Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Entretien avec Brigitte Diaz
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Brigitte Diaz Brigitte Diaz
© Droits réservés

Brigitte Diaz est professeur de littérature française à l’Université de Caen et présidente de l’A.I.R.E. (Association interdisciplinaire de recherches sur l’épistolaire).
Ses recherches portent sur Stendhal, Balzac, Sand, Flaubert, Baudelaire, la littérature épistolaire et la littérature personnelle. Elle a publié de nombreux articles et plusieurs ouvrages dont notamment L’Épistolaire ou la pensée nomade (Puf, mars 2002), Stendhal en sa correspondance (Honoré Champion, 2004) et L’épistolaire au féminin : Correspondances de femmes XVIIIe-XXe siècle (Collectif - PU de Caen, 2006 ; colloque de Cerisy-la-Salle)

Correspondance d’Eugène Fromentin Correspondance d’Eugène Fromentin
Sous la direction de Barbara Wright
CNRS Editions,1997, 2396 pages.

Pour le colloque « Artistes en correspondances », vous avez consacré une étude au peintre et écrivain Eugène Fromentin (1820-1876) intitulée « La Lettre à l’œuvre. La Correspondance de jeunesse d’Eugène Fromentin ».
Est-ce que vous avez choisi de vous intéresser plus particulièrement aux lettres de jeunesse parce qu’elles sont, plus que le reste de son abondante correspondance, un témoignage de sa formation et de son désir de devenir peintre ?

Brigitte Diaz La correspondance d’Eugène Fromentin, éditée par Barbara Wright, a fourni la matière de deux forts volumes rassemblant plus de 1500 lettres : c’est dire que le peintre a été un épistolier assidu et fécond. Couvrant la plus grande partie de sa vie - de 1839 à 1876, année de sa mort - ses lettres présentent une assez grande diversité de formes et d’enjeux. Nous pourrions les regrouper en cinq grandes rubriques : les lettres familiales, et parmi elles l’abondant corpus des lettres de jeunesse à ses parents ; les lettres de sociabilité qui circulent en réseau au sein d’une petit communauté d’artistes et d’intellectuels amis de Fromentin ; les lettres de réflexion critique et esthétique qui portent sur la vocation de l’artiste et sur son métier de peintre ; les lettres intimes qui attestent du regard souvent inquiet que Fromentin a porté sur lui-même et qui font de sa correspondance une sorte de journal intime en pointillé ; enfin, les lettres de voyage, et notamment celles qu’il adresse à sa famille et ses amis lors de ses deux premiers voyages en Algérie en 1846 et en 1847. Dans chacun de ces ensembles la lettre assume des fonctions différentes selon les destinataires auxquels elle s’adresse, mais aussi selon les âges de la vie et de la correspondance. Tout comme l’autobiographie, en effet, la correspondance a ses âges et ses tournants : à dix-sept ans on assiste en « voyant » à « l’éclosion de sa pensée », à soixante ans, on a souvent oublié le moi d’autrefois, et, de toute façon, on ne « cherche plus le mot des énigmes de sa jeunesse », comme l’écrit George Sand, dans une lettre de 1866 adressée à Flaubert. C’est pourquoi les premiers chapitres des correspondances d’un écrivain ou d’un artiste sont souvent les plus passionnants pour le lecteur surnuméraire que nous sommes. Dans ces temps d’initiation, il ne s’agit jamais seulement pour l’épistolier de communiquer et d’envoyer des nouvelles, mais aussi de se mettre en scène dans le présent, de se projeter dans le futur, d’interroger à la lumière du débat épistolaire ses choix de vie, ses options esthétiques, bref de « s’inventer artiste ».
Comme beaucoup de correspondances d’artistes du 19e siècle, celle de Fromentin est particulièrement dense dans ses premières années qui sont celles de l’entrée dans la création artistique. On comprend aisément que la dimension programmatique, prospective, voire conquérante de la correspondance s’amenuise avec l’âge : diminuent alors la tension, l’élan, l’énergie qui portent en général les lettres de jeunesse vers un projet de vie et font d’elles une sorte de journal de conquête. C’est le cas de la correspondance du jeune Henri Beyle qui n’est pas encore Stendhal, ou de celle d’Aurore Dudevant qui deviendra George Sand. Comme l’écrit celle-ci, la lettre, c’est la première forme venue, une « forme à tout faire », en quelque sorte, la plus accessible pour les écrivains néophytes et qui autorisent tous les styles. Mais la diversité des possibles épistolaires est incontestablement plus marquée dans les temps de jeunesse et d’immaturité, où les dialogues, les réflexions, les confessions épistolaires sont autant de façons de construire son identité. La correspondance de jeunesse décrit, sur le vif et en temps réel, la genèse d’un « je », c’est-à-dire l’entrée simultanée d’un sujet dans la vie et dans l’écriture. Et quand l’épistolier est un artiste ou veut le devenir, la lettre s’enrichit d’une dimension supplémentaire, en réalité indissociable de sa partie intime : celle de la vocation et de son affirmation. La correspondance devient fait alors une sorte de laboratoire d’idées et de formes qui participent non seulement à la genèse d’une esthétique, et à la genèse des œuvres mais aussi à la genèse d’un « être artiste ». Chez Fromentin, comme chez d’autres épistoliers du 19e siècle, la correspondance de jeunesse se signale par sa vitalité et les lettres qui précèdent ou même accompagnent son entrée dans la création artistique jusqu’aux deux premiers voyages en Algérie constituent de précieux témoignages sur sa formation d’artiste et sur ses horizons esthétiques. Pour qui veut saisir les prémices de son œuvre singulière où écriture et peinture de mêlent constamment, la correspondance de jeunesse de Fromentin est assurément un instrument d’optique essentiel. La pratique épistolaire étant en quelque sorte le point d’intersection entre les diverses facettes de son talent et de sa production artistique.

