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Entretien avec Geneviève Haroche-Bouzinac
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Geneviève Haroche Bouzinac Geneviève Haroche-Bouzinac
© Photo Philippe Matsas - Flammarion

Geneviève Haroche-Bouzinac, spécialiste émérite des mémoires et correspondances du XVIIIe siècle, est Professeur à l’Université d’Orléans et directrice de L’Épistolaire, la revue de L’A.I.R.E. Elle a publié de nombreux articles et ouvrages parmi lesquels, Louise Élisabeth Vigée Le Brun. Histoire d’un regard, une biographie parue chez Flammarion en octobre 2011, couronnée par le Prix Chateaubriand le 8 décembre dernier

L’A.I.R.E. (Association Interdisciplinaire de Recherches sur l’Épistolaire) a été fondée en 1987. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur l’organisation et les origines de cette association ?

Geneviève Haroche-Bouzinac Cette association est née sous l’impulsion de Mireille Bossis à Nantes ; puis lors d’un colloque sur « l’épistolarité » en 1987, à Cerisy-la -Salle, un soir dans le grenier du château qui hébergeait les congressistes, l’idée est venue à la vingtaine de chercheurs (littéraires, historiens, sociologues, comparatistes, psychanalystes) qui s’intéressaient à la lettre de rester en contact. Tous, depuis les USA, le Canada, l’Europe ont décidé de partager leurs découvertes et de poursuivre leur réflexion. À un moment où les disciplines étaient encore relativement cloisonnées, ce projet était innovant. Un bulletin de liaison, qui devait faire jouer cette interdisciplinarité a été lancé et m’a été rapidement confié.

Qu’est-ce qui vous a amené à choisir la correspondance comme objet d’étude ?

G. H.-B. Le souhait de travailler sur le genre littéraire, qui est par excellence celui du lien. La diversité, la richesse offerte par les correspondances m’a permis de ne jamais m’ennuyer en m’occupant de lettres.

Vous dirigez la revue de L’A.I.R.E. intitulée Épistolaire. Quel en est le concept et qu’est-ce qui a évolué depuis sa création ?

G. H.-B. Comme je l’ai dit, la revue a commencé comme un bulletin, puis progressivement elle s’est étoffée par des comptes rendus d’ouvrages, puis par quelques articles. Ensuite plusieurs membres m’ont proposé des chroniques : certaines vivent depuis presque quinze ans, telle celle inaugurée par Benoît Melançon, les « Curiosités épistolaires ». B. Melançon vient d’ailleurs de les réunir et des publier en un volume sous le titre La lettre au Père Noël. La rubrique iconographie, fondée par Hélène Vedrine, se poursuit encore : une œuvre picturale comportant une lettre est analysée. Aujourd’hui cette rubrique est tenue par plusieurs rédacteurs différents.
Le principe de la revue est d’être à la fois érudite et le moins académique possible. L’inventivité des membres du comité de rédaction est toujours bienvenue. En veillant à la qualité de l’information, nous ouvrons la porte aux articles de jeunes chercheurs. La revue évolue tout en gardant son cap et je crois que nos lecteurs savent qu’ils font faire des découvertes, des ouvertures sur des corpus nouveaux, disposer d’instruments de recherche avec une bibliographie très actuelle et se plonger à chaque fois dans un ou deux dossiers thématiques. Chaque réunion de comité de rédaction commence par une analyse critique du précédent numéro.

Les textes réunis dans le n°37 de la revue sont pour la plupart issus des communications présentées lors du colloque international « Artistes en correspondances » qui a eu lieu en octobre 2010 au Musée des Beaux-Arts et à l’université d’Orléans. Quels étaient les questionnements envisagés pour répondre à ce projet ?

G. H.-B. Le projet était le suivant : ouvrir des perspectives sur les conditions et le processus de la création artistique tels qu’ils apparaissent au reflet des correspondances. Les questionnements envisagés étaient larges : comment dans la lettre s’expriment les préoccupations pratiques liées au métier d’artiste (considérations sur les techniques, relations avec la clientèle, attitudes prises vis-à-vis des mécènes et des commanditaires, liens avec les institutions (académies), relations entre élèves et hommes de l’art) ; Comment peintres, architectes, graveurs, sculpteurs, compositeurs, interprètes, musiciens, acteurs se servent de la lettre pour donner forme à leur désir d’idéalité, mais aussi pour exprimer doutes et difficultés.

Votre introduction qui porte le titre « Écrire en artiste » présente les différentes contributions et montre combien l’écriture de la lettre varie selon l’épistolier, le récepteur, le contexte historique... Les correspondances des artistes questionnent plusieurs aspects du rapport à la création. Peut-on, pour autant, les distinguer des autres correspondances ?

G. H.-B. En quoi les lettres d’artistes seraient-elles différentes de celles des autres créateurs ? C’est peut-être dans une tension, voire un écartèlement - entre diverses formes d’expression que font ressortir les messages. L’artiste - sculpteur, musicien, peintre, architecte - dispose d’une langue qui n’a pas besoin des mots. Et c’est ce dialogue entre les multiples langages, dont il dispose, qui surgit dans la lettre. Rodin, entre la terre, le crayon et les mots, Fromentin, entre la plume et le pinceau. Pour d’autres épistoliers, la question revient : comment se donner ses propres moyens ? Comment créer un langage à soi ? Pourquoi préférer un langage à un autre ? Les écrivains, sculpteurs, philosophes, tels Alain, Henry de Waroquier, André Lhôte, Alain-Fournier, plutôt que de se limiter à une seule voix, construisent du sens à plusieurs. Une autre question revient dans ces lettres : faut-il vivre ou créer ? Peut-on créer et vivre ? Peut-on écrire autrement qu’en artiste ? Vivant Denon ne fait pas la différence « Si vous vous voulez que je vous parle de moi je ne vous parlerai que peinture » ; tout le reste appartient à la peinture » écrit le graveur à son amie vénitienne. Et qu’est ce qu’écrire en artiste ? Guibal semble en avoir une idée, lui qui réclame à Füger : « Dans un de vos momens de loisir [...] écrivés moi une lettre d’artiste. » Il existe bien un imaginaire de la lettre d’artiste qui doit répondre aux attentes du destinataire : description des monuments pittoresques, visites des ateliers, fréquentation des salons où l’on rencontre d’éventuels commanditaires. Bien des épistoliers ici présentés dérogent à cette règle, et n’écrivent pas ce morceau d’anthologie attendu par leur destinataire.
Écrire une « lettre d’artiste » supposerait que l’épistolier accepte de jouer le jeu de la représentation. Plusieurs des études s’intéressant à des correspondances de jeunesse montrent en effet que la lettre n’est pas le décor devant lequel se met en scène une identité d’artiste, mais plutôt le cadre où elle se constitue : on ne deviendrait pas artiste tout seul, mais avec l’autre, en face de l’autre. Comme le note Juliette Carré, la lettre offre un espace où il est possible de « tenter une définition de soi qui contribue au processus de formation ». Le cas de Fromentin est particulièrement intéressant à cet égard. Dans ses doutes, ses hésitations entre le pinceau et la plume : la « langue qui parle aux yeux » et celle « qui parle à l’esprit », dans l’insatisfaction chronique » que met en valeur Brigitte Diaz. Celui du jeune paysagiste Castellan est touchant également. « Sans ambages », il livre à son ami Fabre « avec humilité », ses questionnements, ses doutes et aussi ses satisfactions. À partir de ce dialogue épistolaire, de ces confidences, Zenon Mezinski dessine le « parcours intellectuel original » du paysagiste.

Quelques études montrent aussi le rôle de l’éditeur qui parfois n’hésite pas à « recomposer la correspondance »...

G. H.-B. Souvent, ce sont les seconds lecteurs en effet, les éditeurs, qui recomposent la correspondance afin de transmettre de l’artiste défunt une image qui leur convient. Le chemin de l’enfer est pavé des meilleures intentions. Fractionner, mutiler, voire réécrire les lettres afin de ne laisser filtrer que ce que l’éditeur estime être la bonne image de l’artiste au service duquel leur vocation leur demande de rester.
C’est le cas du fétichiste Burty qui trie, tronçonne, recompose la correspondance de Delacroix, comme le montre Thierry Laugée. C’est le cas de Coupin qui utilise la technique de la citation tronquée pour faire dire à Girodet ce qu’il juge bon de lui faire dire et pour masquer son girouettisme. L’édition de la correspondance devient alors l’œuvre de l’éditeur. Il se fait créateur, au même titre que le biographe d’une image, il gomme les vulgarités, les sentiments mesquins et corrige, il va sans dire, les fautes d’orthographe. Il est si tentant de laisser les statues sur leur piédestal. Édition, trahison pourrait devenir le slogan de plusieurs des communications ici réunies.

Quel sera le sujet du prochain séminaire (2012) sur l’épistolaire ?

G. H.-B. Le Séminaire 2012 que j’anime à la Maison de la recherche à Paris IV s’occupera de questions d’édition et se partagera entre la présentation de correspondances connues comme celle de madame de Maintenon, et d’autres tout à fait inédites, telles des lettres de la noblesse de Bretagne. Une séance sera également consacrée à la correspondance de Lucien Bonaparte et une autre aux lettres de Port Royal.
Quant au numéro 38 de l’Épistolaire, il comportera deux dossiers, l’un sur la lettre comme « Archive de la création », et l’autre sur « L’Expérience du temps » dans les correspondances. Encore de belles découvertes à venir.

.........

Entretien avec Geneviève Haroche-Bouzinac, lauréate du Prix Chateaubriand
http://maison-de-chateaubriand.haut...

Geneviève Haroche, Vigée Lebrun Geneviève Haroche-Bouzinac
Louise Elisabeth Vigée Le Brun
Histoire d’un regard

Éditions Flammarion,
Coll. Grandes biographies,
19 octobre 2011. 688 pages
Prix Chateaubriand 2011



Sites Internet

L’A.I.R.E. (association interdisciplinaire de recherche sur l’épistolaire)
http://www.epistolaire.org/

Revue n°37 - 2011 - Commander un numéro
http://www.epistolaire.org/category...

Centre des correspondances et des journaux intimes des XIXème et XXème siècles
http://www.ccji.cnrs.fr

Centre universitaire de lecture sociopoétique de l’épistolaire et des correspondances
http://www.mapageweb.umontreal.ca/m...

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