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Jean-Louis Barrault : portrait. Par Corinne Amar

 

Jean-Louis Barrault, Souvenirs pour demain Dans Souvenirs pour demain (Seuil 1972), Jean-Louis Barrault (1910-1994), évoque sa naissance, l’univers dans lequel il a grandi, la guerre, un père vite disparu : « Ma mère m’a mis au monde le 8 septembre 1910 à 10 heures du matin, précise l’acte de la mairie. Cela se passait au 11, rue de l’Eglise, au Vésinet, banlieue résidentielle à dix-sept kilomètres de Notre-Dame de Paris.
(...) Mon père, Jules Barrault, y était jeune pharmacien, son officine était modeste. Il arrondissait ses moyens d’existence en travaillant à l’asile d’aliénés du voisinage.
(...) Il y avait au Vésinet une Société de théâtre amateur, l’Essor. Mes jeunes gens de père et mère en faisaient partie et jouaient la comédie. Mon père excellait, parait-il, dans le Luthier de Crémone de François Coppée. Ma mère avait une jolie voix (...). La vie devait être bien douce et insouciante au Vésinet !... La carrière dramatique du couple Barrault devait, hélas s’arrêter court, car pour mes deux ans, mes parents m’offrirent Paris. »
La guerre éclate. Le père est brancardier. Il soigne les typhiques, en attrape le mal et meurt, en octobre 1918. Le fils est orphelin. Il est élevé dans la famille de sa mère qui s’est remariée, par son grand-père et son oncle.
Élève, puis pion, au lycée Chaptal à Paris, Jean-Louis Barrault est d’abord un jeune homme encore indécis sur ses goûts ; les mathématiques, la peinture ou le théâtre ; avant d’être l’acteur, le metteur en scène, le directeur de théâtre français, et l’inoubliable Baptiste Debureau, des Enfants du paradis, de Marcel Carné (1945), que l’on connaît. En face du lycée, sur l’autre trottoir du boulevard des Batignolles, il est fasciné par la façade du théâtre des Arts où les Pitoëff multiplient les succès. Il fait de la figuration certains soirs. « J’avais de plus en plus envie de faire du théâtre. J’en avais une envie forcenée (...). C’était devenu un besoin aveugle et sourd ». Il écrit à Charles Dullin ; « (...) protéger et torturer un jeune être humain, il n’y avait pas mieux (Barrault, Souvenirs pour demain). » Les anciens de l’Atelier, Jean Vilar, Madeleine Robinson, Roger Vadim, Jean Marais, s’en souviendront. On n’échappe pas à son physique. Celui de M. Jean-Louis Barrault le destine à ne jamais passer inaperçu, quoiqu’il entreprenne, avait dit de lui, Colette (en 1937, et cela était prémonitoire). D’abord élève de Charles Dullin à l’école de l’Atelier et acteur de sa troupe de 1933 à 1935, il rencontre, à 25 ans, Etienne Decroux qui a travaillé comme acteur dans la Compagnie de Dullin, mais aussi sous la direction d’Antonin Artaud, de Louis Jouvet. Decroux l’encourage à aller vers le mime, et élabore avec lui, une technique nouvelle qu’il intitule « mime corporel dramatique ». Barrault devient « naturiste par pureté et végétarien par nécessité », se souvient de « cavalcades à poil dans les couloirs » et de la salade « rangée dans une vieille boîte à violon qui a perdu son instrument », d’une existence pauvre, « heureuse, insouciante, enthousiasmante », au service du théâtre seul et du corps. Plus tard, il confiera : « Voilà longtemps... très longtemps, qu’au théâtre, j’essaye de me servir de mon corps comme d’un instrument. (...) L’être humain m’a toujours fait penser à un arbre. » Decroux et lui mettent au point la marche « sur place ». Nus ou presque nus « et si possible le visage recouvert d’un masque impersonnel ». Sur scène, aucun son, aucun bruitage, le silence même. Et lorsqu’ils miment un combat, dans leurs gestes, une maîtrise alors, réservée aux seuls acteurs japonais.
« À Paris qui fréquente-t-il ? Jacques Prévert et les camarades du groupe Octobre, Artaud avec qui il passe des heures entières à délirer, Robert Desnos qui l’introduit dans les éclats éparpillés du mouvement surréaliste.(...) Avec Decroux, il pénètre dans l’art du mime avec furie. Leurs numéros font penser aux danses d’Extrême-Orient. » (Jean-Louis Barrault, Saisir le présent,Robert Laffont, 1984) 
Après Dullin, après Decroux, c’est le caractère « grandiose » d’Artaud qui le subjugue ; l’écrivain, l’acteur travaillé par le problème de la diction et l’importance du geste, le poète. Et l’ami ; par la présence, au théâtre - « Nous nous voyions presque quotidiennement » - et par la correspondance ; les lettres qu’il lui adressait, de Paris, d’Amérique ou de Rodez, qu’il fût libre ou plus tard, interné. « Sans calmant, Artaud explosait de partout. Il était royalement beau. » En juin 1935, Jean-Louis Barrault présente à l’Atelier son premier spectacle, Autour d’une mère, adapté du roman de William Faulkner Tandis que j’agonise. Faulkner est une révélation. Proche d’Artaud, des surréalistes et de « la bande à Prévert », il est alors considéré comme l’une des valeurs sûres de la nouvelle avant-garde théâtrale. Un an plus tard, il rencontre Madeleine Renaud (1900-1994). Issue d’un milieu bourgeois, elle est entrée à la Comédie-Française à l’âge de 21 ans, par désir d’avoir un métier, d’être indépendante. Les rôles de jeune première, d’ingénue, lui vont à merveille. Elle a dix ans de plus que Jean-Louis, un mari déjà vieux, Charles Granval (qui lui rend sa liberté), un amant, Pierre Bertin, son camarade du Français, un enfant ; il grandit, elle ne lui consacre pas beaucoup de temps, mais elle l’adore, il l’appelle « Madeleine », comme tout le monde. Sociétaire, adulée de la Comédie-Française, vedette de cinéma, elle vit dans son hôtel particulier de Passy. Le roman de Vicki Baum, Helen Wilfur, adapté à l’écran par Jean Benoît-Levy, scelle la rencontre Renaud-Barrault ; le réalisateur veut faire jouer Barrault aux côtés de Madeleine Renaud. « C’est pendant le tournage d’Hélène que nous sommes devenus amants », reconnaissait Madeleine Renaud. Elle quitte sa vie d’avant. Ils se marient en septembre 1940, pour former le couple inséparable dont l’histoire d’amour durera près de soixante ans, au carrefour des grandes aventures théâtrales du XXe siècle.
Depuis 1940, Barrault est pensionnaire à la Comédie-Française. En 1943, ils collaborent ensemble à la création du Soulier de satin, de Paul Claudel, qu’il met en scène. Il met aussi en scène Phèdre, et les deux pièces assureront sa célébrité.
Avec Madeleine Renaud il fonde, après leur départ de la Comédie-Française, en 1946, sa propre compagnie qu’il base au Théâtre Marigny (1946-1956) ; une troupe et un répertoire qui couvre tous les genres et toutes les époques, de l’Antiquité à nos jours ; une programmation fondée sur l’alternance, avec des concerts, des récitals de poésie, des conférences, des expositions...
À partir de 1959, il devient le directeur du Théâtre de l’Odéon. Puis, c’est le Récamier, le Théâtre d’Orsay, le Théâtre du Rond-Point, des tournées à l’étranger ; en Amérique du Sud, au Japon, en URSS... Il monte les grandes œuvres du répertoire classique ; Eschyle, Shakespeare, Racine, Molière, interprète les textes de ses contemporains ; Feydeau, Genet, Beckett, Duras, Ionesco, Sarraute... La popularité de la Compagnie est immense, en France comme à l’étranger, et à leur tour, au Théâtre des Nations, le couple Renaud-Barrault accueille des spectacles du monde entier. Leur présence sur les écrans immortalisera leurs noms.

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