Ces lettres montrent sa difficulté à s’affirmer en tant que peintre auprès de sa famille. À son ami Armand du Mesnil, à qui sera d’ailleurs adressé plus tard son récit sous forme de lettre, Un été dans le Sahara (1857), le jeune homme se plaint des critiques défavorables de son père...

B. D. En effet, l’entrée dans la carrière a été difficile pour le jeune Fromentin, non seulement en raison de son milieu d’origine - une bourgeoisie de province très conservatrice - mais aussi de par ses propres incertitudes sur son talent. Il lui a fallu d’abord combattre l’hostilité de sa famille à l’égard de sa vocation d’artiste. Son père, médecin dirigeant un asile d’aliénés à Lafond près de La Rochelle, avait beau être un amateur de peinture et même un peintre dilettante ayant fréquenté dans sa jeunesse les ateliers de Jean-Victor Bertin, d’Antoine Gros et de François Gérard, il n’encouragea pas la passion de son fils. Bien au contraire, il lui imposa des études de droit plus aptes, pensait-il, à lui apporter fortune et considération sociale. Le jeune peintre, que le droit « ennuie à crever » (13 octobre 1842), n’a donc reçu ni soutien ni même compréhension de ses parents, ce dont il se plaint amèrement dans les lettres à ses amis : « Je dessine avec assez d’ardeur, mais je ne trouve autour de moi que des antipathies pour tout ce qui n’est pas droit, au lieu de recueillir des encouragements, moi qui en ai si grand besoin » (à Paul Bataillard, 8 septembre 1842). On mesure l’opposition farouche du père à ses plaintes et récriminations continuelles. Non content de contrarier la vocation de son fils, le docteur Fromentin critique âprement ses premiers essais, en bon partisan de la peinture académique qu’il est. S’il est manifestement ébranlé par le désaveu paternel Eugène Fromentin n’abdique pas pour autant : « Mon père, écrit-il, critique amèrement tout ce que je fais. - Si je n’avais pour moi la conscience du bien et l’autorité de mon maître, je renoncerais à peindre » (À Paul Bataillard, 11 septembre 1844). On comprend à lire cette correspondance entre le père et le fils que les lettres sont aussi pour ce dernier un outil de résistance contre l’autorité paternelle. Il s’agit à force d’argumentations et de professions de foi de convaincre ce père récalcitrant mais peut-être aussi de se convaincre soi-même du bien fondé de ses choix. La lettre fait quelque part office de pacte symbolique pris avec soi-même devant ces témoins que sont les correspondants, comme le laisse à penser cette déclaration quelque peu solennelle de Fromentin à ses parents : « Je sens bien que nous aurons beau faire, vous et moi, que la vocation qui m’entraîne, téméraire ou non, est plus forte que tous les conseils, et toutes les résolutions contraires. [...] Je suis peintre, je le crois, je le sens : on me l’affirme. Pourquoi mon Dieu, me contraindre à n’être pas ce que je puis être ; à devenir ce que je ne puis tenter » (30 avril 1845). Les dialogues épistolaires que Fromentin entretient parallèlement avec ses amis, notamment avec Armand du Mesnil et Paul Beltrémieux, soutiennent et alimentent cette force de résistance qui se cherche dans la correspondance, et ravivent l’énergie de Fromentin quand elle vient à fléchir. C’est un dispositif qu’on retrouve dans bien des correspondances de jeunesse d’artistes ou d’écrivains du 19e siècle. Stendhal, quand il n’est encore qu’Henri Beyle, déploie dans ses lettres une véritable stratégie de lutte contre le pouvoir de son père : il adresse ses missives à sa sœur comme autant de déclarations de guerre contre ce père qu’il appelle le « bâtard ». Bien d’autres adolescents célèbres - pensons à Rimbaud qui en est l’archétype littéraire - ont fait de leur correspondance des machines de guerre contre les pouvoirs en place, ceux de la famille ou de la société. Chez Fromentin, cette opposition est toujours contenue et jamais il ne va jusqu’au conflit ouvert ; ses lettres, au contraire, cherchent constamment la négociation et la conciliation avec ses parents. À partir de 1847, année où Fromentin expose trois toiles au salon officiel, les disputes familiales vont d’ailleurs cesser et le dialogue épistolaire prendra un autre tour. Une lettre à la mère enregistre ce changement de régime, elle signe en quelque sorte l’acte de naissance du peintre : « Mon tableau a réussi au-delà de mes espérances. Mon père est converti. Je suis libre. - Je suis peintre. - Mon avenir est entre mes mains. » (À Paul Bataillard, 27 mai 1847).

Eugène Fromentin correspond avec ses parents, ses amis. L’écriture (des lettres) est-elle influencée par le destinataire ? Il semble que la correspondance prend parfois une forme diaristique, journal intime ou journal de bord...

B. D. « Qui écrit ? À qui ? Et pour envoyer, destiner, expédier quoi ? À quelle adresse ? » ce sont les questions que se posaient Jacques Derrida dans son livre La Carte postale (1980), et, à vrai dire, on peut se les poser pour toute correspondance et a fortiori pour les correspondances d’écrivains chez lesquels l’écriture n’est jamais un medium tout à fait ordinaire. N’oublions pas à cet égard qu’Eugène Fromentin est aussi un véritable écrivain et non pas un peintre qui écrit. À qui donc s’adresse véritablement la lettre, dont la vocation première est d’instaurer une communication entre destinateur et destinataire ? Au 19e siècle, siècle de l’intime et de la subjectivité, la lettre n’est plus tout à fait ce qu’elle était du temps de la marquise de Sévigné : « une conversation entre les absents ». Au moment où le genre autobiographique connaît une expansion sans précédent, la lettre, elle, s’offre comme une des modalités les plus accessibles d’« écriture de soi ». Dans le climat de confiance que suscite l’amitié épistolaire, Fromentin, comme d’autres épistoliers de son temps, a trouvé le terrain propice à une étude de soi qu’il aurait pu effectivement mener dans le cadre d’un journal intime. La correspondance cependant s’enrichit d’une dimension dialogique et amicale qu’ignore forcément le journal personnel, d’autant plus quand le destinataire de la lettre fait figure d’alter ego. Contrairement au diariste qui écrit en solo et sans se soucier de l’intervention d’un regard étranger, l’épistolier attend en retour de ses confidences une évaluation, assentiment ou condamnation peu importe, pourvu qu’un autre vienne les soumettre à son regard et à son écoute. C’est cette relation amicale et néanmoins critique que Fromentin recherche à établir avec ses correspondants, qui sont comme lui dotés d’importantes ambitions intellectuelles et artistiques. Les lettres qu’il adresse à ses amis, et particulièrement pendant le voyage en Algérie, prennent souvent une forme diaristique, il les désigne d’ailleurs sous le nom de lettre-journal ». Dans ces longues lettres où la confidence se mêle la réflexion esthétique Fromentin consigne notes et commentaires sur son travail, sa méthode, ses progrès ou ses échecs . C’est souvent le cas des lettres qu’il adesse à son ami Armand du Mesnil où il s’agit non seulement de fournir un journal de bord de son travail mais aussi de donner plus de vie et d’intimité à leur relation épistolaire : « Je commercerai demain ou après-demain ma première lettre-journal. Ce sera le seul moyen de vivre près de toi, de t’avertir heure par heure de mes impressions, et de te faire savoir, cher ami, à quel point tu assistes à mon travail » (Juin 1852).

La correspondance de jeunesse expose les incertitudes du peintre, « commente [je vous cite] et analyse le rapport souvent malheureux qu’il entretient avec ses œuvres »...

B. D. La correspondance a été pour Fromentin le lieu privilégié où mener une réflexion esthétique au plus près à sa pratique. Les lettres sont pour lui l’occasion de présenter mais aussi de commenter ses méthodes, ses choix, son rythme de travail et surtout de jauger la valeur de sa peinture. Il partage cet usage de la correspondance comme espace critique avec beaucoup d’écrivains et d’artistes de son siècle - Sand, Balzac, Stendhal...- , c’est le cas exemplaire de Flaubert qui n’a pas voulu consigner ailleurs que sur les feuilles volantes de ses lettres les éléments de sa poétique. Sans doute la vocation d’écriture de Fromentin est-elle aussi pour beaucoup dans son goût et sa pratique de l’écriture épistolaire. Cela étant, le peintre n’est jamais très indulgent avec lui-même. Bien au contraire, on sent poindre dans la plus grande partie de sa correspondance un regard aigu, sans indulgence et souvent insatisfait sur ses œuvres. Si Fromentin n’appartient pas à la première génération romantique, celle des Musset et des Sand, il a assurément hérité d’elle le goût amer du désenchantement. Souvent mélancolique, toujours sceptique sur la véritable force de son talent, Fromentin, fait de la lettre un exercice d’auto-analyse sans complaisance. Le jugement qu’il prononce sur sa peinture dans une lettre à sa mère est assez emblématique de la distance désillusionnée qu’il entretient à l’égard de son œuvre : « Quand de la peinture n’a comme la mienne, qu’un certain équilibre de qualités secondaires, un dessin à peu près correct , une couleur fine et agréable, mais dénuée de ressort puissant, enfin ce je ne sais quoi de tempéré que je m’applique à maintenir, de peur de m’égarer dans les excès et de grossir le nombre déjà grand des excentriques, elle pâlit, elle s’efface, et , n’ayant rien de tranchant, a déjà l’air émoussé. »(24 mars 1847). Certes, avec le temps et le succès venant, cette insatisfaction chronique va s’atténuer et se muer en une acceptation de ce qu’il considère comme ses limites. Mais la lettre continuera à enregistrer les incertitudes mais parfois aussi les enthousiasmes de ce peintre-écrivain qui eut toujours le désir de faire jouer l’une avec l’autre, selon sa formule, la « langue qui parle aux yeux » et celle « qui parle à l’esprit ».

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite