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Lettres choisies - Grisélidis Réal

 

Grisélidis Réal, Mémoires de l’inachevé Grisélidis Réal
Mémoires de l’inachevé
Éditions Verticales, 29 septembre 2011

Lettre à Maurice Chappaz (écrivain et poète 1916-2009)

6 octobre [1956], Clinique de Grangettes

Cher Maurice Chappaz,

Pardonnez-moi encore de ne terminer cette lettre qu’aujourd’hui.
Mon fils Boris est né ce matin à 4 heures 10, en moins d’une heure, il est très fort et très beau, un vrai fils de bataille, un chevalier protecteur pour Léonore.
Cette joie d’accoucher est merveilleuse. Grâce à des anciens amis d’école, je suis dans une petite clinique très tranquille, presque luxueuse, seule dans une chambre, les visiteurs peuvent y venir quand ils veulent. J’ai des grands projets pour cet hiver. Je n’irai pas chez Viviane. Les gens de son village ont été très méchants, quand ils ont su que je venais, divorcée avec des enfants, ils ont ergoté et cancané. Je resterai donc ici et me cherche une chambre pour l’hiver avec Léonore, je travaillerai à la demi-journée en la faisant garder, puis plus tard j’aurai l’appartement d’une vieille dame qui attend d’avoir une place dans un asile, et je travaillerai à domicile en reprenant le petit que je suis forcée de mettre d’abord quelques mois en pouponnière.
Je crois que tout cela est assez raisonnable et on ne pourra me reprocher d’abandonner mes enfants ou de me faire entretenir par ma famille.
Cher Maurice Chappaz, je vous quitte et espère avoir bientôt de vos nouvelles, très souvent je pense à vous, à vos enfants, à Corinna [Bille].

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Lettre À Suzi Pilet (photographe suisse, née en 1916)

Montana, [au Sanatorium], le 19 juillet 1959

Chère Suzi [Pilet],
L’autre jour en ouvrant un livre que je n’avais pu terminer il y a longtemps, j’y ai découvert une carte que vous m’aviez envoyée autrefois, représentant un cœur en vitrail percé de sept glaives. J’ai regardé derrière et j’ai vu que c’était marqué  : « Notre-Dame des Sept Douleurs, Montana ». Est-ce une pure coïncidence ? Cela m’a rendue songeuse. J’ai pensé aussi, que lorsque j’aurais la permission de sortir, vers le 20 septembre, j’irai visiter Notre-Dame des Sept Douleurs en pensant à vous et à celui qui a fait le vitrail. [...]
Quant à moi, je suis ici pour sans doute six mois, et les deux premiers mois on reste au lit. Il y a des moments de révolte où j’aimerais sauter du balcon pour aller rejoindre la vie, mes enfants. Puis après on voit qu’on est bien forcés de rester ici, c’est une sorte d’autre vie qui nous a happés, qui est plus forte que nous, qui devient une sécurité hors de laquelle on serait voué à quelque chose de terrible, car on est forcés d’admettre aussi qu’on est malade, et qu’il n’y a pas moyen de tricher, qu’il faut se soigner. Il y a quinze jours seulement que j’y suis et cela me paraît une éternité. [...]
Je ne vous ai jamais raconté que la chatte a eu trois petits et moi un. Ils vont tous bien, le mien c’est un beau petit garçon d’une grande vivacité, gai, avec de beaux yeux bleus foncés. Il est à Annecy chez une nourrice bonne comme le pain. Il a eu 5 mois. Il s’appelle Aurélien. Chère Suzi, j’ai été très malheureuse cet hiver parce que j’ai dû quitter tout cela, mon ami Gilbert qui ne m’aimait plus, qui ne m’a peut-être jamais aimée, et j’ai peut-être fait des sottises dont je ne suis pas entièrement responsable, étant malade (il paraît que cette maladie éprouve aussi moralement, le docteur me l’a dit). À présent j’ai retrouvé plus que jamais l’envie de lutter, et je suis sûre que quand je sortirai de là je retrouverai mes trois petits et qu’on sera ensemble et heureux. Ici je travaille beaucoup, parfois même c’est interdit et je le fais presque malgré les règlements. J’apprends l’anglais avec une méthode, je fais du solfège, du piano et je dessine avec des craies de couleur et des stylos à bille.
(...)
Chère Suzi, vous savez bien que vous êtes la fille au monde que j’aime le plus, vous êtes pour moi la Tzigane des Nuits d’Automne. J’attends une de vos lettres quand vous aurez le temps. Je vous embrasse très affectueusement.

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Lettre À Maurice Chappaz

Genève, le 26 octobre 1960

Cher Maurice Chappaz,
Je vous écris en ce moment de l’hôpital de Genève, où l’on m’a soignée pour différentes choses sans trop de garantie et que je quitterai sans doute demain. J’ai d’ailleurs aimé cette retraite de silence et de paix où j’ai pu lire presque sans arrêt du Pouchkine, Thérèse Raquin de Zola, Aimez-vous Brahms de F. Sagan, et Les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir que je termine à l’instant et qui m’a fait une très forte impression. C’est une femme géniale, lucide, d’une instruction et d’une culture qui font peur mais sa faculté d’analyse poussée à l’extrême la condamne, dirait-on, à tuer en elle toute révélation sensible et on croirait assister au manège d’un gigantesque cerveau électronique à qui toute véritable sensation est refusée, et qui n’a en dehors de sa fonction mécanique aucune existence humaine. Je veux lire tous ses livres (j’en ai noté les titres) et j’espère découvrir dans l’un d’eux ce qui serait le cri d’une âme humaine vivante, même si elle doit en mourir. Et que meure la raison inutile !
En face de cette intelligence, de cette lucidité supérieure, de cette femme-philosophe qui a renié toute féminité, je suis si heureuse voyez-vous Maurice d’être faible, livrée à mes instincts que je sens puissants comme les planètes et que je m’efforce de domestiquer un peu pour ne pas courir toujours à la catastrophe, j’aime tous les démons qui me possèdent et se battent en moi, et tous les Êtres Magiques qui prêtent leurs visages à mes peintures (j’en ai fait plusieurs ces derniers temps). J’aime pleurer sur mes enfants, et pleurer de joie aussi quand je les revois (les larmes sont presque toujours intérieures). J’aime danser, toute seule, comme une folle ou comme une négresse sur de la musique tzigane ou sur du jazz et pour moi tout est vivant et je ne puis détruire cette vie aux multiples apparences en raisonnant stérilement sur des principes sans vie ! Avez-vous achevé votre grand poème, et quand viendrez-vous me le lire ? Ou dois-je venir moi-même l’écouter si c’est possible ? J’habite (en attendant et en cherchant mieux) toujours au n°2 rue de la Boulangerie. Les institutions sociales, médicales, etc. qui s’occupent de moi font des démarches en ma faveur, on m’a fait passer un examen d’orientation professionnelle et j’attends les résultats. J’ai revu Willy Borgeaud, ma sœur Viviane et son mari grec et une fois Claude Aubert. J’attends de vos nouvelles avec impatience.
Mille amitiés à tous.

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Lettre À Henri Noverraz (journaliste, peintre et poète 1915-2002)

31 janvier 1968

Cher Henri [Noverraz],
Je t’écris de mon lit où me tient prisonnière une méchante grippe, imbibée de tisane et de bouquins. Je vis dans un perpétuel enchantement en passant d’un livre d’Henry Miller, Le Cauchemar climatisé, à un autre, Souvenirs souvenirs, du même auteur, tout en continuant la lecture profonde et délicate de L’Érotisme de Georges Bataille, et en m’enfonçant de temps en temps dans les grandioses et douloureux labyrinthes poétiques de Notre-Dame des Fleurs ou Miracle de la rose de Jean Genet. Oui c’est un vrai plaisir d’être malade, au moins on peut lire, lire, sans rien faire d’autre en étant dans son droit. [...]
Je te remercie de ta lettre et de m’avoir renvoyé les photos. Après tout, je vois qu’ils ont encore assez bien choisi en prenant « La Tigresse », mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que je l’ai dessinée en prison, et qu’elle a une tête humaine, la tête d’un ami Noir qui vit actuellement à Chicago. (J’avais sa photo sur ma table en prison à Munich.)
L’article que tu as écrit sur moi, j’estime que je ne le mérite absolument pas, mais d’autre part, il va tellement me soutenir et m’encourager pour des années (des sombres années passées à celles à venir tout aussi sombres) que je ne peux m’empêcher de me réjouir qu’il paraisse. Il va me faire beaucoup de bien, comme une étoile filante, semant des étincelles de lumière sur une route où il n’y a souvent que le mépris et l’indifférence. Je ne puis t’en dire plus mais je pense qu’il m’aidera entre autres peut-être à revoir plus souvent mon premier fils que ses grands-parents me dérobent cruellement depuis des années, par un égoïsme, une rancune et une accumulation de préjugés que je n’ose trop approfondir. Peut-être que le cœur aussi de ma mère, souvent durci, s’éclairera. Et cela fera la pige aux flics, aux Juges, à tous les suppôts de Calvin. Enfin je pourrai relever la tête ! Oui, grâce à toi, à ta bienveillance poétique et chaleureuse. Malgré tout, il faut bien le dire, le peuple et surtout les imbéciles ont une croyance indéfectible dans « les journaux ». Alors là, tu auras réussi un grand coup d’éclat, et du coup je me sens invulnérable, intouchable. Les salauds ! C’est pas sur eux qu’on aurait écrit un si bel article. Du coup, ça les mouchera et leurs calomnies en resteront baveuses, inarticulées. Il y aura une trêve, un moment de silence.
Bien sûr que je voudrais exposer à la Galerie Migros, avec notre groupe de la Mandragore dont tu fais partie. On aimerait beaucoup que tu viennes nous voir ici - n’as-tu pas de voiture  ? - quand les grippes seront calmées. On réservera même une paroi aux enfants, car ils existent autant, et même plus que nous. Un de mes fils élève en ce moment deux petits poussins dans sa chambre. La nuit, ils dorment avec un chien en peluche qui leur tient lieu de mère.
J’ai écrit aussi à Chappaz et à Aubert. Je pense que demain, si je me sens un peu mieux, je vais recommencer à dessiner, car j’avais entamé quelque chose qui me plaisait, et cette fois sur du beau bristol blanc. Ensuite je ferai une vraie peinture, mais j’en ai le vertige d’avance.
Reçois de mes amis et de moi nos plus chaudes amitiés et encouragements. Et merci pour les soleils futurs.

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Lettre à Bertil Galland (né en 1931 à Leysin, journaliste et éditeur)

Genève, 11 septembre 1970

Cher Bertil Galland, [...]
Si je vous écris ce soir, c’est que je suis comme d’habitude à ma machine à écrire. Quelque chose me serre à la gorge. Vous savez, ce texte, il faudra à certains moments avoir l’estomac bien accroché pour le lire. Moi-même je m’épouvante par endroits. Je fais comme Maurice m’a dit, je raconte les choses d’une façon simple, sans fioritures ni adjectifs inutiles, sans camouflage exclamatif. Je vous dirai que c’est horriblement dur pour moi. Je suis malade, parfois je pleure, parfois je ris, parfois ça m’étrangle, je ne peux presque plus respirer. A-t-on le droit de livrer de tels textes au public ? Il y aura peut-être d’épouvantables réactions. J’ai peur pour vous aussi. Il faudra avoir les épaules solides. C’est la vérité, « rien que la vérité ». Mais justement. C’est ça qui est insupportable. J’en suis moi-même comme assommée.
Je dois vous dire que d’une part : j’en ai fait lire un premier grand fragment tapé à la machine à un écrivain, sociologue, qui a été enthousiaste et m’a traitée de « grand écrivain ». Mais d’autre part, j’ai fait lire ce même fragment à mon amant actuel, un historien, un érudit, et il m’a séance tenante abandonnée. Voilà ce qu’a fait ce terrible texte.
Suis-je maudite ?
Et pourtant je ne peux pas le quitter, il me fascine, il me bouffe la cervelle, les tripes. Je dois l’écrire, même si je subis la conséquence de ses ravages. Oui, le type a pris peur, il a pris la fuite ! C’est douloureux mais qu’y faire ? Et pourtant il admirait le style. Il n’a pu accepter le « vécu ».
Quand le bouquin sera sorti, il est possible que je doive prendre la fuite, moi aussi, pour échapper à la furie populaire. On ira se réfugier sur une île au soleil, chez les lézards géants et les cocotiers !
Et pourtant ! La réalité a été tellement pire, puisque je l’ai vécue. J’ai chialé du sang à l’époque. Et je ne suis pas la seule, puisqu’il y a des milliers de femmes qui, à l’heure actuelle, vivent la même chose. Donc je dois aller de l’avant, pour elles aussi. Il faut montrer cette face du monde obscure, entachée, condamnée. Il faut montrer sa nécessité, son éclat cruel. Ses grandeurs, ses douleurs.
Il y a maintenant 100 pages tapées à la machine, définitives, retravaillées, burinées, épurées. Il en reste encore trois fois autant peut-être. J’y arriverai bien jusqu’en novembre.
Croyez-moi, c’est une angoisse perpétuelle, avec d’étranges joies, qui m’étranglent. Je vous quitte pour ce soir. Meilleurs amitiés à vous, votre femme, Chappaz, Chessex...

© Éditions Verticales, septembre 2011

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