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Entretien avec Annie Ernaux
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Annie Ernaux,portrait NJung Annie Ernaux, Cergy. 17 octobre 2011
© Photo N. Jungerman

Annie Ernaux, écrivain, née à Lillebonne le 1er septembre 1940, a passé son enfance et sa jeunesse à Yvetot, en Normandie. Agrégée de lettres modernes, elle a enseigné à Annecy, Pontoise et au Centre national d’enseignement à distance. Elle vit dans le Val-d’Oise, à Cergy. Annie Ernaux est l’auteur de nombreux livres, parmi lesquels figurent Passion simple, Une femme, La honte, L’événement, La place (Prix Renaudot 1984), Les années (Prix Marguerite Duras 2008, prix François Mauriac 2008, prix de la langue française 2008)...

Marie-Claude Char et Michèle Gazier, éditrices des éditions des Busclats, suggèrent aux écrivains de leur collection de « faire un pas de côté », d’écrire en marge de leur œuvre. Vous avez répondu à leur proposition en offrant aux lecteurs votre journal d’écriture, publié récemment sous le titre L’atelier noir, où vous confiez tout de vos recherches, vos hésitations, vos doutes quant à l’élaboration d’un texte...

Annie Ernaux J’ai répondu à leur proposition au prix d’une distorsion du sens de leur projet éditorial. Faire « un pas de côté » voulait dire, pour moi qui n’ai écrit que des textes de non-fiction, écrire quelque chose relevant du roman ou éventuellement de la critique littéraire, un essai. Je n’en avais pas envie. Je me suis dit que mon journal d’écriture, d’une certaine façon, était à côté de l’écriture, un journal d’avant l’écriture. Je l’ai donc présenté de cette manière aux éditrices qui ont estimé que c’était très intéressant. En réalité, ce journal n’avait pas vocation à être publié, je le considérais comme un document de travail, des archives sans plus. S’il n’y avait pas eu cette demande, il serait resté dans les tiroirs. Cette publication imprévue est due au hasard, un hasard dont je ne sais s’il est objectif ou pas. J’étais mue d’abord par le plaisir de pouvoir répondre au souhait de Marie-Claude Char et de Michèle Gazier que je connais bien, et l’idée que ce projet était peut-être farfelu est passée au second plan. Publier mes notes peut ressembler à une forme d’arrogance et quand j’ai rendu le manuscrit, j’étais moins contente de moi et j’ai commencé à douter de l’intérêt de la publication...

En mars 1996, vous écrivez dans votre journal : « relu ce journal d’écriture (le plus effrayant pour moi) », puis dans L’écriture comme un couteau, Entretien avec Frédéric-Yves Jeannet, (Stock, 2003), « Mon journal d’écriture est d’une terrible désolation, j’ai horreur de le relire, lui, à la différence du journal intime »... Pourquoi cette appréhension ou plutôt cette « frayeur » de relire votre journal d’écriture, contrairement à ce que vous éprouvez à la relecture de votre journal intime ?

A. E. J’aime relire mon journal intime car c’est ma vie qui y est déposée. Il sauve de l’oubli des moments disparus, ce qui suscite en moi une curiosité, purement personnelle, sans souci artistique. En revanche, le journal d’écriture m’effraie parce qu’il est vraiment la trace d’une recherche continuelle et lorsque la forme est trouvée, je ne le dis pas, je ne le note pas dans le journal, je le fais. J’écris dans ce journal presque toujours avant d’être engagée dans un texte mais plus rien à partir du moment où ça fonctionne et que, au fond, le travail préparatoire est fini. Ce journal, c’est une recherche à l’aveugle, un travail de taupe. En le relisant, je m’aperçois que je repasse toujours par les mêmes affres, les mêmes difficultés, mais aussi que, toujours, je me dirige sans le savoir vers ce que je vais finalement écrire. C’est exactement comme dans la vie, lorsque vous allez vers le bonheur ou vers la catastrophe, mais vous ne le savez pas. Pourtant il y a des signes, mais vous n’êtes pas en mesure de les décrypter. C’est pourquoi ce journal est terrible à relire pour moi. Pour le lecteur, sans doute pas, au contraire peut-être ! Il y a là quelque chose de rassurant pour ceux qui ont envie d’écrire. D’intéressant, je crois, pour ceux qui souhaitent comprendre le mécanisme de l’écriture, comment ça se passe.

Vous dites dans l’introduction que vous l’avez utilisé pour retracer avec exactitude la naissance et le projet d’écriture des Années... « Il est devenu de plus en plus un journal de relecture (L’atelier noir, p.10) ».

A. E. Je me suis servie de ce journal comme d’une sorte de document, d’archive de la conception et de l’écriture des Années, qui sont inscrites à l’intérieur même de ce livre. Je ne voulais pas inventer la gestation du texte mais m’appuyer sur la réalité et celle-ci était contenue dans le journal d’écriture, de 1983 à 2002. Je l’ai donc utilisé de façon très précise pour évoquer les étapes du projet, ses modifications successives jusqu’au livre que le lecteur est en train de lire. C’était très important pour moi d’être dans la vérité, pour ce livre, comme pour les autres d’ailleurs. Évidemment, il y a une distorsion temporelle à la fin, puisque je ne commence pas à écrire en 2007, dernière année dans le texte, mais en 2002. Je me suis servie par ailleurs de mon journal intime pour reconstituer exactement mes pensées et mes sentiments de chacune des époques incarnées par les photographies que je décris.

Vous dites aussi à Frédéric Yves Jeannet (p.47) : « écrire sur l’écriture, quand on n’arrive pas à se décider, c’est une façon d’écrire quand même ». La publication de ce journal montre qu’il est un texte autonome à la façon d’un journal intime...

A. E. Oui, ce journal est absolument autonome. Il l’est devenu par hasard, sans décision consciente. J’avais en 1982 des problèmes pour l’écriture du livre sur mon père [La Place, Gallimard, 1983], et il fallait que je mette les choses à plat, en les écrivant. Ensuite, j’ai pris cette habitude de noter mes réflexions, mes tergiversations, en les datant, ce que je ne faisais pas auparavant. Bref, le journal d’écriture était né mais je ne sais plus quand je l’ai appelé ainsi. Il est rassurant d’écrire ses difficultés, ses hésitations, cela donne l’impression d’avancer malgré tout. Encore que cette « consolation » ne m’ait pas toujours servi sur le plan de l’écriture. Je crois que le doute, parfois, s’alimente de lui-même et devient un mode de création. Je ne conseillerais pas forcément d’entreprendre un journal d’écriture, mais pour ma part, je ne peux plus m’en empêcher.

L’atelier noir est né des problèmes d’écriture que vous avez rencontrés pour transcrire la réalité dans une forme littéraire qui ne « trahisse » pas le monde populaire dans lequel vous avez grandi...

A. E. Ce qu’on lit dans le journal d’écriture le 8 avril 1982 est la trace de ce combat. Ça s’intitule Réflexion technique : « La distance, la séparation -> pour un œil extérieur, objectif, elle est dans la conduite, les paroles, d’eux [mes parents] et de moi (à la limite purement cinéma ou théâtre)... » À la fin des deux pages qui se rapportent à cette réflexion technique, j’écris : « La distance entre elles, eux, moi, c’est la distance entre mon passé, mon enfance, et maintenant. » En fait, j’analyse une expérience - une scène entre eux et moi où je perçois la distance - pour en déduire ma place dans le texte en tant que narratrice issue du monde populaire. Il en résulte que je suis à la fois dedans (par mon passé d’enfant) et dehors (dans le monde culturel dominant) et que la seule possibilité est une écriture de la distance pour reconstituer la réalité d’une vie (en l’occurrence celle de mon père pour La Place) à travers des faits précis, des paroles entendues.

Le journal d’écriture est une prise de distance sur votre situation de narratrice, le journal intime, une prise de distance avec la vie. Aussi, le style de l’écriture crée une distance par rapport aux événements autobiographiques pour leur donner une dimension objective et collective...

A. E. Je pense que ce journal d’écriture a été très fondateur de l’écriture que j’ai eue dans La place, bien sûr, mais aussi par la suite, c’est-à-dire cette écriture qu’on a dite « plate » mais je préfère dire factuelle c’est-à-dire sans affect exprimé, avec une distance objectivante, parce que la seule que j’ai ressenti comme « juste » par rapport à la description du monde en général.

Vous avez nommé ce journal L’atelier noir. Comment est venu le choix de ce titre ? Il m’a semblé, à la lecture de ces différentes explorations de forme, d’être dans l’atelier d’un peintre qui fragmente la matière, supprime, rajoute, tâtonne, compose, construit, abandonne, reconstruit...

A. E. Ce journal d’écriture est ma pièce noire. J’ai vraiment l’impression que j’y suis enfermée et que je cherche avec ténacité, sans relâche, la sortie. Je n’ai pas pensé d’emblée à l’atelier d’un peintre mais plutôt à celui d’un menuisier, avec un établi et des outils comme le rabot, la scie et le marteau, parce qu’il s’agit pour moi avant tout non de peindre mais de « construire » et que je « bricole » beaucoup. Sans doute aussi est-ce lié à mon expérience d’enfant et d’adolescente, je n’avais jamais vu d’atelier de peintre mais en revanche des ateliers de bois et de couture. J’ai consulté Internet pour savoir si le titre « Atelier noir » était déjà pris et j’ai trouvé l’Atelier rouge, un tableau d’Henri Matisse qui date de 1911. Vous parlez du peintre qui fragmente, en effet je fragmente beaucoup, je n’arrête pas de diviser les difficultés, mais peut-être plus de façon cartésienne !

La matière ici, c’est la mémoire, les souvenirs, un rapport entre l’écriture et l’expérience...

A. E. La matière à traiter est immense, infinie. C’est tout ce que m’apporte la mémoire, l’histoire, le présent aussi. Une matière que j’ai besoin de déterminer. Je suis persuadée que la tenue de ce journal d’écriture m’a conduite à me poser davantage de questions, a accru l’aspect recherche de mon travail. Le fait de préparer par correspondance à des examens de littérature dans l’enseignement supérieur, à partir d’un certain moment, a dû jouer aussi. Si j’avais continué à enseigner en collège et lycée, peut-être n’aurais-je pas eu ni le temps ni le désir de me poser ces questions.

« Écrire quelque chose entre la littérature, la sociologie et l’histoire » est-ce l’essentiel de votre visée ?

A. E. Déborder, élargir ou encore transgresser la littérature, plutôt une certaine idée de la littérature comme domaine aux limites définies, sacrées, oui j’ai eu ce désir à partir de mon premier livre, Les armoires vides. Pourquoi ? Adolescente, j’adorais la littérature, mais c’était quelque chose qui ne relevait pas du tout de la vie et surtout de ma vie. Dans mon milieu, avec mes parents, mes camarades du quartier, nous étions « au dessous de la littérature »... Écrivant à mon tour, je me suis insurgée contre cette perception et j’ai entrevu la possibilité d’une écriture qui prendrait le réel en compte, quelque chose donc qui intégrerait la sociologie et l’histoire et du coup ce monde, mon monde « au dessous de la littérature ». La lecture des Choses de Georges Perec, en 1965, avait été importante pour moi. J’étais sidérée par cette forme d’écriture, de regard qui disait le quotidien, une sorte d’écriture matérielle. C’était un livre qui mettait en question la vie, aujourd’hui, et qui brisait le livre en tant qu’objet littéraire pur. J’ai un souvenir très vivant : après la parution de La place je suis allée voir une vieille tante qui ne lisait jamais. Elle avait lu le livre et elle m’a dit, en me montrant du doigt, comme un ordre : « Il faut que tu continues à dire comment c’était, comment on vivait ». J’ai pensé que j’avais sans doute atteint un but secret, important : réussir à toucher une femme qui ne lisait pas, d’une certaine façon la faire entrer dans la littérature...

Comment naît le choix, l’ajustement d’un titre pour un livre ? Il est parfois modifié au cours de la composition d’un texte. Par exemple, « Éléments pour une ethnologie familiale » est devenu La Place...

A. E. Au départ, je n’ai jamais de titre définitif, mais comme il faut bien nommer les choses qu’on est en train de faire, j’adopte un titre provisoire. Ainsi « Éléments pour une ethnologie familiale » pour ce que j’étais en train d’écrire, je ne trouverai le titre La Place qu’à la toute fin de l’écriture du texte, quand je relirai le manuscrit et découvrirai que j’emploie ce mot à maintes reprises. P. S. (dans L’atelier noir) n’est pas Passion Simple, mais Passion Sergueï. Ce que je désigne par « 52 » deviendra La honte (j’avais aussi pensé à L’année de la honte, c’est-à-dire 1952). Le titre des Années a plusieurs fois été modifié, au début c’était Roman total, puis c’est devenu Génération, puis Histoire. La Ville Nouvelle (V.N.) était au départ un projet de livre global sur Cergy-Pontoise et je tenais un journal intitulé Journal de la ville que je publierai finalement sous le titre Journal du dehors quand je me suis aperçue, assez vite, que la Ville nouvelle de Cergy ne pouvant se saisir qu’en fragments. L’atelier noir, c’est un chantier dans lequel tout bouge...

Écrire la vie est le titre que vous avez donné au volume qui sort ces jours-ci dans la collection Quarto chez Gallimard et qui rassemble la majeure partie de vos livres ainsi que quelques textes critiques...

A. E. Je ne voulais pas que le titre du volume soit Œuvres, comme la plupart des livres de la collection Quarto. D’une part, le recueil ne comprend pas tous mes livres, et d’autre part, je n’aime pas ce mot car il signifie quelque chose de clos. « Œuvres », c’est ce qu’on a fait, une totalité achevée, en somme. Il me fallait par conséquent trouver un titre. J’ai pensé à Temps et Mémoire, puis brusquement, Écrire la vie s’est imposé. Je l’ai proposé aux éditions Gallimard qui l’ont accepté avec enthousiasme. Quelques jours plus tard, m’est revenu le souvenir du séminaire d’Antoine Compagnon au Collège de France dans lequel j’avais été invitée à parler et ce séminaire s’intitulait justement « Écrire la vie » ! J’ai prévenu Gallimard et contacté Antoine Compagnon qui m’a répondu que cette formulation était de Barthes, sans doute dans la Préparation au roman. J’ai donc lu les deux tomes de ce dernier cours de Roland Barthes, absolument passionnant, mais je n’ai pas trouvé cette phrase. J’ai gardé ce titre qui définit le mieux ce que j’ai voulu faire, et inséré une petite note dans le Quarto qui fait référence à mon emprunt. Écrire la vie, c’est très différent de « écrire ma vie » ou même de « écrire une vie », c’est se prendre non comme sujet mais comme objet pour découvrir des réalités plus générales. Sans doute, on part toujours de soi - Proust écrit : « je suis le seul être que je ne puisse oublier » - et chacun est la première mesure du monde mais tout dépend du projet, fermé sur soi ou ouvert sur l’inconnu que l’écriture a pour charge, alors, d’explorer.

Bien que sans relation évidente, l’expression Écrire la vie m’a fait penser au titre du journal de Pavese, Le Métier de vivre...
Comme Pavese vous êtes préoccupée par la question de la forme à donner au texte, à l’œuvre, par la construction, l’unité...

A. E. Il y a tant de douleur dans cette expression, Le métier de vivre, une douleur de vivre que l’écriture elle-même sera un jour impuissante à juguler... Écrire la vie n’a aucune connotation tragique, pourrait même faire penser à un projet bien déterminé, une sorte de programme. Il n’en est rien. C’est plutôt un projet qui s’est révélé au fil des années d’écriture, livre après livre, sans que j’en sois longtemps consciente.
Je crois aussi que beaucoup de choses que j’ai écrites sont dues aux circonstances de la vie. La mort de mon père au moment où je revenais chez mes parents pour quelques jours de vacances. Je n’aurais peut-être pas écrit Une femme si ma mère n’avait eu la maladie d’Alzheimer, situation que j’ai vécue dans une solitude beaucoup plus grande que maintenant où cette maladie est reconnue. En 1983, quand ma mère en était atteinte, elle n’avait pas même de nom, on parlait seulement de démence sénile. Ce n’est pas non plus donné à tout le monde de venir d’une ville de province pour vivre dans une ville nouvelle comme Cergy, en l’occurrence à cause d’un poste de mon mari. Mais, bien sûr, si la vie apporte des occasions d’écriture, c’est faire entrer cette vie dans une forme qui compte. C’est la forme du texte avec l’immense travail que cela suppose qui fait exister, exister réellement, c’est-à-dire pour d’autres que soi, pour des lecteurs, la vie.
Dans le Quarto, l’évolution des formes, de l’écriture est très sensible entre le premier texte, le roman Les armoires vides et le dernier qui clôt l’ouvrage, Les années.

À la fin de vos livres - je ne parle pas des journaux - une date est souvent inscrite...

A. E. Généralement, j’inscris la date au début et à la fin du texte pour montrer le temps réel de l’écriture. Pour Les Années, je n’ai pas mis la date du début parce que ç’aurait été effrayant ! Les premières pages, le prologue des Années - que j’appelle « les images », dans L’atelier noir, remontent à 1985. Donc à plus de vingt ans !

Vous travaillez sur des fragments de souvenirs que vous questionnez, à partir de photographies que vous décrivez, interrogez (elles tiennent une grande place dans vos textes)... L’autre fille (Nil, mars 2011), texte sous forme de lettre, s’ouvre avec la description d’une photo de couleur sépia, ovale ; une autre semblable faite par le même photographe est décrite au début des Années...

A. E. La toute première photographie décrite dans Les Années, c’est moi. Dans L’autre fille, c’est ma sœur. C’est effectivement le même photographe et le même genre de photographie, ovale, sépia, représentant un bébé. Il y a eu au départ une incertitude sur le moi, un trouble sur mon identité, je suppose, parce que mes parents m’ont dit que c’était moi sur les deux photos alors que l’une représentait cette sœur morte deux ans avant ma naissance. Je n’ai attaché de l’importance aux photographies qu’à partir de La Place. Cela faisait partie de mon projet d’écrire en me fondant sur des faits, des « preuves » et les photos de mon père me sont apparues comme des documents sensibles, très porteurs de sens. Ainsi, la première photo que j’évoque, qui le montre avec d’autres ouvriers sur un chantier au bord de la Seine et que j’ai trouvée après sa mort, cachée dans son portefeuille, signifie une secrète fierté ouvrière vivace dans sa situation de petit-commerçant. Quelquefois, les photos sont aussi une façon de suggérer, ainsi celles qui figurent réellement dans L’usage de la photo, vêtements en désordre après l’amour, évoquent les corps absents et la mort comme horizon possible à cause du cancer du sein pour lequel je suis alors traitée.

Le même événement, le même objet est à chaque livre évoqué différemment...

