Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Les Découvertes d’Eric Laurrent et Solène de François Dominique. Par Corinne Amar

 

Prix Wepler-Fondation la Poste 2011

Eric Laurrent, Les Découvertes, (éditions de Minuit)

Dans son premier roman, écrit en 1995, Coup de foudre, Éric Laurrent encensait déjà dans son univers les mots inconnus sortis du dictionnaire, les métaphores un rien maniéristes et les imparfaits du subjonctif, cultivait les parenthèses et l’intertextualité ; il rêvait au printemps et à Vénus, découvrait l’art ou le désir, via la présence en creux d’un tableau - là, en l’occurrence, La Naissance de Vénus, de Botticelli -, et l’on se souvient comme si c’était hier que l’écran de l’ordinateur de son héros, Chester, « était d’un gris à ce point céruléen qu’il semblait une lucarne donnant sur l’extérieur », tandis qu’une naïade se laissait deviner « derrière l’inextricable crêpelure de sa chevelure, boursouflée de partout, notamment de la gorge, où s’épanouissaient des seins dépareillés. » Dès la première page, le ton était donné.
Aujourd’hui, le lauréat du prix Wepler-Fondation la Poste, récompensé pour Les découvertes, publiées aux mêmes éditions de Minuit, en est à son dixième roman, s’étonne modestement de se voir décerner un prix, reconnaît « le caractère bien rébarbatif de [son] écriture précieuse et contournée », affectionne fidèlement la langue savante et les œuvres picturales, et part, ici, de la vue d’une reproduction de L’enlèvement des Sabines de David, pour évoquer tout au long du roman la fascination d’un jeune garçon pour le corps féminin, et son initiation à la fois, sentimentale et sexuelle.
Et peut-être, parce que les choses n’ont de réalité que si on les nomme, la première des découvertes sera, pour le narrateur enfant, avec la lecture passionnée des livres, l’apprentissage méthodique du dictionnaire, afin d’« être en mesure de décrire dans le détail cela que je voyais ».
On est à Clermont-Ferrand, dans le milieu populaire et catholique familial des années 1975, pétri de dimanches à la messe et de modèles catéchistes. Le narrateur est l’auteur et Eric Laurrent a neuf ans ; c’est l’époque où tout émeut ; Sylvie Vartan chantant à la télévision « dans ses longues robes à paillettes, décolletées et fendues » ; la plateforme arrière d’un autobus battue par le vent et rendant vulnérable au contact, un anniversaire fêté devant deux boules de glace aux morceaux de fruits confits « lesquels possédaient de surcroît la vertu d’alentir la fugacité de chaque lichée », dégustées le plus longuement possible pour faire durer le plaisir, tandis que de l’autre côté de la rue, l’affiche du film érotique Emmanuelle alanguie dans son fauteuil de rotin et dans une quasi nudité, éveille en lui un émoi sans pareil. Émoi, désormais, qu’il n’aura de cesse de poursuivre, jusque dans la volupté des longueurs de bassin, à la piscine, muni de lunettes de natation perfectionnées, et s’exerçant à la pratique de la brasse sous l’eau.
« La vision de la belle Jolanta von Zmuda marqua en tous cas un degré supérieur et peut-être bien décisif dans mon irrésistible fascination pour le corps féminin. Durant quelques mois, et cela à la plus grande satisfaction de mon père, qui préférait que j’exerçasse une activité physique plutôt que de passer mes journées dans les livres (...) je me mis à fréquenter assidûment la piscine municipale de Courbourg.(...) je suivais ainsi des heures durant les nageuses les mieux roulées les yeux fixés sur leurs fesses, que la brusque extension de leurs jambes agitait chaque fois d’un tressaut (...) tout cela avec une netteté rendue presque eidétique par l’éclairage a giorno du bassin, lequel blanchissait leur peau jusqu’à l’éburnéen et en polissant le grain jusqu’à le satiner. » Abîmes ordinaires d’un jeune provincial, entre les rêveries de l’enfance et les expériences de l’adolescence, en proie aux fantasmes du corps féminin et aux balbutiements du désir. Roman d’initiation et roman d’époque, indices d’un temps révolu et aussitôt ressurgi ; des pin up de revues de charme - du catalogue La Redoute à Penthouse - , l’excitation d’une scène de film au cinéma, la vue d’un strip-tease dans une fête foraine, des masturbations solitaires ou partagées ; plus tard, la présence attirante d’une femme plus âgée, mère d’un de ses copains, autre objet de fantasme et sujet propice à la rédaction d’une nouvelle érotique ; jusqu’à ce qu’advienne la vraie rencontre, l’envol enfin, l’amour, libéré, jouissif, allégé de son poids des fantasmes et de la syntaxe.


Mention spéciale du jury du Prix Wepler-Fondation La Poste 2011

François Dominique, Solène

François Dominique, Solène avec mention La mention spéciale du jury du prix Wepler-Fondation La Poste est revenue à François Dominique, pour Solène, roman publié aux éditions Verdier.
C’est une écriture qui trouble que celle de Solène, et le roman porte en lui une forme certaine de grâce ; la poésie et le regard de l’enfance avec le meilleur de l’adulte dedans. Le narrateur est une voix d’enfant, Solène, une petite fille hypersensible et douée du terrible pouvoir de lire dans les pensées de ceux qu’elle aime. Elle vit en famille, avec son père, sa mère et ses trois frères, les deux aînés Nick et Rob et le dernier, Ludo, dans une villa de la banlieue lyonnaise, entourée d’un jardin potager, au-dessus du Rhône. La famille vit éloignée de toute vie, recluse sur elle-même, depuis que quelque chose d’indéfinissable s’est produit ; un désastre écologique, une apocalypse ? Rien ne nous le dit et nous sommes plongés dans le décor d’un entre-deux-mondes inquiétant, sans repères véritables ; des lacs salés au sud, des polders au nord, des ombres létales tout autour de la maison, des bêtes féroces aux formes monstrueuses « qui vivent en hordes parmi les ruines dans les caves » - ce sont les Ravagés et les Blafards - et le huis-clos d’une famille qui tente de survivre et de maintenir un semblant de quotidien, alors que ses ressources en vivres diminuent et que les bêtes affamées, près de la maison, rôdent. Une bulle magnétique protège leur habitation. Et dans cet univers pour le moins étrange, l’électricité, c’est important ; il suffirait d’une coupure -plus de bulle magnétique- pour les rendre vulnérables au moindre danger de l’extérieur.
« Il fait chaud, les cigales grincent. Mes frères traînent les pieds sur le gravier. Mes parents font la sieste sous le magnolia. Nik veut jouer à la main transparente ou aux regards croisés. » Dans ce monde en perdition terrifié par la peur, où beaucoup déjà sont morts, les enfants créent des jeux, instaurent des rites, réinventent la vie. Et c’est Solène, cette petite fille imaginative et sensible qui mène la ronde, tissant ainsi le récit d’une voix incarnée entre désir de vie et proximité de la mort, jouant aux devinettes ou au portrait chinois, lorsque la peur emplit trop la tête ou que les secrets sont trop lourds à garder. Ce roman n’est pas une fable et l’enfance n’est pas un paradis, mais elle a en elle la force des mots, la puissance du langage, sa poésie, sa beauté, qui font une alchimie qui aide à devenir plus grand, plus fort et éloigne le sentiment de la mort « (...) je pense à tous les mots qui le précèdent, à tous ceux qui me suivront. Je voudrais tellement les ramasser, en faire quelques bouquets avant que le silence n’avale tout et ne s’avale lui-même ». Solène est une enfant qui joue, mais une enfant adulte. Elle regarde vivre ses parents, ses frères, ressent jusqu’à la nausée les questions angoissées de chacun. « (...) je ne voudrais pas que Ludo ait peur dans le noir. Et je pense surtout à maman, si fragile. Je m’approche d’elle et la regarde tendrement. Je vois tes yeux, maman chérie ». Et quand elle se tait, elle imagine qu’elle meurt, qu’elle est morte et que ses paroles rejoindront la poussière et le vent, que tout s’effacera, qu’elle ne s’appelle même plus Solène. « Si vous m’entendez, c’est que je serai morte depuis longtemps. »

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite