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Exposition « Archives de la vie littéraire sous l’Occupation » Par Corinne Amar

 

Archives littéraires sous l’occupation, 2011 « C’est une chose cruelle d’avoir à essayer d’expliquer le désastre de son pays. À vrai dire nous ne mesurons pas encore l’étendue de notre malheur. » Jacques Maritain, A travers le désastre (1941). (Après une visite en Argentine en 1937, bloqué en Amérique du Nord par la déclaration de guerre, le philosophe français, Jacques Maritain (1882-1973) prenait position contre le régime de Vichy.)

Montrer l’Occupation à travers le prisme des écrivains, des philosophes, des poètes, des artistes, des directeurs de revues, des hommes de métier du livre : de mai à juillet 2011, l’Hôtel de Ville de Paris présente une exposition conçue et réalisée par l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), sur la situation ambiguë des intellectuels français, sous l’Occupation, entre Résistance et Collaboration.
Poèmes, tracts, lettres, articles, revues, brochures, romans, essais, films : ce sont près de 800 archives, issues essentiellement des fonds de l’IMEC, réparties en 12 sections et 29 vitrines ; une cinquantaine de « Unes » de journaux, une bibliothèque des revues littéraires et poétiques en activité sous l’Occupation, trois films documentaires dont des actualités littéraires des années 1940 à 1944. Un grand plan de Paris couvre le mur, avec les principales adresses des « puissances intellectuelles » en présence sous l’Occupation.

Comment penser, écrire, publier, vivre et survivre, au cœur d’une période où les autorités d’Occupation contrôlaient tout, où l’on risquait sa vie si on lisait, imprimait, diffusait des textes interdits ? « Nulle part ici vous ne trouverez les salauds d’un côté, les héros de l’autre » a prévenu Claire Paulhan, historienne de la littérature, éditrice et l’une des trois commissaires de l’exposition, avec Robert O. Paxton, historien de la France et de l’Europe au XXe siècle, et Olivier Corpet, directeur de l’IMEC. Alors, il faut approcher de très près et s’aiguiser l’œil, aller de la première salle - dite des Prévôts -, celle des « unes » de journaux et des revues littéraires de tous bords, à la deuxième - dite des Tapisseries -, avec ses vitrines, plonger dans cette masse mouvante de documents sous verre, où tout est à lire plus qu’à voir (et parce que l’archive n’est pas facilement lisible, décryptage nécessaire), pour entendre « ces voix qui montent du désastre (Aragon) » et essayer de comprendre.

Les documents sont regroupés par thématiques ; - La France de Vichy ou le bâillonnement de la presse et l’exclusion des Juifs de la société française ; - L’édition française sous la férule nazie, avec le contrôle magistral sur toutes les activités des métiers du livre : dès octobre 1940, les Allemands interdisent les livres, rayent les productions des Juifs, des communistes, des Francs-maçons, bref, oeuvrent pour « aryaniser » l’édition ; - Séductions de la collaboration : annoncée par le Maréchal Pétain, le 30 octobre 1940, alors que la diffusion de la littérature allemande prend de l’ampleur, sous couvert d’échanges soi-disant culturels et de dialogues entre vainqueurs et vaincus, en même temps que s’élabore un projet nazi de domination intellectuelle de l’Europe ; - Faits prisonniers : il y a ceux qui cherchent par tous les moyens à s’échapper et ceux qui s’adaptent ; - Oser résister ou saisir à temps les enjeux de l’Occupation allemande, et s’armer, s’engager, entre Résistance et clandestinité, choisir les armes ou encore les mots : l’écrivain André Suarès, le fondateur et l’un des quatre animateurs de la NRF, avec Gide, Claudel, Valéry, fit partie de ceux qui avaient tôt tiré la sonnette d’alarme ; - Persécutés et déportés : le 3 octobre 1940 est votée une loi qui interdit aux Juifs l’exercice des fonctions publiques, des professions libérales, intellectuelles, dirigeantes ; - Solidarités internationales : nombreux sont les intellectuels français contraints à l’exil, en Angleterre ou aux Etats-Unis ; des écrivains trouvent où publier à New York, au Canada, en Suisse... - La libération : des camps de concentration et d’extermination par les armées alliées et le retour des exilés, entre joie et prudence, avec la capitulation de l’Allemagne ; - L’épuration dans les lettres.

On trouve ici beaucoup de documents sur les prisonniers ; entre autres témoignages miraculeux, deux lettres de Louis Althusser jetées du train, sans savoir, des lettres ramassées et acheminées à l’oncle à qui elles étaient destinées ; des écrits de ceux qui ont été mis en camps de prisonniers et qui disent, courageusement : « c’est une expérience », et tentent de survivre en s’adaptant, comme Hyvernaud, Lévinas ; « on travaille, on lit, on attend ». L’exposition met aussi en avant largement le rôle des imprimeurs mis en danger à chaque fois qu’ils imprimaient.

Dans son parcours cadré et pourtant labyrinthique (« les archives ne se laissent pas si facilement enfermer dans une chronologie pure ou dans une thématique aux sections définies », explique Claire Paulhan, en introduction au catalogue *), l’exposition pose ses questions, au fur et à mesure qu’elle montre, découvre : quel était le véritable rôle des intellectuels et des écrivains français, depuis la déclaration de la guerre jusqu’aux lendemains de la Libération ? Écrivains, artistes, poètes, philosophes, directeurs de revues, journalistes, imprimeurs ; qui furent-ils exactement ? De quels enjeux furent-ils les otages, de quoi furent-ils les messagers, de quel côté se placèrent-ils ; résistance, collaboration active, passive, en exil ou dans la clandestinité ? Des noms célèbres reviennent ; Louis Althusser, Louis-Ferdinand Céline, Jean Guehenno, Jacques Decour (premier résistant et figure courageuse, qui fut torturé et fusillé), Max-Pol Fouchet, Jean Paulhan, Georges Hyvernaud et Emmanuel Lévinas (longtemps enfermés en camps de prisonniers), Benjamin Crémieux, Irène Némirovsky ou Robert Desnos (morts atrocement en déportation), Marguerite Duras, Robert Antelme (qui survécut à la déportation et en revint dévasté) Pascal Pia, Paul Eluard, Aragon...

« Pour ma part, depuis plusieurs années déjà je voyais venir ce qui est arrivé ; mais la réalité s’est chargée de dépasser ce que la fantaisie la plus sombre aurait pu imaginer. Nous avons touché le fond de l’abîme. Du moins saurons-nous maintenant où était le mal. » Henri Bergson à Léon Brunschwicg, 31 juillet 1940.

*A cette exposition s’ajoute le catalogue, sous-titré Après le désastre (446 p., 39,90 €, Tallandier/IMEC), publié par les éditions Tallandier. La préface est de Robert O. Paxton. Déjà publié en 2009, pour la première exposition sur ce thème qui eut lieu d’abord à New York, à la New York Public Library, (avril-juillet 2009), le acatalogue a été réédité, revu et augmenté.

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Archives de la vie littéraire sous l’Occupation.
Du jeudi 12 mai au samedi 9 juillet 2011
Hôtel de Ville de Paris

Commissariat de l’exposition :
Claire PAULHAN, Robert O. PAXTON, Olivier CORPET

Pour l’occasion, les éditions Taillandier rééditent Archives de la vie littéraire sous l’occupation. À travers le désastre, par Robert O. Paxton, Olivier Corpet et Claire Paulhan, paru en 2009.

Hôtel de Ville
Salle des Prévots et Salon des Tapisseries
Accès par le parvis de l’Hôtel de Ville - M° Hôtel de Ville
Tous les jours, sauf les dimanches, jours fériés et jours de cession du Conseil de Paris (les 16 mai, 17 mai, 20 juin et 21 juin 2011)
Horaires : 10h00 à 19h00, dernier accès à 18h30
Entrée libre

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