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Aragon. Lettres à André Breton (1918-1931) Par Gaëlle Obiégly

 

Aragon, Lettres à André Breton Sur la couverture, le nom du destinataire est plus grand que celui de l’auteur. Et au fil de la lecture de ces lettres de Louis Aragon la stature de celui à qui il s’adresse se fait toujours sentir ; inspirante, ou pénible. Par rapport à Breton, qui a noué de fortes relations et amitiés littéraires, Aragon est seul. Son enthousiasme pour Breton est immédiat, et réciproquement, semble-t-il. Lionel Follet, qui a établi cette édition, l’introduit avec une précision remarquable. Les notes, abondantes, pallient pertinemment l’absence des lettres du destinataire. Ainsi, grâce à un extrait d’une lettre de Breton citée dans la présentation, on perçoit l’emballement de celui-ci pour Aragon « vraiment un poète, avec des yeux levés très haut ». L’admiration d’Aragon pour Rimbaud a fait naître leur amitié et l’a entretenue.

Les lettres d’Aragon sont traversées de phrases de Rimbaud. Faire siennes les phrases d’un autre, s’approprier une parole admirée, s’y reconnaître, pourquoi ne pas l’appeler un geste politique. Car « je » parle toujours au sein du « nous ». N’importe quel poète est obligé de se servir des mots des autres pour exprimer sa singularité. Aragon, sa solitude, sa vie aux armées, ses Illuminations et sa Saison en enfer au front, c’est ce qui se lit dans les phrases d’un autre. Les allusions rimbaldiennes disent le « je » qui les utilisent et le « nous » qu’elles concernent. Ces citations sans guillemets instaurent l’intersubjectivité que ces lettres donnent à penser. Qui est l’autre auquel Aragon s’adresse ? On le suppose dominateur, cinglant. Ou bien c’est la position que lui donne Aragon qui nous conduit à ces déductions. Imaginant, d’après les lettres, quelques propos et reproches de Breton, on conçoit chez lui de la mesquinerie. Aragon a des préciosités, mais surtout de la fraîcheur. Ce qui, sans doute, plait à Breton qui louait les textes de Soupault pour leur liberté et leur fraîcheur.

Cette influence de Rimbaud sur ce qu’il écrit, Aragon, ne s’en cache pas. « C’est assez de vouloir faire du Rimbaud », avoue-t-il à Breton auquel il dit, dans une lettre du 24 mai 1918, qu’il vient de déchirer un poème qu’il travaillait depuis trois semaines. Et Aragon « propose d’être dieu », c’est-à-dire autonome, libéré de « tous les autres et de Rimbaud ». N’est-ce pas cela prendre possession de son génie ? Pas de lyrisme, mais une rage, alors, s’entend dans ce commandement qu’il s’adresse « il est grand temps de faire du soi. » Ces lettres, par moments, ressemblent à un journal intime. Comme si Aragon se parlait à lui-même. Elles sont pourtant sans intimité, ou plutôt elles montrent un homme entièrement habité par l’écriture, et la politique.

Les lettres du début sont des lettres de jeune homme ; désinvoltes et chaotiques. On en voit quelques-unes, telles qu’elles sont arrivées à Breton, calligraphiées, sans la couleur. Il y est question des amis, de textes qu’ils se donnent à lire. Et l’on comprend que leur esthétique est leur morale. Des jugements portés sur les artistes qu’il rencontre, celui sur Poulenc, dit beaucoup sur l’arrogance des surréalistes. Poulenc, écrit Aragon à Breton dont il cherche souvent la complicité, est « extraordinairement jeune et tu sais que je ne prise rien tant que cette qualité ». Et, plus tard, en novembre 1919, Aragon ayant appris la mort d’Apollinaire, n’exprime, alors, aucun chagrin. Car celui-ci « n’avait plus rien à dire, commençait à mal tourner » et il conclut « qu’aurions-nous tiré de lui ? »

Il y a cette phrase célèbre d’Apollinaire « Ah, Dieu, que la guerre est jolie », cette phrase frivole qui dégoûte Aragon. De toute manière ceux qui nomment la guerre lui font horreur. Il est au front. Une bonne partie des lettres qu’il adresse à Breton sont écrites du front. Il lui parle très peu de ce qui s’y passe. Pas grand-chose de racontable immédiatement, sans doute. Il n’y comprend rien, il en fera un vers, un fameux, plus tard. Mais à Breton, il ne dit pas grand-chose de la guerre, parce qu’il veut être autre chose à ses yeux qu’un soldat. Ce dont il lui parle c’est de la vie intérieure, pas du rôle qu’il est censé tenir, pas des refrains de marche, mais de la puissance extraordinaire d’Ibsen sur son système nerveux. Aragon à la guerre lit et écrit et frôle la mort et le dit à peine ou en feignant d’en rire. « On est un héros d’écrire par telles circonstances, et littérairement. » Des circonstances, on ne sait rien. Car Breton n’a pas à les savoir. Tandis que s’adressant à Jean Vergnet-Ruiz, un ami avec lequel il a étudié la médecine, Aragon n’a pas le même ton. Là, il dit les faits, dit qu’il a failli mourir trois fois, que des obus ont éclaté contre lui, à ses pieds, dans la cuvette où il se lavait. Qu’il aime cette vie, qu’il aime cette guerre, qu’il n’a jamais été aussi heureux, cela il ne peut le confier à Breton. Cette lettre à Jean Vergnet-Ruiz, placée en appendice, nous donne une autre version de son existence au front. Elle est moins rimbaldienne. Il est hâbleur quand il parle à Breton, son aîné. C’est de la pudeur, c’est le dandysme, il cache sa guerre. Je ne crois pas qu’il ait le désir de plaire à Breton, mais celui de l’atteindre. Et cela repose sur le son, l’image, la couleur. On l’a tué trois fois, ce qui lui vaudra « un ridicule ruban vert et rouge », il annonce ainsi sa citation à Breton et lui garantit qu’il ne parlera pas de la mauvaise compagnie dans laquelle il est, ni « des obus bzzz ». C’est le mois de juillet 1918, Aragon n’en revient pas « du plaisir de crier très haut dans les tranchées. »

Bien plus tard, en août 1926, séjournant à Biarritz il écrit à Breton au sujet de Lise Deharme. Peu importe. Là encore, ce n’est pas tellement l’objet qui compte mais le sujet auquel cela s’adresse. Il y a eu une dispute entre Breton et Deharme. Aragon relate un échange qu’il a eu avec Lise Deharme. Sans doute veut-il les réconcilier, ne se sentant pas en rivalité avec une femme. Elle est triste, écrit-il, triste « d’être fâchée avec tout ». C’est un lapsus. L’éditeur a corrigé en bas de page. Le « tout » à la place de « toi » nous renseigne sur ce que représente alors Breton pour Aragon. Son langage est perturbé par le destinataire, ce destinataire-là. Il s’adresse rarement à lui en le nommant, mais l’appelle son ami, son cher, son cher enfant. A ce moment-là, leur amitié n’a plus que quatre ans à vivre. Le ton n’est plus celui des débuts, il est maintenant plus affectueux et moins allusif. Sans doute parce qu’entre eux plus rien ne va de soi.

Dans les dernières années de la correspondance de Breton et d’Aragon se manifeste leur enthousiasme pour la révolution marxiste. Celle-ci est mise en rapport avec la révolte surréaliste. Les lettres d’Aragon attestent d’une réflexion ardente vis-à-vis de la révolution. Il déclare, le 7 septembre 1925, à celui qui est encore son cher ami, qu’une révolution n’est jamais accomplie. Ses positions politiques sont exprimées avec honnêteté. Il s’engage, alors, fermement dans l’action politique. La voix du poète fait place à une manière de chef de parti, dans la dernière partie de cette lettre-ci. Malgré le témoignage d’une soumission à l’autorité de Breton dont il partagerait les avis, « sans examen », Aragon s’avance vers d’autres horizons, d’autres dogmes.

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Aragon
Lettres à André Breton, 1918-1931
Édition établie, présentée et annotée par Lionnel Follet
Gallimard, novembre 2011
469 pages, 23,90 €

Publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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Lionel Follet appartient à l’Équipe de recherche inter-disciplinaire sur Aragon et Elsa Triolet.
Il a publié notamment, d’Aragon, l’édition renouvelée de La Défense de l’infini (Gallimard, 1997 et 2002), et Papiers inédits, 1917-1931 (Gallimard, 2000, avec Édouard Ruiz).

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