documentaire, à la fiction et au clip vidéo. Quand Roselyne Quéméner m’a proposé cet exercice, j’ai accepté pour l’expérience que ça représente, le risque, la nouveauté. Je pense plutôt que le cinéma doit tout dire et s’éloigner du littéraire, que l’écriture est juste un passage obligé, voire douloureux... Avec cet exercice, il fallait mêler les disciplines. J’aurais pu faire quelque chose d’extrême, sans voix off, mais utiliser des voix m’intéressait...
Ce qui me semble important dans une lettre, c’est la trace qu’en révèle la lecture, les mots, cette voix qui perdure dans la tête. Les lettres qu’on m’a écrites, par exemple, sont comme une bande son intérieure et je finis par les mélanger. Les lettres de rupture et d’amour deviennent une seule lettre, elles fusionnent en une seule bande son et sont presque une sorte de litanie. Au début de mon film, on entend des bribes d’émissions radiodiffusées, il y a des interférences, le poste cherche les stations. C’est comme si l’on cherchait dans sa mémoire et que l’on tombait par hasard sur des fragments de voix ou de vie, sur une fréquence, sur une lettre ou un souvenir.

Pourquoi ce titre ?

T. G. Le film s’appelle L’Être filmé, évidemment pour le jeu de mot. J’ai pensé également au trois temps, passé, présent, futur. Dans mon idée, les lettres de rupture avaient affaire au passé, les lettres d’amour au futur, et le présent, c’était l’image. Comme l’image, le présent est en mouvement. Dans le film, le décor bouge sans arrêt alors que le personnage est fixe dans le cadre. Généralement, l’acteur se déplace, latéralement ou en profondeur, tandis que mon personnage est toujours situé dans le cadre, c’est le monde qui se meut autour de lui. Il ne lui arrive rien, même quand il prend un autostoppeur. C’est une amorce de dramaturgie que je désamorce pour atteindre une sorte de neutralité, de distance. Il y a l’idée d’une intériorité, d’un télescopage entre ces trois temps qui sont aussi la métaphore de l’histoire d’une vie, aussi banale soit-elle.

Est-ce que les lettres étaient déjà écrites avant de tourner ?

T. G. J’ai demandé à différentes personnes - des amis, chanteurs et écrivains - qu’elles m‘écrivent des lettres de rupture ou d’amour, une semaine avant de tourner. J’en ai reçu par courrier, courriel ou même une, par téléphone. C’est la voix qui revient souvent, enregistrée à l’aide d’un petit micro placé sur l’écouteur du téléphone. J’ai filmé sans lire ou écouter les textes au préalable, la bande son a été créée indépendamment. J’aurais trouvé dommage d’être influencé par l’écoute que j’aurais pu faire en amont, et que les textes génèrent une certaine contrainte par rapport aux images. J’ai donc préféré avoir l’esprit libre pour tourner et c’est au montage que j’ai fait coexister ces lettres et ces images autonomes, que je les ai fait se rencontrer. Les voix construisent le film autant que les images. Finalement, le film a vraiment le sens que j’avais imaginé bien qu’il y ait aussi une petite part de hasard.

Les voix épistolaires et le personnage silencieux qui apparaît à l’écran sont dans une relation de mise à distance. La caméra filme des perspectives, des lignes de fuite (le paysage, la route et les rayons du magasin d’alimentation) qui évoquent la distance, l’absence, l’espace et le temps propres à la relation épistolaire...

T. G. La lettre est importante car elle donne du sens, de la chair à ces images qui sont peut-être un peu froides, où effectivement, il y a toujours l’idée d’une fuite, d’une route qui ne mène nulle part. Par contraste, ces lettres donnent du corps au présent, posent des jalons dans le temps. Dans le supermarché, le personnage piétine la seule lettre visible du film comme pour lui apposer un cachet.
Après avoir terminé L’Être filmé, j’ai revu Two-Lane Blacktop (Macadam à deux voies), un road movie de Monte Hellman réalisé en 1971. Mon film m’a fait penser a posteriori à celui-ci pour ce rapport à l’espace et à la fuite.
Je n’ai pas eu le temps de me documenter pour ce film, pressé par d’autres projets, et j’ai tourné très rapidement, à flux tendu. J’ai profité de la lumière, du soleil qui n’était pas forcément lumineux mais toujours présent pendant les quelques jours de tournage.

Est-ce que ce film est pour vous un objet épistolaire ?

T. G. C’est un film que je pourrais envoyer sous forme de lettre. J’ai d’ailleurs prévu de le mettre dans une enveloppe et de le poster. Effectivement, c’est un objet épistolaire, mais il s’agit d’épistolaire sans stylo ! Car je n’ai pas écrit de note d’intention ni de scénario. La seule fois que j’ai utilisé un stylo c’était pour écrire mon adresse sur la lettre piétinée.

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