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> Edition du 7 février 2007
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Saint Valentin, par Paul Carbone

édition du 7 février 2001

De toutes les passions que la société condamne, l’amour est sans conteste celle qui la dérange le plus. On imagine mal, chez Racine, les amoureux s’offrant fleurs et menus cadeaux le jour du 14 février !
Si cette charmante fête existe depuis quelques lustres, les grands écrivains de l’amour n’en font pas écho. C’est qu’on y consomme une passion trop gentiment convenable pour être honorée par l’oeuvre d’art. Balbutiements, oeillades, pressement des mains, naissance printanière de l’amour d’un côté ; de l’autre, assagissement des sens, tendresse et nostalgie du passé, vieille passion rance et canalisée par le destin. Pas de quoi fouetter un chat, moins encore courir le risque de bouleverser l’ordre public. En clair, l’amour fou (mais n’est-ce pas là un pléonasme ?), personne n’en veut. L’amour déchirant, torturant, la passion qui vous enténèbre la cervelle et vous ravaude le coeur, on préfère la ranger aux oubliettes. Pas plus Ophélie que Desdémone ou Werther n’ont droit de cité dans le registre des bienséantes passions que la société réclame. Et moins encore Gabrielle Russier, qui s’est suicidée pour avoir oser aimer un garçon de 19 ans. Sans omettre, d’après Libération, les 2200 jeunes filles de moins de 14 ans qui, chaque année, en Angleterre du moins, demandent à se faire avorter. La cerise, oui ; le gâteau, non. On veut les flonflons et les fleurs, le tulle, la romance et l’alliance, la fleur d’oranger et, quelquefois, le bébé. On veut les roucoulades de Ronsard, le badinage amoureux, l’eau de rose qu’on bénira prestement sur un autel. Mais l’adultère, l’avortement, le divorce, le suicide, tous ces drames de l’amour - et qui, sans lui, n’existeraient pas - qui leur offrira leur fête ? Il n’y a que l’art - et l’art seul - qui ose en célébrer la luminescence. Les journaux n’en font que d’obscurs faits divers. Anna Karénine, Phèdre, Emma, Juliette, Thérèse Desqueyroux, Inès de Castro et des milliers d’autres héroïnes, la Saint-Valentin n’est pas pour elles. Trop de coeur et pas assez d’indulgence pour l’errance de l’amour. D’ailleurs, l’amour ennuie terriblement la plupart des hommes. Toute femme qui les aime trop est un boulet. "Qui m’aime me prend ma liberté" dit Costals. Mais bon, une petite fête en passant, histoire de donner l’impression que notre cher myocarde condescend à battre pour la floraison de l’amour, pourquoi pas ?