Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Grisélidis Réal : portrait. Par Corinne Amar

 

Jean-luc Hennig, Grisélidis courtisane Jean-Luc Hennig
Grisélidis Courtisane
Éditions Verticales, 29 septembre 2011

Elle porte un nom et un prénom de théâtre digne d’une tragédienne grecque : Grisélidis Réal. Elle naît pourtant ainsi nommée, à Lausanne, en 1929. Elle mourra soixante-seize ans plus tard, revendiquant toute sa vie, sur les documents officiels, deux professions : prostituée et écrivain.
Fille d’enseignants, un père helléniste, elle passe son enfance en Égypte, à Alexandrie (son père est directeur de l’École Suisse) puis, en Grèce. « J’ai eu la chance d’avoir des parents intellectuels », dira t-elle, lorsqu’elle évoquera son enfance. Son père meurt, et l’éducation qu’avec ses deux jeunes sœurs, elle reçoit de sa mère, est trop rigide à son goût.
Mais il y a la littérature, l’art. Elle entreprend des études à l’école des arts décoratifs de Zurich, en sort diplômée. Elle s’installe à Genève, se marie à vingt ans, a un fils à vingt-trois, se sépare de son mari, a une fille, trois ans plus tard, avec un autre homme, puis à nouveau, un garçon, et l’année d’après, un quatrième enfant. C’est une femme de trente ans.
Sans ressources, elle n’obtient pas la garde de ses enfants qui seront soit chez des beaux-parents soit en pension. Elle pense vivre en tant qu’artiste peintre, elle veut gagner sa vie, elle se lance dans la création de motifs de foulards imprimés. Elle s’est liée d’amitié avec un couple d’écrivains, Corinne S. Bille et son mari Maurice Chappaz dont les œuvres poétiques sont remarquées. C’est avec lui qu’elle va entretenir une longue correspondance amicale, fidèle, salvatrice pour elle, généreuse de part et d’autre. Il est le confident idéal et attitré. Elle dit tout.
« Vos foulards, Chappaz, viennent au monde lentement. J’ai peint avant-hier les raisins rouges, à variations foncées ou orangées, que vous vouliez. Souvent, j’ai failli éclater comme le volcan parce que je voulais y travailler et je ne pouvais pas. Le fond bleu vert (réimprimé trois fois à cause de nuances) existe depuis des mois. (Genève, 20 mai 1954, Mémoires de l’inachevé (1954-1993), Verticales, 2011). Elle souffre, elle est stoïque. Manger coûte. N’avoir pas ses enfants avec elle, aussi « Vous savez, Maurice, une mère ne peut vivre sans ses enfants ; elle agonise, se flétrit et souffre un enfer où elle sent sombrer son équilibre et sa raison. (1er janvier 1961) ». Ses lettres prennent la forme du journal intime ; son interlocuteur est un Autre, un double, un Je, indifféremment. « J’ai recommencé à dessiner et à peindre, depuis qu’un ami est venu m’arracher à la solitude et à l’angoisse (je ne pouvais presque plus ni manger ni dormir), et maintenant je me sens enfin revivre ; si seulement le bonheur pouvait durer encore quand je changerai de logement et reprendrai les enfants (À M. Chappaz, Genève, 24 janvier 1959). »
À partir de 1961, elle se prostitue. Se prostituera jusqu’en 1995. « (...) la prostitution est venue comme une sorte d’échéance, je n’avais pas le choix, c’était, marche ou crève... Il fallait se battre tous les jours pour manger (...) » dira t-elle, dans une interview, en 2002.
En 1963, elle est incarcérée sept mois, à la prison pour femmes de Munich, pour avoir vendu de la drogue à des soldats américains. Elle obtient la permission de peindre et de dessiner, elle tient son journal de captivité - premier texte d’une jeune prostituée devenue écrivain, qui a pour frère d’armes le Journal du voleur de Jean Genet, admire Michaux et Henry Miller.
