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Extraits choisis - Artaud-Barrault

 

« Artaud-Barrault »
Pièce conçue et mise en scène par Denis Guénoun

JEAN-LOUIS BARRAULT

Après la nature vigoureuse de Charles Dullin, après l’amitié d’Etienne Decroux, c’est le caractère grandiose d’Antonin Artaud qui m’a le plus frappé. J’avais « reçu » Charles Dullin au point de lui ressembler. Je devais subir Artaud d’une façon identique, jusqu’au mimétisme. C’était un personnage double. L’un était d’une lucidité vertigineuse. Il avait conscience de tout ce qui se passait à la fois autour de lui : à droite, à gauche, devant, derrière, tout près, très loin. Il captait le Présent dans tous les sens, de tous ses sens. Une perception d’œil de mouche.
L’autre Artaud était un personnage embrasé et voyant. On avait l’impression que l’on avait monté sur une voiture de tourisme un moteur d’avion. Sans calmant, Artaud explosait de partout. Il était royalement beau.
(...)

Il avait un front extraordinaire qu’il portait toujours en avant pour éclairer sa route. De ce front grandiose s’échappaient des gerbes de cheveux. Ses yeux bleus et perçants rentraient dans ses orbites comme pour pouvoir scruter plus au loin. Des yeux d’oiseau rapace - un aigle. Son nez mince et pinc é frémissait constamment...
(...)
Vous comprenez, j’ai été son jeune disciple- parfois indiscipliné. J’ai reçu son influence d’une façon fulgurante. Il suffisait de trois ou quatre jets d’Artaud pour que tout à coup une déchirure cellulaire se produise en moi et me découvre ce que je portais sans le savoir. Avec lui, ce fut la métaphysique du théâtre qui m’entra dans la peau. Alors certaines nuits ont été des nuits de feu.
(...)


ANTONIN ARTAUD

Paris, 14 juin 1935

Mon cher Barrault

Tu sais en quel honneur je tiens et ton œuvre, et ce que tu es. Tu comprends donc dans quel esprit je te parle quand je t’écris.
Il n’est d’ailleurs pas question que tu puisses si peu que ce soit m’en vouloir de ce que je vais te dire mais je ne veux pas, que tu puisses conserver en toi, même l’ombre d’une amère pensée.
Je ne crois pas une collaboration possible entre nous, car si je sais ce qui nous unit je vois encore mieux ce qui nous sépare, et qui tient à une méthode de travail qui partant de deux points de vue totalement opposés aboutit à un résultat qui n’est pas le même, malgré les apparences. Je t’ai d’ailleurs vu travailler dans les CENCI, quand je te demandais de faire répéter les acteurs. Tu les triturais d’une façon, où tu mettais tellement de toi que tout de même à la fin les choses sortaient du cadre. Enfin plusieurs fois devant moi tu as fait une réserve sur ma façon personnelle de travailler, concernant le fait qu’étant avant tout auteur je ne poussais pas assez loin les choses, et que je me heurtais dans la réalisation à des obstacles que je ne pouvais pas vaincre faute de travail et d’application. Or et c’est une chose à laquelle je tiens par dessus tout je ne crois pas aux cloisons étanches et spécifiquement en matière de théâtre. C’est à la base de tout ce que j’ai écrit depuis quatre ans et plus.
(...)
Je ne suis pas homme à supporter qui que ce soit auprès de moi, même dans une œuvre quelle qu’elle soit, et après LES CENCI moins que jamais.
(...)

............

Mexico, 17 juin 1936

Mon cher Barrault

Non. C’est plutôt moi qui regrette d’avoir été amené à te demander encore quelque chose. Mais c’est un détail crois-le.

Je me débats depuis quatre mois au milieu de difficultés financières incroyables. J’ai placé des articles dans des revues et journaux, et c’est ainsi que je me défends. Je suis devenu depuis un mois le collaborateur régulier du National Revolucionario Journal Gouvernemental.

Mais tout cela ne serait pas intéressant si ces articles ne m’avaient servi à défendre un point de vue unique, et à répandre les idées même que je suis venu manifester ici. Peu de gens ont en effet compris le but de mon voyage à Mexico. Il ne s’agissait pas de changer de vie, et de fuir la France où je ne pouvais plus trouver place.

Je ne puis te donner de précisions, mais je t’ai fait allusion un soir, en sortant de chez Sonia, au but vrai de mon voyage au Mexique. Et je t’ai dit qu’il y avait des cavernes au Mexique.
(...)

Je suis venu ici trouver les moyens de vivre en Sécurité en France à mon retour. Et il faudra que les choses changent à tout prix. Je suis donc venu au Mexique chercher la force, et les forces, de pousser à ce changement. Je ne vois pas pourquoi ce qu’il y a de meilleur dans un pays devrait continuer à être automatiquement sacrifié.

(...)

Je suis venu au Mexique pour rétablir l’équilibre et briser la malchance. Car c’est de cela qu’il s’agit. Malchance extérieure et intérieure, et l’extérieur vient aussi de moi.

(...)

Je te serre amicalement
les mains.
Antonin Artaud

Legacion de Francia.
Larma 35
Mexico D. F.
Mexique

............

Rodez, 1er février 1944.

Mon bien cher Ami,

Je vous ai écrit à la Comédie-Française au moment de la première du « Soulier de Satin » il y a trois semaines ou un mois et je me demande si cette lettre vous est parvenue. Vous devriez la réclamer. - Jean-Louis Barrault je n’en peux plus des distances qui nous séparent et de ne plus voir ceux qui me sont chers. Je sais que vous ne m’oubliez pas et que vous pensez souvent à moi ; mais je vois que la vie vous retient par trop de soucis, de préoccupations, d’angoisse et qu’elle vous empêche de me donner le signe que j’attends de vous. - Peut-être vous retient-elle aussi par des charmes faux, des illusions captieuses et que vous n’avez pas encore entièrement tuées. J’ai passé mon temps depuis six ans et demi de claustration à lutter entre le faux et le vrai dans le mental. Mais maintenant c’est asez. Je n’en peux plus de cet éternel débat avec moi-même. Il faut que je vive moi aussi. J’ai besoin d’air et d’une nourriture que ces temps de restrictions et de guerre ne permettent plus de trouver nulle part. - Elle durera jusqu’à ce qu’un certain nombre d’hommes, dont vous êtes au premier rang, aient compris de quoi il s’agit. Et si je vous écris c’est qu’il faut à tout prix maintenant, Jean-Louis Barrault, retrouver la mémoire de quelque chose. Un vieux problème s’est posé à nous tous depuis les débuts conscients de notre existence et au dessous duquel nous vivons. Eh bien il faut faire un effort pour remonter le cours des choses, et renverser les événements. On le peut par la pureté et la sincérité en face de soi-même, et en face aussi de Dieu.
(...)

............

Lettres d’Antonin Artaud
à Jean-Louis Barrault

© Éditions Bordas, 1952

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