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Annie Ernaux : portrait. Par Corinne Amar

 

Annie Ernaux, Ecrire la vie « De plus en plus, j’ai l’impression de ne pouvoir dévier du chemin d’écriture dans lequel je suis entrée, sans bien savoir, d’ailleurs ce qu’il est et où il va. » Annie Ernaux, L’atelier noir, éd. des Busclats, 2011.
Ce sont les premières lignes d’introduction à L’atelier noir, son journal d’écriture, ce qu’elle appelle « l’à côté », « l’autre côté » de ses textes publiés, « tout ce travail de taupe creusant d’interminables galeries, qui prélude à l’écriture » de tous ses livres et commencé il y a près de trente ans : Annie Ernaux ou l’obsession du dévoilement (depuis Les Armoires vides, son premier roman, publié en 1974, chez Gallimard, jusqu’à L’autre fille, éd. Nil, 2011) ou la convocation, impérieuse, en même temps que de l’intime, de l’Histoire. Tout déballer par l’écriture comme un acte proche de la délivrance ? « Écrire, c’est d’abord ne pas être vu. » Ou encore, sauver par l’écriture tout ce qui fait une histoire, « son absence future » ; rejouer des scènes, se pencher sur son passé, dire la honte, la colère, aimer un homme, immortaliser une passion simple, reproduire des moments qui ont déjà eu lieu ; dire le monde et se dire soi, recomposer le temps, souligner ce lien si étroit entre expérience individuelle et trajectoire sociale collective - « faire entrer mes parents dans la littérature. Mais avec eux, c’est aussi toute une classe sociale que j’emmène » - ou enfin et toujours, comme dans la dernière phrase explicite de son livre Les Années, biographie impersonnelle et hantée par ses lectures de La Recherche de Proust, des Confessions de Rousseau ou d’Une vie de Maupassant : « sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».
Elle naît en 1940, à Lillebonne, en Seine-Maritime et grandit dans une famille modeste à Yvetot, en Normandie. Ses parents tiennent un café-épicerie ; son père s’occupe du café, sa mère, des clients de l’épicerie. Des études de lettres à l’université de Rouen, un parcours d’enseignante de français, une agrégation de lettres modernes, un mariage bourgeois à l’âge de vingt-quatre ans, qu’elle racontera dans La Femme gelée (Gallimard, 1981). Lorsqu’elle divorce au début des années 1980, elle est mère de deux enfants. Au même moment est publié La place, pour lequel elle obtient le prix Renaudot (1984) ; là elle évoque l’itinéraire de son père issu comme sa mère de la paysannerie du pays de Caux, leur relation, une distance tant culturelle, sociale qu’affective, et puis, son ascension sociale, à la fois une déchirure et l’un des moteurs de son écriture.
Sa mère, Annie Ernaux l’a aussi évoquée, dans Une femme (1987) ; ouvrière, elle aimait les livres, elle rêvait de « s’en sortir » ; prendre un commerce, pousser sa fille à faire des études. « Les femmes de ma famille ont toujours travaillé ; c’étaient elles qui tenaient les cordons de la bourse. Des femmes robustes, à la voix rugueuse. »
Ses relations ambivalentes et douloureuses avec son milieu d’origine, elle en fait part dans Les Années (Gallimard, 2008) : « Souvent, il lui revient des scènes de son enfance, sa mère lui criant plus tard tu nous cracheras à la figure, (...), ses devoirs sur la table couverte d’une toile cirée grasse où son père « fait collation » - les mots aussi reviennent, comme une langue oubliée -, ses lectures Confidences et Delly, les chansons de Mariano, des souvenirs de son excellence scolaire et de son infériorité sociale - l’invisible des photos - et tout ce qu’elle a enfoui comme honteux et qui devient digne d’être retrouvé. » Jusqu’à la langue elle-même, « conquise » au prix de l’oubli du patois parental et de l’accent normand ; jusqu’à l’adolescence ressurgie, avec Ce qu’ils disent ou rien (Gallimard, 1977), l’histoire de cette jeune fille qui ne retrouve ni dans le langage de ses parents, ni dans celui de l’étudiant dont elle est amoureuse, ni même dans ses lectures avides, la réalité de ce qu’elle vit. Elle n’invente pas, dit-elle. Alors, elle part toujours d’elle, dans cette quête de vérité d’une « mise au jour de la réalité », une vérité plus qu’impudique, plutôt condensée, crue et si juste - elle ne brode pas, elle qui écrit au couteau -, depuis la langue du monde ouvrier et paysan normand qui a été le sien jusqu’à ses dix-huit ans. L’écriture explore jusqu’au bout le conflit culturel vécu, « écartelée entre [son] milieu familial et l’école », détachée progressivement des amarres qui la liaient à la communauté de ses parents. De cela, toujours, elle aura honte. « Je trouvais ma mère voyante. Je détournais les yeux quand elle débouchait une bouteille en la maintenant entre ses jambes. J’avais honte de sa manière brusque de parler et de se comporter, d’autant plus vivement que je sentais que je lui ressemblais. » (Une femme, Gallimard, p.63). Honte et mauvaise conscience d’avoir honte ; honte de ses parents, honte de ses origines, honte d’elle-même, honte même, d’écrire sur cette honte. Elle dira cela de son premier roman Les Armoires vides, dont elle expliquera - dans L’Écriture comme un couteau. Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet (Stock, 2003) - : « J’avais honte de mon livre [...]. J’entrais mal, de façon incorrecte, boueuse dans la littérature, avec un texte qui déniait les valeurs littéraires, crachait sur tout, blesserait ma mère [...] Mais du plus profond de mon être, je savais que je n’aurais pu écrire autre chose que ce texte-là. » (p.50-51). C’est sans doute aussi, ce que l’on pourrait dire de tous les textes d’Annie Ernaux, à chaque fois, que le dernier paraît, construisant, affinant l’édifice autosociobiographique de l’écrivain. Dans L’autre fille, cette lettre écrite à la sœur, celle qu’elle a eue, n’a pas eue, morte à l’âge de six ans, avant sa naissance, secret gardé, secret tabou dont elle découvrira, à dix ans, toute seule, le fait qu’elle a existé, elle raconte le chagrin d’une enfance vécue dans l’illusion, le chagrin de s’être crue unique alors qu’une autre avant elle avait existée - même nom de famille, mêmes parents, mêmes « caresses », même amour ? Avoir cru être aimée et avoir été dupée, « flouée ». Ainsi, d’une photographie de couleur « sépia, ovale, collée sur le carton jauni d’un livret » ; « Quand j’étais petite, je croyais - on avait dû me le dire - que c’était moi. Ce n’est pas moi, c’est toi. » Comment, après cela être « gentille » ? Comment même en supporter le mot ? « À vingt-deux ans, après une dispute à table avec eux, j’écris dans mon journal : « Pourquoi, depuis toujours, ai-je envie de faire le mal et par ailleurs je souffre toujours ? » (éd. Nil, p.22).
Ce parcours de l’écrivain, ce millier de pages emblématiques et qui vont de l’enfance à la maturité, Gallimard le reprend, publiant dans la collection Quarto, Écrire la vie. On y retrouve l’essentiel de l’œuvre d’Annie Ernaux, soit douze de ses ouvrages regroupés, parmi lesquels La Femme gelée, La Place, Une femme, Passion simple, La Honte, Je ne suis pas sortie de ma nuit... À cela, s’ajoutent dix textes brefs et inédits - contributions à des revues, des journaux - ainsi qu’une sélection de photographies choisies de l’album personnel.

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