« La vie en prison continue. Dehors un merveilleux printemps, éblouissant, juteux, se déverse et nous n’en apercevons qu’une goutte à l’intérieur des cellules. Parfois un avion passe dans le carré de ciel et semble briser l’épine dorsale de la maison. » Suis-je encore vivante ? Journal de prison (Verticales, 2008) ».
Elle deviendra ensuite la « catin révolutionnaire » des fameux mouvements de prostituées des années 1970.
Parce qu’elle pouvait écrire, était aidée par un éditeur, elle avait arrêté le trottoir, était venue à Paris. Plus de clients pendant sept ans. En 1975, avec « la Révolution des Prostituées », elle se remet sur le trottoir ; parce que la liberté, c’était là, du côté des prostituées. De même que Genet proclamait sa solidarité avec « tous les bagnards de sa race » - travestis, prostituées, brigands sortis de son passé ou de son imagination - elle a choisi son camp. En tout, « trente ans de pratique  ». Ses enfants étaient en pension, elle les voyait le week-end. Elle avait un casier judiciaire  ; aucun travail honnête possible. Elle sortait «  la nuit comme un chat de gouttière », elle faisait le trottoir, elle avait des enfants à nourrir. Quand on lui demande comment ça se passait, si elle avait un « maquereau », elle dit que non ; elle recevait chez elle, et elle avait « des amants », parfois, ils faisaient des cadeaux aux enfants, « il y avait de l’amour même s’il y avait de la violence ». La liberté radicale : son parti pris.
Cette vie multiple, cette vie de « résistante », elle en fera le récit dans Le Noir est une couleur, un roman autobiographique, publié en France en 1974, dans lequel elle décrit son départ précipité pour l’Allemagne, en 1961, en compagnie de deux de ses enfants qu’elle avait dû kidnapper, et de Bill, son amant noir et schizophrène. « C’est avec une jubilation sauvage que j’abandonnais tout : la petite vie triste et tranquille ; les séances de pose chez les peintres, la furtive misère au jour le jour : pas de viande, tout pour les gosses, un rôti de cheval le dimanche et pour moi les trois assiettes de maïs qui refroidissaient à la cuisine, une pour le matin, une à midi, une, le soir. »
Grisélidis Réal ou l’engagement au sens propre, vital, du terme. Dans le Carnet de bal d’une courtisane, rééedité en même temps que Le Noir est une couleur par les éditions Verticales (2005), elle notait tout, de 1977 à 1995, du déroulement des rencontres ; les prénoms de ses clients, les prix, la peau, les manies, la longueur du sexe, les préférences de chacun ; les vices, les attentes, les désirs. « Rencontre, Rupture, Affrontement, Corps à corps sans visage, où nous sommes à la fois transcendées et niées... le Sexe est un organe magique en communion avec la terre et la mort (...). »
La prostitution ; une œuvre sociale, un acte révolutionnaire ? Elle la défendra jusqu’au bout, donnera des conférences dans des universités, ne cessera de militer en faveur des Courtisanes. Du désir, du sacré et de la transgression, elle fera la matière de ses livres et magnifiera scandaleusement la prostitution ; « un art, un humanisme, une science », à condition d’être un libre choix, ajoutera t-elle.
Tout cela, lorsqu’on la lit, et lorsqu’on la voit aussi (sur Internet, cf. Les Archives de la TSR, La gitane Réal, films, 1970, 2002) - des yeux charbonneux de tsigane, un sourire magnifique, un accent léger, une façon de danser et de se moquer du monde des petits bourgeois, une franchise capable de haine ou de violence mais étonnamment emplie d’humanité, d’amour - on sait que cela ne s’invente pas.
- Que voulez-vous pour demain ? Lui demande t-on.
- Aimer la vie jusqu’au bout... M’éteindre en douceur.

.....

Télécharger FLoriLettres n°127 en pdf

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite