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Extraits choisis - Annie Ernaux

 

L’atelier noir

1984

30 septembre

Envie aujourd’hui d’un grand roman, d’une individualité (pas sûr, plusieurs), une femme au centre, et une vie, l’histoire vue par elle ?

Hantée par Autant en emporte le vent
Dos Passos (l’Histoire)
Pavese (Le bel été)
Une femme (Peter Härtling)

Plusieurs individus (P.),
Femme qui découvre des tas de choses progressivement. 44 ans. Avortement. Inclure la mère folle à la fin. Et le reste de la famille ?
Mais je voudrais un point de vue original, correspondant à la vérité du projet.

L’autre possibilité concerne mes rapports à ma mère, mais ils peuvent être élargis, ou rétrécis, juste l’hôpital.

La mère Raymonde est morte.

L’important : aucun clin d’œil, comme par exemple des marques de produits, allusions à des idées. Jamais d’allusions.

Malraux dit que, ce qui l’intéresse dans un roman, c’est l’histoire, l’Histoire. Il me semble que c’est une distinction importante : les livres ancrés dans l’histoire et les a-historiques. (...)

.....

1989

5 juin

Écrire pour faire advenir un peu de vérité. Mais que cette vérité ne soit pas advenue seulement pour une élite.

Comment travailler ? Faire des morceaux séparés à intégrer ? (Pour éviter la stérilité de ne concevoir que le projet global.) Écrire, un peu parallèlement, sur ce que je viens de vivre, le rapport sexe/écriture, quelque chose de très beau, « très loin », dans le vide et la vérité (pas de mysticisme) à partir ou non du journal ? Ce sont, à peu près, les deux possibilités. La Ville Nouvelle m’intéresse moins.

Quel que soit le projet, faire sentir le passage du temps, présence de l’Histoire, des changements du mode de vie, le changement en soi (je ou elle)

* L’importance du sexe (peut-être lié à l’écriture, pas sûr, à l’art en général)
* Pas de récit traditionnel (je veux dire les descriptions, portraits, etc., psychologie)
* Pas de passé simple (...)

.....

1997

Jeudi 6 novembre

(...)
Encore une fois, je relis mon journal de recherches, toujours les mêmes problèmes en 85, 89, autobiographie objective. Hésitation, de fait, entre le « je » (quête) et la fresque, plus large. Je me demande s’il y a vraiment un problème. Plutôt, je n’ai pas très bien réfléchi à l’« ouverture ».
J’ai toujours été déçue par le « elle » en écrivant... le je/elle ne me satisfait pas non plus.
Conclusion ?
Toujours aussi le dégoût de la « mise en scène ».
Un moment, tentée par le « elle » très objectif, comme Une femme, pour moi.

...

12 novembre

L’idée « structurante », au moins l’une, c’est l’individu de mon âge, plongé par la mémoire dans le XIXe siècle (ou presque), mémoire de la guerre de 14, des femmes, rites, vivant aussi l’Histoire et le changement des temps, et projeté dans le XXIe au travers des enfants.
Ce qui est étrange, c’est que je retrouve au fond le premier projet de mon écriture de 62, mais avec un tout autre point de vue, une épaisseur humaine, l’Histoire, la sociologie, etc. cela signifie qu’il y aura problème entre objectif et subjectif ?
Pas forcément, le début que j’avais fait en 95 conciliait tout. C’est bien Le passage.
(...)

.....

2001

4 juillet

Je vois enfin la différence entre Une femme et La place. La Place est beaucoup plus polyphonique, reconstitution par le langage du 1er monde, qui dit en même temps la déchirure. Je fais entrer plus dans ce monde que dans Une femme.
Immersion, et le récit - comme Zola - mélange les voix (la mienne et celle des autres).

Cette « dimension universelle » c’est cela, la langue, donc ?

...

21 août

La structure dépend des idées que j’ai de l’être, des autres, de l’Histoire mais pas seulement, le « secret » intérieur que je ne connais pas.

© Éditions des Busclats, 2011


La Place (Gallimard)

Dans le train du retour, le dimanche, j’essayais d’amuser mon fils pour qu’il se tienne tranquille, les voyageurs de première n’aiment pas le bruit et les enfants qui bougent. D’un seul coup, avec stupeur, « maintenant, je suis vraiment une bourgeoise » et « il est trop tard ». Plus tard, au cours de l’été, en attendant mon premier poste, « il faudra que j’explique tout cela ». Je voulais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l’adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé.

Par la suite, j’ai commencé un roman dont il était le personnage principal. Sensation de dégoût au milieu du récit.
Depuis peu, je sais que le roman est impossible. Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de « passionnant », ou d’« émouvant ». Je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d’une existence que j’ai aussi partagée.

Aucune poésie du souvenir, pas de dérision jubilante. L’écriture plate me vient naturellement, celle-là même que j’utilisais en écrivant autrefois à mes parents pour leur dire les nouvelles essentielles.

.....

Une femme (Gallimard)

C’est une entreprise difficile. Pour moi, ma mère n’a pas d’histoire. Elle a toujours été là. Mon premier mouvement, en parlant d’elle, c’est de la fixer dans des images sans notion de temps : « elle était violente », « c’était une femme qui brûlait tout », et d’évoquer en désordre des scènes, où elle apparaît. Je ne retrouve ainsi que la femme de mon imaginaire, la même que, depuis quelques jours, dans mes rêves, je vois à nouveau vivante, sans âge précis, dans une atmosphère de tension semblable à celle des films d’angoisse. Je voudrais saisir aussi la femme qui a existé en dehors de moi, la femme réelle, née dans le quartier rural d’une petite ville de Normandie et morte dans le service de gériatrie d’un hôpital de la région parisienne. Ce que j’espère écrire de plus juste se situe sans doute à la jointure du familial et du social, du mythe et de l’histoire. Mon projet est de nature littéraire, puisqu’il s’agit de chercher une vérité sur ma mère qui ne peut être atteinte que par des mots. (C’est-à-dire que ni les photos, ni mes souvenirs, ni les témoignages de la famille ne peuvent me donner cette vérité.) Mais je souhaite rester, d’une certaine façon, au-dessous de la littérature.
Yvetot est une ville froide, construite sur un plateau venté, entre Rouen et Le Havre. Au début du siècle, elle était le centre marchand et administratif d’une région entièrement agricole, aux mains de grands propriétaires. Mon grand-père, charretier dans une ferme, et ma grand-mère, tisserande à domicile, s’y sont installés quelques années après leur mariage. Ils étaient tous deux originaires d’un village voisin, à trois kilomètres. Ils ont loué une petite maison basse avec une cour, de l’autre côté de la voie ferrée, à la périphérie, dans une zone rurale aux limites indécises, entre les derniers cafés près de la gare et les premiers champs de colza. Ma mère est née là, en 1906, quatrième de six enfants. (Sa fierté quand elle disait : « Je ne suis pas née à la campagne. »)

.....

Se perdre (Gallimard)

Jeudi 29

Parfois, je saisis son visage, mais très fugitivement. Là, maintenant, il se perd. Je sais ses yeux, la forme de ses lèvres, de ses dents, rien ne forme un tout. Seul son corps m’est identifiable, pas encore ses mains. Je suis mangée de désir à en pleurer. Je veux la perfection de l’amour comme j’ai cru atteindre en écrivant Une femme la perfection de l’écriture. Elle ne peut être que dans le don, la perte de toute prudence. C’est déjà bien commencé.

.....

Journal du dehors (Gallimard)

J’ai évité le plus possible de me mettre en scène et d’exprimer l’émotion qui est à l’origine de chaque texte. Au contraire, j’ai cherché à pratiquer une sorte d’écriture photographique du réel, dans laquelle les existences croisées conserveraient leur opacité et leur énigme. (Plus tard, en voyant les photographies que Paul Strand a faites des habitants d’un village italien, Luzzani, photographies saisissantes de présence violente, presque douloureuse - les êtres sont là, seulement là -, je penserai me trouver devant un idéal, inaccessible, de l’écriture).

© Éditions Gallimard, 2011

...

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