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Ecrits intimes et confidences de 1910 à 2010. Par Gaëlle Obiégly

 

Dire et faire l’amour Sur la couverture du livre, un homme et une femme exultent. Il est debout, il la soulève, il la porte. Ils se regardent. Leurs visages sont glorieux. L’homme jouit d’avoir conquis et la femme d’avoir été conquise. La photographie dit l’amour, un moment d’amour. Tandis que les écrits, réunis dans le livre, témoignent de la complexité de l’amour, de ses développements, hésitations, de son secret. Est-ce que l’on aime différemment selon les époques ? Peut-être pas. Le cœur, pareil en 1910 et en 1975. Ce qui change, c’est l’expression du sentiment amoureux et l’engagement que l’on prend vis-à-vis de l’autre et vis-à-vis de soi-même. Il s’agit de toute façon de morale. L’amour est aux prises avec la morale, comme la pensée est aux prises avec la langue, le corps avec les sentiments. Faire l’amour, le dire suppose une transgression. L’intérêt du livre d’Anne-Claire Rebreyend tient à ce qu’il expose les rapports de l’amour et du politique, de l’individu et du collectif. Car l’amour n’est pas une affaire privée. La vie sentimentale et la vie sexuelle reflètent l’organisation sociale, s’y soumettent et la combattent. Et l’image de l’homme portant joyeusement la femme dans les airs illustre aussi les soulèvements produits par l’amour.

Plus loin, revoyant cette photo d’amour heureux, on apprend que Luciane, qui a étudié la philosophie, a dû renoncer à la vie intellectuelle. En 1944, enceinte, elle a épousé le père de l’enfant et elle est devenue femme au foyer. Le père, c’est l’homme qui la « soulevait de terre ». Deux pages de son autobiographie dactylographiée parlent de son rêve et de la désillusion. « La fête est terminée ».

On lit la lettre poignante d’un jeune homme, lettre adressée au Planning familial, dont la petite amie de 17 ans est enceinte. Ils ont fait l’amour une fois. Ils aimeraient s’aimer. Mais cette situation les oblige à un mariage déprimant. D’autres solutions s’offrent à eux, le suicide, l’avortement. Outre son désespoir, ce qu’exprime le jeune homme, c’est sa révolte. « Peut-être n’y aurait-il jamais eu ça si nous avions reçu l’un et l’autre une éducation sexuelle », écrit-il. Cette lettre est datée du 3 janvier 1968. Après avoir dit la profondeur de ses sentiments vis-à-vis de la jeune fille, un dégoût de la société qui humilie son amour, le garçon adresse ses félicitations au planning familial. Cette dernière phrase est importante car elle montre que l’espoir ne peut venir que d’un changement de la condition féminine. Que les femmes disposent de leur corps et l’on s’aimera librement. À côté de cette lettre rédigée sur du papier quadrillé figurent un tract pour la liberté de l’avortement et de la contraception, une photo en noir et blanc d’un car dont les vitres sont couvertes d’un grand drap. La banderole annonce : « nous venons d’avorter en Hollande ! » L’aveu est une revendication. Sur le reste de la double page la photo en couleurs d’une foule qui manifeste pour le droit à l’avortement, une foule de femmes et d’hommes. On est loin alors de la carte postale de 1926, désuète, installant un bébé dans un chou. À cette époque, l’éducation sexuelle est inexistante bien que faire l’amour semble n’avoir d’autre fonction que de procréer. La plupart des femmes ignorent tout du sexe avant la nuit de noces et feignent de croire que les enfants surgissent dans les potagers ; tandis que les hommes fréquemment ont eu recours à des prostituées. Simon, en 1942, raconte son dépucelage dans une maison de tolérance. Le ton de son autobiographie écrite à la troisième personne du singulier est celui d’un patient décrivant un acte médical, du moins pour ce qui concerne cet épisode de sa vie. « Elle le fit s’allonger sur le lit », dit-il puis il relate l’opération qui ne le mènera pas à la jouissance. On comprend que sa visite, comme ce fut le cas pour beaucoup de jeunes hommes dans les années 1940, vise une étreinte hygiénique. La professionnelle ensuite lui nettoie « l’appareil génital qu’elle asperge copieusement d’un liquide violacé qu’elle verse d’une bouteille saisie près de la fenêtre. » Simon témoigne de la passivité sexuelle qui accompagne son initiative. D’une manière très différente, mais révélant la même passivité que celle de Simon, une passivité aux mêmes causes, une femme de 25 ans se confie, en 1967, au Planning familial. Dans sa lettre, elle fait part de son incapacité aux relations érotiques. Son désarroi contraste avec le pragmatisme froid du jeune Simon en 1942. Cependant, les deux, à 25 ans d’intervalle, font état d’une séparation du corps et de l’amour, du faire et du dire. La jeune femme a été mise au courant, confie-t-elle, par des lectures, des films, des conversations, elle constate qu’elle n’a jamais reçu d’éducation sexuelle ou plutôt elle s’en plaint. Elle s’en plaint, oui, puisqu’elle énonce les conséquences négatives de cette éducation puritaine. Les mœurs amoureuses et sexuelles s’assouplissent à la fin des années 1960. Et l’obligation de jouir, la liberté pourra sembler autoritaire tant elle est intérieurement inaccessible à certains.

On jouit de l’amour en l’exprimant, mais ce n’est pas exactement l’amour. Car l’on n’existe pas, dans l’amour. Ce qui se dit, là, au fil des documents c’est la relation. La relation à l’être aimé, à soi-même et la manière de relater cela.

Dans maintes lettres, et ceci à diverses époques, la grossesse questionne la relation amoureuse. Elaine D. fait part au journal Marie-Claire des problèmes de jalousie qui rongent son couple. D’une manière conventionnelle, il lui est répondu que la grossesse, la vieillesse, mettraient fin aux inquiétudes de son mari qui ne trouverait plus d’attraits à sa femme. À l’inverse de ces pesanteurs de l’amour et du couple s’égaient les adolescents de l’après-guerre. Ils flirtent. Ils dansent. Ils boivent un peu d’alcool. C’est insouciant, si l’on s’en tient au journal de Bab, jeune parisienne riche, où les dialogues abondent. En gros, ceux-ci consistent à savoir si l’on se plaît, si l’on va s’embrasser, si l’on ne devrait pas retourner danser. Plus troublant, plus érotique est le récit moite et nocturne de Françoise. Née en 1943, fille de commerçants bourguignons, timide et intense, elle raconte, dans son journal, en 1961, une surprise-party. Tardivement, un garçon l’invite à danser. Il est « bien de silhouette ». De figure, « il ne casse rien ». Puis ils quittent la fête, s’enfoncent dans la nuit, marchent main dans la main sur un sentier. Vers un baiser, vers l’amour.

La dernière partie de ce livre organisé de manière chronologique s’étend sur trois décennies, de 1975 à nos jours, marquées par le sida et Internet. Au début des années 1980, l’angoisse et l’amour se lisent dans les testaments des jeunes amoureux. La vie érotique vous met en danger de mort. Mais peu de documents témoignent dans le volume de la peur qui accompagne le désir durant les années 1980 et 1990. À l’inverse, les sites de rencontre sur Internet produisent un grand nombre d’échanges sans risque. La lecture des e-mails imprimés, des formulaires d’inscription, montre l’avancée de relations d’abord sociales puis amoureuses. La clientèle de l’amour se présente comme pour un travail et définit les critères censés déclencher ses sentiments. Mais ce avec quoi les candidats sont en contact, avant la rencontre, c’est avec le langage de l’autre. Et il se peut que de la qualité de l’énonciation naisse l’émoi qui fera l’amour.

Anne-Claire Rebreyend
Dire et faire l’amour.
Écrits intimes et confidences de 1910 à 2010.

Préface de Jean-Claude Kaufmann
Édition Textuel, octobre 2011
Avec le soutien de la Fondation La Poste

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