A. E. Oui, car je pense qu’il n’y a pas de vérité définitive. J’ai publié le journal sur ma mère Je ne suis pas sortie de ma nuit pour, d’une certaine façon, faire bouger, faire « jouer » le texte d’Une femme, lui donner un autre éclairage. Montrer qu’il y avait une autre vérité produite par l’écriture. C’est la forme qui fait cette autre vérité. Pour le texte Passion Simple et le journal Se perdre, on peut davantage voir la différence entre les deux versions. Passion Simple est un texte plus universel, épuré, tourné vers la description de la réalité de la passion, mais qui n’aurait peut-être pas été écrit sans Se perdre. Il a fallu que cette passion soit en quelque sorte alimentée par le journal. Finalement, je n’ai jamais autant écrit dans mon journal intime que pendant cette passion ! Elle était consignée au jour le jour, spontanément, dans l’opacité du présent. Mais il y a sans doute des calculs inconscients... La publication des deux versions, texte et journal, est aussi un moyen de démystifier la clôture de l’œuvre.

Quand vous avez écrit Passion Simple, vous dites ne pas vous être servie du journal mais l’avoir relu après...

A. E. Non, je n’ai pas utilisé le journal du tout en commençant d’écrire Passion Simple après le départ de celui que j’appelle A. dans ce livre mais S. dans mon journal intime et dans L’atelier noir. C’est que, d’entrée de jeu, ce n’est pas l’histoire personnelle de ma passion que je voulais décrire mais celle d’une passion arrivée à une femme. Cette femme, c’était moi mais il fallait l’observer comme une autre, me situer dans la distance par rapport à elle, ce que ne fait pas le journal. L’élaboration d’un livre suit souvent des chemins tortueux et c’est le cas pour Passion simple, comme on le voit dans L’atelier noir : j’ai conçu d’abord ce texte comme le prologue du « roman total » auquel je pensais déjà et qui deviendra 18 ans plus tard Les années. Mais la jointure ne se faisait pas, ou elle me paraissait artificielle. Et le prologue, « la passion S » comme je l’appelais, ne cessait de grossir tandis que « le roman total », lui, piétinait. Ce balancement entre deux textes a duré plus d’un an. En janvier 1991, cet homme, S. est revenu sans prévenir et c’est comme si ce retour avait d’un seul coup apporté le point final au texte, le détachant d’un seul coup de l’autre, et je l’ai travaillé comme tel, isolé, autonome, pendant plusieurs semaines, surmontant la peur que j’avais à le publier seul, nu, en quelque sorte.

Il y a le journal intime, le journal d’écriture, le « journal du dehors »... Et dans Écrire la vie, un « photojournal »...

A. E. À une biographie qui aurait dû introduire le volume, j’ai préféré une sorte de « photojournal » d’une centaine de pages, qui associe des photos personnelles jalonnant ma vie à des extraits de mon journal intime, parce que se dessine ainsi visuellement un parcours familial et social qui fait sens. Les photos et le journal, ce sont des documents, des pièces irréfutables, et aussi des instantanés. La photo bien sûr mais le journal aussi, qui fixe la pensée et la sensation à un moment précis. Ce photojournal m’a obligée à des recherches et des choix. J’ai privilégié les photos qui scandent les étapes d’une vie ordinaire, un peu comme dans Les années, études, mariage, enfants, petit-enfants, et les lieux différents dans lesquels elle s’est déroulée jusqu’à aujourd’hui, de la Normandie à la région parisienne. Très peu de photos de ma vie « publique », d’une vie littéraire à laquelle je ne participe d’ailleurs que très peu, ni des voyages que j’ai faits pour parler de mes livres. Dans tout ce qui est officiel, je ne « suis » pas vraiment. Avec ce photojournal, j’ai eu le sentiment de créer quelque chose, un texte d’une nature différente de celle des textes que j’ai écrits, et dont je ne sais pas, comme pour les autres textes, quel peut être l’effet sur le lecteur.

À la question que je posais à Philippe Lejeune (en 2004 pour la parution d’Un journal à soi, éditions Textuel) à propos du rapport entre le journal et l’autobiographie, il me répondait : « (...) Tenir un journal c’est enregistrer la diversité, les changements, et écrire son autobiographie, c’est effacer le changement. (...) D’une certaine manière l’autobiographie arrête la vie ou plutôt elle la voit depuis le moment présent, et du coup elle en donne une construction et une image qui peut-être l’empêchera d’évoluer. Tandis que le journal, lui, accepte le passage, la métamorphose, la transformation, il n’est pas fait pour donner une cohérence, il est fait pour enregistrer une trace. C’est très différent. » Qu’en pensez-vous ?

A. E. Je suis entièrement d’accord, et l’on peut dire en ce sens que je n’ai jamais écrit d’autobiographie. Je n’ai jamais essayé de fixer quoi que ce soit, pas construit une vie écrite. Dans Les années, j’ai voulu justement, au travers des photos décrites et du commentaire qui les accompagne, saisir l’évolution du corps, des vêtements, du milieu social, mais aussi les fluctuations et les contradictions à l’intérieur de soi, faire ressentir à la fois ce qu’il y a de permanent dans un être et ce qui change, tout cela en relation par ailleurs avec la permanence et l’évolution de la société et des milieux traversés. Souvent, c’est la consultation de mon journal intime qui m’a permis de définir avec certitude cette mobilité des opinions, des sentiments, des croyances personnelles, de dater les mouvements psychiques à travers le temps d’une vie de femme entre 1945 environ jusqu’en 2007. L’instantanéité du journal lui confère une valeur unique. Pour les années à propos desquelles je ne disposais pas de journal (celui qui va de seize à vingt-deux ans a disparu), je me suis fondée sur des souvenirs de sensations, de scènes. Mais cette mémoire de soi ne peut, à mon sens, n’être saisie réellement que dans la reconstitution du monde autour, lequel bouge sans cesse aussi. La difficulté de l’entreprise des Années, résidait dans l’écriture de cette mouvance - qui n’est pas isomorphe - de soi et de la société. Cela supposait de rompre complètement avec l’autobiographie traditionnelle, tout en conservant le déroulement chronologique, parce que la dimension la plus importante de nos vies, c’est ça, la passage du temps.

Que dire de la notion d’intime contenu dans l’expression « Les écrits intimes » ?

A. E. Les écrits intimes sont considérés comme des textes où l’on parle de soi. Ce qui me gêne dans cette définition c’est qu’elle est restrictive car l’intime est d’une certaine manière ce qu’il y a de plus partagé puisque ce sont justement des choses qui arrivent à tout le monde. Est-ce qu’il y a vraiment un intime ? Dans l’intime, quantité de choses relèvent du social, de l’historique. Un moi pur, où les autres, les lois, l’histoire, ne seraient pas présents, est inconcevable. Par exemple, dans le sexuel, il y a ce qui est permis ou pas permis à telle ou telle époque, ce qu’on va transgresser et qui renvoie donc à une loi extérieure à soi, au discours en usage, au monde social en général. Je sais que l’on m’a souvent classée parmi les « écrivains de l’intime » mais je récuse cette définition qui prend surtout en compte le « je » de l’auteur comme objet du texte et non la façon d’écrire, qui peut être objective et non autocentrée. Cela dit, il faut bien que j’accepte « Journal intime » parce que c’est une définition codée pour différencier d’autres journaux. Je ferais peut-être mieux de dire « journal personnel » plutôt que de « journal intime » car celui-ci s’oppose pour moi au « Journal du dehors », journal impersonnel où il est question de la réalité quotidienne, urbaine, collective. Je ne suis pas sortie de ma nuit est un journal personnel, mais en même temps, il est orienté vers une seule personne, ma mère atteinte d’Alzheimer. C’est une sous-catégorie... Mon « journal d’écriture » était aussi intime puisque jusqu’à maintenant je ne voulais pas le montrer, mais je l’ai appelé ainsi - bien qu’il soit fait de feuilles disparates - à partir du moment où j’ai daté les entrées, c’est-à-dire très vite. C’est la date qui fait le journal.

On lit dans Se perdre : « Hier, cette certitude, j’écris mes histoires d’amour et je vis mes livres ». Écrire sa vie et vivre son écriture, écrire donne forme à l’existence ?

A. E. Oui, l’écriture donne une forme à la vie mais c’est une forme qui s’efface aussitôt qu’elle est trouvée. Je prends un exemple très précis : cet avortement clandestin dans les années 1960, je peux dire que je lui ai donné une forme avec Les Armoires vides, à ce moment-là. Mais elle a été vite oubliée car avec L’événement, elle est devenue autre. Je suis sûre qu’aujourd’hui, elle serait encore différente. On entre dans une forme et quand c’est écrit, ce n’est plus à soi... L’écriture est tournée vers les autres. Elle est la recherche d’une vérité hors de soi. Mes textes sont toujours un peu morts derrière moi. En un sens, le Quarto est un splendide tombeau, pas un mausolée puisque que mon corps n’y est pas, mais une sorte de cénotaphe !

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Annie Ernaux

LES ARMOIRES VIDES [1974], 176 pages. Coll. blanche, Gallimard
Folio, 192 pages (1984)

CE QU’ILS DISENT OU RIEN [1977], 168 pages, Collection blanche, Gallimard
Folio, 160 pages (1989)

LA FEMME GELÉE [1981], 192 pages, Coll. blanche, Gallimard
Folio, 192 pages (1987)

LA PLACE [1983], 120 pages, Coll. blanche, Gallimard
Folio, 128 pages (1986)

UNE FEMME [1987], 112 pages, Coll. blanche (1988), Gallimard_Folio,112pages (1990)

PASSION SIMPLE [1991], 80 pages, Coll. blanche (1992), Gallimard
Folio, 96 pages (1994)

JOURNAL DU DEHORS [1993], 112 pages, Coll. blanche, Gallimard
Folio, 120 pages (1995)

LA HONTE [1996], 144 pages, Coll. blanche (1997), Gallimard
Folio, 144 pages (1999)

« JE NE SUIS PAS SORTIE DE MA NUIT » [1996], 112 pages, Coll. blanche (1997), Gallimard
Folio, 120 pages (1999)

L’ÉVÉNEMENT [2000], 128 pages, Coll. blanche, Gallimard
Folio, 132 pages (2001)

LA VIE EXTÉRIEURE (1993-1999) [2000], 144 pages, Coll. blanche, Gallimard
Folio, 160 pages (2001)

SE PERDRE [2001] 304 pages, Coll. blanche, Gallimard Folio, 384 pages (2002)

L’OCCUPATION [2002], 80 pages, Coll.blanche, Gallimard
Folio, 96 pages (2003)

L’ECRITURE COMME UN COUTEAU. ENTRETIEN AVEC FREDERIC-YVES JEANNET [2003], 156 pages, Éditions Stock
Folio, 148 pages. Parution 24 octobre 2011

L’USAGE DE LA PHOTO [2005], 160 pages, Coll. blanche, Gallimard
Folio, 208 pages, (2006)

LES ANNÉES [2008], 256 pages, Collection blanche, Gallimard
Folio, 256 pages (2010)

L’AUTRE FILLE [mars 2011], 78 pages, Nil, coll. «  Les affranchis  »

L’ATELIER NOIR [septembre 2011], 203 pages, éditions des Busclats

ÉCRIRE LA VIE : Les armoires vides - La honte - L’événement - La femme gelée - La place - Journal du dehors - Une femme - « Je ne suis pas sortie de ma nuit » - Passion simple - Se perdre - L’occupation - Les années. Gallimard, Collection Quarto, 1088 pages
20 octobre 2011.

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Sites internet

Éditions des Busclats
http://www.editionsdesbusclats.com/

Éditions Gallimard
http://www.gallimard.fr/

Documentation critique
http://auteurs.contemporain.info/an...

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Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

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Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite