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Entretien avec Eric Laurrent
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Eric Laurrent, photo Éric Laurrent
Ph. Florence Chevallier

Éric Laurrent est né à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme) en 1966. Il est l’auteur de dix romans publiés aux éditions de Minuit.

Coup de foudre, 1995
Les Atomiques, 1996
Liquider, 1997
Remue-ménage, 1999
Dehors, 2000
Ne pas toucher, 2002
À la fin, 2004
Clara Stern, 2005
Renaissance italienne, 2008
Les Découvertes, 2011

Vous avez reçu le Prix Wepler-Fondation La Poste pour Les Découvertes, roman publié aux éditions de Minuit en septembre dernier. Que représente pour vous cette distinction littéraire ? Dans votre discours lors de la soirée de remise du prix, vous vous étonniez de l’avoir reçu...

Éric Laurrent Il m’est très rarement arrivé d’être récompensé par quelque distinction que ce soit. Les deux ou trois fois où je l’ai été, je suis tombé des nues. Je n’ignore pas en effet que mon écriture est difficile. Elle provoque souvent une réaction tranchée : soit une adhésion enthousiaste, soit au contraire un rejet radical - elle ne laisse pas indifférent, comme on dit. Or, un prix ne se décerne qu’à l’issue d’un consensus. Et j’estimais qu’il était dans la sélection du prix Wepler des auteurs plus susceptibles que moi de le recueillir. D’où ma surprise... Quant à ce que représente pour moi cette distinction, eh bien je dirais que c’est un honneur que de la recevoir. Le prix Wepler-Fondation La Poste est en effet, probablement, le prix le plus intègre du milieu littéraire. Son jury, tournant et constitué de personnes qui ne font pas nécessairement partie de la profession, échappe en tout cas aux intrigues et aux pressions habituelles, qu’elles soient directes ou indirectes. Cette particularité fonde son indépendance et lui confère toute sa valeur.

Dès votre premier roman, écrit en 1995, Coup de foudre, vous affectionniez déjà les mots rares, la langue savante, les métaphores précieuses, les parenthèses et les imparfaits du subjonctif. Aujourd’hui, dans Les Découvertes, il semble que vous exacerbiez cette écriture de façon ludique, avec autodérision, et construisiez des phrases encore plus longues, qui font parfois jusqu’à dix pages...

É.L. Dès mes premiers essais d’écrivain, vers l’âge de vingt ans, je me suis tourné vers une forme d’écriture maniériste. Il n’y a pas très longtemps, d’ailleurs, j’ai retrouvé par hasard des bouts de textes datant de cette époque, qui en témoignent. Assez vite, cependant, j’ai pris conscience de mes limites techniques - car l’écriture, comme tous les arts, est aussi une affaire de technique. Je n’ai pas renoncé pour autant à ce qui était mon expression naturelle. J’ai simplement abaissé mon ambition - je l’ai adaptée à mes moyens : Coup de foudre, mon premier roman, témoigne bien de cette humilité. Au fil des livres, cependant, ma technique s’est améliorée. Mes moyens d’expression se sont accrus, et j’ai pu progressivement mettre en place cette écriture très particulière qui est la mienne aujourd’hui.
Le virage s’est vraiment fait avec À la fin (2004), mon septième roman. Là, mon style a commencé à se déployer, mes phrases se sont singulièrement allongées. Il faut dire que ce livre inaugurait un cycle d’inspiration plutôt autobiographique, quand bien même la part romanesque n’en serait pas absente, loin de là. Or, la phrase longue, riche en incidentes, en digressions, me semble la voie royale pour l’expression du souvenir, en ceci qu’elle peut accueillir toutes les réminiscences qui lui sont associées, tout le contexte auquel il était lié. Elle devient un réceptacle de la mémoire. Du coup, mon style trouvait sa justification. Je n’ai fait alors que le cultiver.

Vous avez donc construit les histoires de vos quatre derniers livres à partir d’événements autobiographiques. D’ailleurs, vous dîtes dans votre discours de réception du Prix Wepler que le jeune garçon des Découvertes «  emprunte beaucoup à vos traits  » ...

É.L. Le matériau d’À la fin, de Clara Stern, de Renaissance Italienne et des Découvertes est éminemment autobiographique. Il serait malhonnête de ma part de le cacher. C’est toutefois un matériau de base, rien de plus, et la part de fiction qui entre dans ces quatre livres est au moins aussi importante, voire beaucoup plus, que la part de vécu. Les Découvertes, par exemple, qui pourraient passer pour mon roman le plus autobiographique, comportent ainsi nombre d’épisodes entièrement inventés. Je suis romancier, pas mémorialiste. Écrire des ouvrages fidèles à la réalité ne m’intéresse pas, si tant est, du reste, que la chose soit possible. C’est une entreprise beaucoup trop limitée sur le plan littéraire, puisqu’elle interdit l’invention.

Et pour les autres livres, est-ce que le point de départ fait aussi référence à une situation vécue ?

É.L. Oui, dans une certaine mesure, même si cette part de vécu est beaucoup moins visible que dans les suivants, ne serait-ce que parce qu’ils ne sont pas écrits à la première personne. Ma vie m’a toujours fourni une abondante matière. Je crois même que tous ces ouvrages-là, mes sept premiers donc, ont eu pour point de départ, pour déclencheur, un fait bien réel, une situation vécue. Et au cœur de chacun d’eux se cachent des éléments, des événements de mon existence.

L’humour se dégage de vos textes ...

É.L. L’humour a toujours été une de mes préoccupations majeures, dès mon premier livre, qui relève du genre burlesque. C’est malheureusement une dimension assez négligée par la littérature, mais à laquelle je suis toutefois très sensible. J’aime Rabelais, j’aime Molière, j’aime Diderot, j’aime Feydeau, j’aime Beckett. Etre drôle est aussi une manière pour moi d’alléger le sérieux de mon écriture châtiée, de lui donner un tour enjoué, ironique, proche parfois de l’autodérision. C’est une manière de distanciation.

Vous utilisez fréquemment des références picturales dans vos romans...

É. L. La peinture me passionne en effet, essentiellement la peinture figurative, soit dit en passant. Contempler des tableaux m’a formé le regard, en développant chez moi une attention très vive pour les formes et la lumière, une fascination pour les détails. Je pense que cela a influencé mon écriture, qui est très descriptive. J’éprouve un amour immodéré pour la description, comme écrivain aussi bien que comme lecteur. D’ailleurs, il y a très peu de dialogues dans mes romans, et pas beaucoup d’action non plus.

Parfois, vous insérez dans la narration des dialogues sans marquage, sans guillemets...

É.L. Oui, je l’ai fait dans un certain nombre de livres. C’était une façon de se débarrasser du dialogue, qui me semblait ralentir l’action et briser la fluidité de la narration, sans compter que je n’ai jamais aimé en écrire, le dialogue étant pour moi le degré zéro de la littérature. J’avais ainsi pris le parti de découper les propos de mes personnages et de les immiscer par bouts dans le récit, sans marqueurs, sans ponctuation même. Aujourd’hui, j’en suis revenu à une conception très orthodoxe, avec guillemets, tirets et ponctuation. Pour autant, je fais toujours aussi peu parler mes personnages.

Vous avez inséré des notes à la fin des Découvertes, mais celles-ci ne ressemblent pas à des notes (une phrase fait une dizaine de pages) et sont une surprise pour le lecteur. Pourquoi avoir décidé de ne pas les intégrer à la narration ?

É. L. La rédaction des Découvertes a été difficile. Le texte, dans son état définitif, ne représente qu’une partie - moins de la moitié, je dirais - de ce que j’ai écrit au cours des trois dernières années. J’ai donc, vous l’aurez compris, écarté un grand nombre de pages. Les notes auxquelles vous faites allusion en faisaient partie. Contrairement à d’autres, qui sortaient vraiment du cadre, ces passages-ci n’étaient pas hors sujet, à proprement parler, mais leur présence déséquilibrait l’ensemble - ils ne pouvaient rester. Leur suppression m’a poursuivi comme un remords pendant de nombreux mois, car, je le répète, ils me semblaient avoir leur place. C’est alors que j’ai eu l’idée de les reverser dans le livre, mais sous la forme de notes. L’arrangement me satisfaisait. Je lui trouvais également un caractère original, ces additions étant d’ordinaire dévolues à l’appareil critique.

