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Extraits Choisis - E. Laurrent et F. Dominique

 

ÉRIC LAURRENT

Les Découvertes

En cette dernière année de maternelle que je suivais à l’école Saint-Austremoine, séculaire institution catholique dont les austères bâtiments, disposés en quadrilatère autour d’une vaste cour plantée de tilleuls et de platanes dont les racines soulevaient, fissuraient, voire crevaient le grisâtre et granuleux revêtement de bitume, avaient été taillés dans la même lave noire ayant servi à l’édification de toute la vieille ville, de la moindre de ses fontaines jusqu’à sa cathédrale (seule de son espèce à avoir été construite dans ce matériau et que l’anonyme auteur médiéval de l’Estoire veire d’Arvernis décrirait joliment comme « an grant dueil vestue »), et où mes parents m’avaient inscrit non par défiance envers l’instruction publique, mais (car elle faisait garderie le matin et le soir) tout simplement par commodité, en cette dernière année de maternelle, donc, lorsque vint le moment de nous inculquer des rudiments de lecture, je me révélai incapable de distinguer les unes des autres les lettres que l’institutrice traçait sur le tableau vert foncé de la salle de classe.
Ne saisissant pas en vertu de quelle ésotérique convention ces signes, qui manifestement se ressemblaient tous, dussent se prononcer de manière différente, il m’avait alors paru - puisque, de toute évidence, le plus grand arbitraire régnait en ce domaine - que retourner tout ce qui me passait par la tête constituait l’attitude la plus appropriée quand il m’était demandé de les identifier. Encouragé par l’hilarité générale que je provoquais en la circonstance, je devenais chaque fois plus prolixe dans mes réponses, jetant pêle-mêle la moitié de l’alphabet ou les mots les plus saugrenus qui me venaient à l’esprit, insensible aux punitions que m’attiraient ces pitreries, dont la principale, qu’on appelait le piquet, consistait à demeurer debout et immobile, les mains jointes dans le dos, face au mur, dans un coin de la pièce, punitions qui, loin de m’humilier, m’entouraient du plus grand prestige auprès de mes petits camarades, lequel s’étendrait à l’école tout entière le jour où l’institutrice, à court d’indulgence, m’obligerait à sortir à l’heure de la récréation coiffé du poussiéreux bonnet d’âne qu’elle avait extrait du fond de l’armoire où, par suite des événements de Mai 68 et de la remise en cause des valeurs traditionnelles qui leur succéda, l’abandon des méthodes d’éducation les plus vexatoires l’avait relégué quelques années plus tôt, apparition que (passé l’ébahissement qu’elle suscita aussitôt dans la cour, au point de plonger celle-ci dans un inhabituel silence) un, puis deux, puis trois, puis dix, enfin tous les élèves de l’établissement, s’étant attroupés autour de moi, saluèrent au cri joyeux de « C’est Sa Majesté Carnaval ! C’est Sa Majesté Carnaval ! ».
Ce fut là, si je puis dire, mon couronnement.

© Éditions de Minuit, 2011


FRANÇOIS DOMINIQUE

Solène

Il fait chaud, les cigales grincent. Mes frères traînent les pieds sur le gravier. Mes parents font la sieste sous le magnolia. Nik veut jouer à la main transparente ou aux regards croisés. Je préfère aller dans ma chambre et lire les yeux fermés, branchée sur ma console. Nous avons de la chance, l’électricité fonctionne encore, mais il est impossible de communiquer au-delà de la zone protégée, car les ondes sont brouillées. Il n’y a sur nos mirêtres que des bouillies de points gris et beaucoup de grésillements. Je n’arrive pas à fixer mon attention sur certains mots qui défilent dans ma tête, et pourtant j’aime ce livre, L’Année pérenne, c’est mon cadeau d’anniversaire. Je pense à Ludo ; la nuit dernière, mon petit frère s’est levé pour aller aux toilettes. Il y avait de l’orage, un éclair a lancé une lumière vive dans le couloir. Ludo est revenu en courant, s’est recouché, la tête sous les draps et s’est mis à chantonner. C’était beau, mais il n’en savait rien ; c’était une chanson d’enfant qui a peur.
Nik et Rob sont mes frères aînés ; ils partagent une chambre à l’étage, à gauche de la nôtre. Entre ces deux chambres il y a notre salle de bains. Un couloir sépare le côté des enfants et le côté des parents où se trouvent leur chambre et une salle d’eau, suivies d’un cagibi, du bureau de mon père et des toilettes, en face de la cage d’escalier. Chaque extrémité du couloir est éclairée par une fenêtre ovale. Celle du fond, vers ma chambre, a des carreaux teintés ; elle donne sur un hangar, une haie de thuyas, un mur d’enceinte.
En bas de l’escalier, il y a un vestibule dallé. Tournez le dos à la grande porte d’entrée en chêne, vous verrez une porte vitrée donnant sur le couloir du rez-de-chaussée ; à gauche il y a une enfilade de placards jusqu’à la porte de la cave ; à droite, le salon et la cuisine. Sous les toits se trouvent un grenier qui sert de débarras et une chambre en soupente où il n’est pas permis d’aller...
Notre maison se nomme Les Lisières. Elle est située sur une colline qui domine les ruines de Caluire et de La Croix Rousse. Il vaut mieux ne pas rôder dans Caluire ; on n’y voit que des urnes alignées sur les trottoirs, devant les portes, et beaucoup trop de ronces et d’orties. Mon père dit que c’est la même chose à Genève, Trantor, Dunwich, Prague, Opar, Carcosa, Berlin, Alqualondë, Rome ou Xanadu... Je ne parle pas des villes noyées sous les eaux.
Nous habitons une zone couverte de jardins abandonnés. En cette saison, les prairies et les pelouses en friche sont couvertes de fleurs sauvages. Il paraît que nos murs sont mitoyens avec d’autres domaines. Les autres maisons sont-elles vides ? Sont-elles habitées ? Je n’en sais rien ; il n’est pas conseillé d’aller vérifier. Les Lisières se trouve à cent pas du village nommé Poleymieux, fameux repaire de chats, de rats et de Blafards qui ont déserté les ruines de la ville basse.

© Éditions Verdier, 2011

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