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Sur Arthur Rimbaud. Correspondance posthume. 1901-1911 Par Gaëlle Obiégly

 

Arthur Rimbaud, Correspondance posthume1901-19011 Il faudrait avoir deux vies. Une pour vivre et l’autre pour voir les fruits de cette vie. Rimbaud ne sait rien des admirations, des discussions passionnées nées de ses aventures, de sa destinée, de son « œuvre hautaine », telle que la qualifie Gustave Kahn dans le discours qu’il prononce lors de l’inauguration du monument Rimbaud à Charleville dix ans après la mort du poète (il est mort en 1891, Rimbaud.)
Un comité formé d’hommes de lettres, de députés et de membres de la Société de géographie s’est constitué pour élever un monument à sa mémoire. Ce monument, œuvre de Paterne Berrichon, se compose d’un buste de bronze évoquant les traits de Rimbaud à dix-huit ans. Le buste sera placé sur une stèle de pierre. Le comité se préoccupe de la date de l’inauguration. Elle aura lieu en été. L’été 1901. Ceci donne lieu à un abondant échange de lettres convenables que l’on parcourt en pensant au poète trahi par cet honneur, incompris par « ces bonshommes qui ne perdraient pas l’occasion d’une caresse. »
Paterne Berrichon, le beau-frère de Rimbaud, écrit à Louis Pierquin, qu’il a été « pris par le grandissement du buste ». Il s’est, en effet, consacré au culte du poète dont il a non seulement sculpté la figure mais aussi modelé la légende jusqu’à la boursouflure. Ceci, Jean Bourguignon et Charles Houin, sérieux historiens de Rimbaud, le déplorent quand ils réévaluent le rôle joué par Rimbaud en Afrique. Son influence d’apôtre, sa sainteté, cet « être fictif » créé par Paterne Berrichon sont revus, ou reformulés. Eux, ont le souci de faire œuvre de vérité, ce qui suppose de ne pas considérer les événements de la vie de Rimbaud selon une optique personnelle. Mais cette exigence semble vaine. Cette puissance de vision, de création peut-elle susciter autre chose que des passions ? Chacun s’est approprié Rimbaud, dont le je est à un autre. Pardon du jeu de mots. Paul Claudel dans une lettre à Gide reconnaît qu’il ne peut « jamais entendre parler de Rimbaud sans émotion », auquel il se sent uni « par les fibres les plus secrètes. »

Deux volumes de correspondance ont précédé celui-ci. La correspondance d’Arthur Rimbaud puis un premier volume de correspondance dite posthume. Lequel rassemble les lettres qui se sont échangées au sujet de Rimbaud après sa disparition, des lettres mais aussi des articles qui lui ont été consacrés dans les dix années qui ont suivi sa mort. Ce livre-ci contient un grand nombre de lettres d’intérêt parfois mince pour les lecteurs de Rimbaud, et des considérations sur son œuvre dont Voyelles et Bateau ivre sont les poèmes les plus connus, dans la période 1901-1911 que couvre ce volume. On lit aussi, c’est amusant, les mots que s’adressent les membres de la famille Rimbaud et les divers récits d’une vie légendaire.

En contrepoint de celui qui fit de la poésie vécue et agie, la famille échange des lettres plaintives où l’on raconte sa grippe, où l’on se soucie de la propreté du linge. La mère Rimb, comme l’appelait son fils génialement odieux, s’inquiète pour Isabelle, sa fille, à qui elle a envoyé une livre de pruneaux et qui peut-être ne l’aura pas reçue. Tant de contrariétés. Et la mère hésite entre rester dans un appartement à Charleville ou se remettre dans la culture, à Roche, ce triste trou dont Rimbaud, avant qu’il ne s’évade, ne savait comment sortir. C’est ce qu’il écrit, en 1873, à son ami Ernest Delahaye, et qu’il regrette « Charlestown ». Il y fut un écolier très fort, on le sait. Ce que nous apprend Léon Poncelet, son condisciple, dans une lettre à Paterne Berrichon qui voudrait remettre la main sur un cahier de Rimbaud, c’est que celui-ci, tout petit, faisait des « récits d’aventures chez les peuplades sauvages d’Océanie ». Le cahier avait été confisqué, Poncelet l’avait eu en sa possession. Il ne le retrouve plus mais il se souvient que chaque fois que ce cahier lui tombait sous la main réapparaissait en même temps la physionomie rêveuse de l’enfant.
Isabelle Rimbaud se souvient, elle, dans une lettre de 1892, citée en note à la lettre de Léon Poncelet à propos du cahier perdu, que son frère tout petit écrivait déjà et intéressait sa famille de longues soirées en lui lisant « ses voyages merveilleux dans des contrées inconnues et bizarres ». Les textes, il les déchirait ou les perdait aussitôt.
En 1901, Léon Poncelet n’envisage pas la célébrité de ce garçon que la souffrance aurait empêché, selon lui, de « mener à bien ses travaux littéraires ». Tandis que Delahaye raconte que Rimbaud, revenu à Roche en 1879, travaillant alors dans la ferme, lui aurait répondu le soir, après dîner, comme son ami lui demande s’il pense toujours à la littérature : « non, non, je ne m’occupe plus de ça. »

Dans sa vie, dans son œuvre, Rimbaud dédaigne le passé, ne s’arrête pas au présent, voit le futur. Il est au-dessus du présent, au-dessus du lecteur, au-dessus de la littérature, c’est-à-dire les surplombant et comme veillant sur eux. Il devine tout ce qui est inconnu, caché, il annonce l’avenir ; cela depuis son adolescence jusqu’à sa mort. Il faut être absolument moderne.

Parmi les paternités de Rimbaud, il y a celle de la psychanalyse, peut-être. Car selon Charles Houin, historien du poète, le sonnet des Voyelles est précurseur des commentaires sur les « phénomènes si obscurs de la vie subconsciente ». Il donne cette interprétation dans le Sagitaire en mars 1901 et contredit ceux qui à l’époque considèrent encore ce poème comme une fumisterie. Et Paterne Berrichon avance que Rimbaud serait le père de la notion de surhomme développée par Nietzsche. Rimbaud en serait l’incarnation ; sa nature saine et robuste, un tempérament de fer, une volonté indomptable et l’intelligence la plus haute lui ont permis de mener une vie d’une « surhumanité lumineuse et forte. » Grâce à ces qualités, il aura pu faire tous les métiers. Main à plume, main à charrue.

Quelques documents s’intéressent avec plus ou moins d’emphase à l’activité de Rimbaud, une fois qu’il a, comme il le dit dans Une saison en enfer, rejeté « les rayons de l’art, l’orgueil des inventeurs ». Vagabond désintéressé, il parcourt l’Europe pour la quitter, rejoindre l’Orient, en quête toujours de sensations neuves selon son ami d’enfance Ernest Delahaye. Son intelligence est remarquée par tous ; et son courage. Il prend n’importe quel travail, pour du pain, des abris. Il décharge des bateaux, il est commis, il donne des leçons de français, il est interprète dans un cirque. Il étudie les langues des pays qu’il traverse, « redevient le formidable écolier » dont Delahaye entretient le souvenir - ainsi que du puissant littérateur. A Aden, il apprend l’arabe en dehors de ses heures de travail. Son employeur, Alfred Bardey, prononce lui aussi un discours le jour de l’inauguration du buste devant la gare de Charleville - pauvre Rimbaud - où il énumère les tâches de son subalterne (« achats de marchandises, surveillance de manipulations d’emballages et d’expéditions »). Ailleurs, dans d’autres témoignages, Bardey, émet des jugements qui le jugent lui-même sur la liaison sans poésie de Rimbaud et d’une Abyssinienne.

Cette correspondance posthume sur Rimbaud est à la fois exaltante et triste à lire. Triste parce qu’on y entend trop, voit trop la médiocrité sociale qui parasite l’art. Exaltante, parce qu’elle expose ceci entièrement pour que nous retrouvions Rimbaud, dans ses dédains.

...

Sur Arthur Rimbaud. Correspondance posthume 1901-1911.
Présentation et notes de Jean-Jacques Lefrère.
Édition Fayard, 2011
Avec le soutien de la Fondation La Poste

Jean-Jacques Lefrère est l’auteur d’une biographie d’Arthur Rimbaud (Fayard, 2001). Il a également publié, toujours chez Fayard, Les Saisons littéraires de Rodolphe Darzens (1998), Isidore Ducasse, comte de Lautréamont (1998), Che Guevara, en collaboration avec Jean-Hugues Berrou (2003), Jules Laforgue (2005), les albums Rimbaud à Harrar, Rimbaud à Aden et Rimbaud ailleurs, avec Pierre Leroy et Jean-Hugues Berrou (publiés entre 2001 et 2004), Ôte-moi d’un doute. L’énigme Corneille-Molière (avec Jean-Paul Goujon, 2006), Correspondance d’Arthur Rimbaud (2007) et Correspondance posthume 1891-1900 (2010)

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