Dans vos phrases qui font preuve d’une grande complexité syntaxique sont imbriquées l’information, sa perception par le personnage et la mécanique de sa présence. Est-ce une façon d’aller jusqu’au bout du sujet ?

É.L. Cela contribue effectivement à l’épuiser. Il me semble en effet que l’écriture romanesque ne doit pas être la simple relation d’une succession de faits. Elle doit se différencier de l’usage commun de la langue, du bavardage universel, en descendant au cœur des choses ou en leur donnant de l’ampleur. La longue période reste la voie royale pour parvenir à cela.

Comment procédez-vous ?

É.L. Je commence à jeter sur le papier tout ce qui me vient à l’esprit. Cela relève à peu de chose près de l’écriture automatique chère aux surréalistes. Je suis presque dans un état second. Je deviens le scribe de mon inconscient. Je laisse venir à moi tout ce que m’évoque chaque mot, chaque situation, sur le principe de l’association libre. Mon premier jet est donc un magma confus, au sein duquel, dans un second temps, j’entreprends de faire le tri pour arriver à une certaine cohérence. Puis le travail d’ordonnancement se met en place.

À la lecture de vos textes, et notamment des Découvertes, on a l’impression que la structure, l’avancée narrative est proche du montage, de la construction cinématographique : des séquences avec des flash-back dans la même phrase, un mouvement qui évoque les travellings, des descriptions extrêmement précises qui font penser à un plan rapproché, des suppressions d’indications temporelles, des ellipses... Qu’en pensez-vous ?

É.L. Il est vrai que je suis cinéphile. Pour autant, revendiquer une approche cinématographique de la littérature serait malhonnête de ma part. La construction dont vous me parlez, et cela très justement, n’est pas délibérée. Elle procède d’une influence inconsciente. Mais elle doit être suffisamment prégnante pour qu’on la sente, car vous n’êtes pas la première à la remarquer. Cela tient, me semble-t-il, entre autres choses, aux nombreux détails réalistes que je prends soin de glisser dans mes ouvrages - aux « effets de réel », comme on dit. Mon écriture en est, du coup, très « imagée ». Je suis également très attentif au dynamisme de mes descriptions, qui ne sont pas statiques, comme chez Balzac par exemple, mais toujours en mouvement, comme chez Flaubert. Je privilégie, par exemple, les verbes d’action, au détriment des verbes d’état. Les choses apparaissent ainsi dans un continuum, et non par pièces détachées.

Certains noms sont récurrents dans vos romans, notamment Félix Arpeggione...

É.L. Félix Arpeggione est le personnage principal de mon quatrième livre, Remue-ménage, et il réapparaît comme personnage secondaire dans le cinquième, Dehors. Plus tard, quand j’ai entrepris mon cycle romanesque pseudo-autobiographique, l’idée m’est venue d’en faire l’ami d’enfance du narrateur, plutôt que d’inventer un nouveau personnage. Pour qui avait lu les romans précédents, son destin ultérieur était ainsi connu ; cela étoffait sa silhouette ; ce petit garçon qui n’aurait dû être qu’un figurant devenait dès lors un authentique personnage. Mais sa présence dans plusieurs romans - six, tout de même ! - possède une autre vertu, balzacienne ou zolienne, pourrait-on dire : celle de relier les uns aux autres tous ces romans, de les intégrer au même monde imaginaire. Ils forment un ensemble.

Travaillez-vous beaucoup à l’écriture de vos textes ?

É.L. Oui, car j’écris très lentement, à raison de deux pages par semaine environ. Cette lenteur est moins imputable à un manque d’imagination qu’à l’extrême complexité de mes phrases, qui ne se résument pas à un sujet, un verbe et un complément. Leur composition réclame en conséquence un labeur assez considérable, car il faut veiller à la fois à leur correction syntaxique et à leur clarté, attendu que - je vais faire cuistre - l’hyperhypotaxe (c’est-à-dire l’insertion d’un grand nombre de subordonnées dans une phrase) peut très vite conduire à la synchise (c’est-à-dire au brouillage syntaxique). Ces phrases interminables sont des sortes d’arches, dont la répartition des forces doit être parfaitement équilibrée, sans quoi elles s’écrouleraient.

Vous devez certainement être féru de grammaire !

É.L. J’ai toujours été passionné par la grammaire. Ce goût étrange m’a d’ailleurs conduit à embrasser le métier de correcteur. De fait, je suis très respectueux des règles, jusqu’à l’excès parfois, par exemple pour ce qui est de la concordance des temps, où mon orthodoxie me pousse à user du subjonctif imparfait, pourtant tombé en désuétude. En qualité d’écrivain, je me sens un devoir à l’égard de la langue. Après tout, c’est d’elle que je tire ma modeste gloire. Je m’en estime le garant, dans la mesure de mes moyens. Pour autant, je ne suis pas un normatif intégriste. La grammaire est une vieille dame qu’il ne me déplaît pas de chahuter un peu. Son respect, pour contraignant qu’il soit, ménage des libertés, que je m’autorise à prendre. On peut en jouer. Et je ne m’en lasse pas.


Discours de réception
Lundi 14 novembre 2011

Mesdames, mesdemoiselles et messieurs,

Je ne vous dissimulerai pas ma surprise, non d’être ici parmi vous ce soir, attendu que je suis un vieil habitué de la remise du prix Wepler-Fondation La Poste, cérémonie à laquelle je me flatte de m’être rendu chaque année depuis sa création il y a maintenant quatorze ans et où je me fusse, quoi qu’il en fût, trouvé de nouveau cette année, quand bien même mon nom ne serait point apparu parmi les heureux sélectionnés de sa promotion 2011, non seulement assuré d’y revoir quelques amis et connaissances, mais désireux par ma modeste présence de soutenir, fût-ce discrètement, une flûte de champagne à la main, une coquille d’huître dans l’autre, une conception exigeante de la littérature, somme toute peu éloignée de la mienne (ce qu’atteste, si besoin en était, la liste des anciens lauréats, laquelle compte nombre d’auteurs dont j’estime grandement le travail, à commencer par mes illustres camarades de publication Eric Chevillard et Laurent Mauvignier),mais de me trouver là, devant vous, seul ou presque sur cette estrade, à la croisée de tous les regards, en qualité de récipiendaire, n’ayant jamais, en vérité, visé ni même rêvé à quelque prix littéraire que ce soit, par indifférence aux honneurs et dédain pour toute distinction tout d’abord, par lucidité ensuite, conscient que je suis (et ce discours en offrira une nouvelle fois l’illustration) du caractère bien souvent rébarbatif de mon écriture précieuse et contournée, qui réclame sans doute au lecteur plus d’efforts qu’il n’est accoutumé à en fournir en règle générale et en a exaspéré, en exaspère et en exaspérera sans aucun doute encore plus d’un, et que, me disais-je tout au long de sa rédaction, rendrait davantage exaspérante, car plus saillante, le sujet très personnel, intime même, de l’ouvrage qui me vaut d’être devant vous ce soir, soit l’éducation plus sexuelle que sentimentale d’un jeune garçon qui emprunte beaucoup à mes traits, dont, sinon pour moi, qui ai pris grand plaisir à l’écrire, l’intérêt pour autrui m’échappait et continue de m’échapper encore, de sorte qu’il serait en définitive plus exact de parler de stupéfaction que de surprise pour qualifier l’état second qui est le mien tandis que je m’adresse à vous et du fond ouateux, embrumé, torpide mais pas désagréable duquel je voudrais nonobstant vous remercier de m’avoir écouté et, plus chaleureusement,exprimer à mesdames, mesdemoiselles et messieurs les jurés ma vive reconnaissance - et, plus que cela même, mon éternelle gratitude.

Eric Laurrent, 14 novembre 2011

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