Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Entretien avec Maxime Rovere
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Maxime Rovere portrait Maxime Rovere
Photo. DR.

Maxime Rovere, né en 1977, est agrégé et docteur en philosophie. Ancien élève de l’École normale supérieure et de l’École du Louvre, il a publié des ouvrages sur Spinoza (Exister. Méthodes de Spinoza, CNRS Éditions, 2010), dont il a traduit la Correspondance (GF, 2010). Il a également préfacé et traduit l’édition des Carnets B de Charles Darwin (Rivages, 2008) ainsi que ses Écrits intimes (Rivages, 2009), et Qu’est-ce que le contemporain ? de Giorgio Agamben (Rivages, 2008). On lui doit également, en collaboration avec Magali Mélandri, Rouge kwoma, Peintures mythiques de Nouvelle-Guinée (Musée du Quai Branly, 2008). Il a publié en 2011 aux Éditions Gallimard dans la collection Folio Biographies, Casanova. Il collabore régulièrement au Magazine Littéraire.

Vous avez publié notamment des ouvrages sur Spinoza, traduit sa Correspondance et traduit également un ouvrage de Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ? (Rivages, 2008). Qu’est-ce qui a déclenché ce travail biographique sur Casanova paru en 2011 chez Gallimard (Folio Biographies) ?

Casanova par Maxime Rovere Maxime Rovere Il s’agit d’un travail de commande. Gérard de Cortanze (directeur de la collection Folio Biographies) m’a contacté pour écrire sur un tout autre auteur, puis nous nous sommes entendus sur Casanova. Au moment où j’ai accepté, je n’en avais pas encore lu une seule ligne, mais je savais que Spinoza était le seul auteur philosophique cité par Casanova dans sa préface. Par conséquent, je voyais bien qu’il y avait une affinité possible ; Spinoza, ayant théorisé un certain rapport au corps que Casanova, au moins dans l’image que je pouvais m’en faire, avait peut-être incarné. C’est évidemment un peu plus compliqué puisque Casanova est né un siècle plus tard (1725-1798) et possède sa propre petite philosophie qui n’a pas la cohérence systémique de Spinoza. En lisant Casanova, j’ai fait la rencontre non seulement d’un itinéraire de vie, mais aussi d’un vrai penseur, se posant des questions avec beaucoup de sérieux, esquissant des réponses dans un texte d’une très grande qualité. Ce travail a donc été une véritable rencontre.

Parlez-nous de la publication posthume du manuscrit Histoire de ma vie dont la version intégrale n’a été éditée qu’en 1962 par Brockhaus-Plon...

M.R. En 1798, Casanova meurt au moment où il était en train de retoucher et de recopier pour la troisième fois, le manuscrit d’Histoire de ma vie qu’il avait déjà fait lire à quelques-uns de ses amis. Son neveu, Carlo Angiolini, emporte ce manuscrit selon ses vœux à Dresde où il est conservé par sa fille, donc par la petite-nièce de Casanova, à qui l’éditeur Brockhaus propose une première fois un achat qu’elle refuse. La scène se passe dans le premier quart du XIXème siècle. Puis, elle accepte de le vendre à ce même éditeur qui le publie en allemand et supprime un certain nombre de passages. Les modifications sont de deux ordres : l’un concerne les passages érotiques et l’autre, les passages politiques où Casanova se livre à sa colère contre la Révolution et un conservatisme d’ordre culturel. Pendant 150 ans, tous ceux qui parleront de Casanova n’auront eu accès qu’à ce texte partiel et transformé.

Comme par exemple, Stefan Zweig...

M.R. Quand Zweig travaille sur Casanova pour un essai biographique intitulé Trois poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï (1928), l’éditeur Brockhaus qui possède le manuscrit refuse tout accès à ce texte, peut-être, c’est ce que disent aujourd’hui les descendants de la maison, parce qu’il prévoyait déjà d’en faire une version correcte. Pendant la guerre, ce manuscrit est exposé aux bombardements, il va être trimbalé dans des conditions invraisemblables, dans un camion, d’une zone d’occupation à l’autre. Et pour finir, en 1962, c’est une association entre l’éditeur allemand Brockhaus et la maison Plon en France qui donne lieu à cette première édition. En fait, ce manuscrit a une histoire extrêmement compliquée, liée à la fois à la sottise de Casanova qui n’a pas accepté de passer les contrats qui lui étaient proposés de son vivant, à la difficulté de réception d’un tel texte dans un dix-neuvième siècle qui a pris toutes les directions morales que refusait Casanova et donc un moment où il devenait impossible de publier ce texte, et aux aléas de l’histoire du XXème siècle. Finalement, Casanova est un auteur très jeune et bien sûr, par rapport à Spinoza, on n’est pas du tout dans la même configuration. Il s’agit d’un rayonnement lié entièrement à une sorte d’aura et pas du tout au texte lui-même. L’arrivée du manuscrit en France, en 2010, est une date extrêmement importante pour Casanova. Il paraît lointain, perdu dans son dix-huitième siècle, mais c’est sa nouvelle vie qui commence, car aujourd’hui, il est d’une part intégré à la Bibliothèque nationale de France comme un auteur français, et d’autre part, grâce à ce manuscrit, Casanova, reconnu enfin comme l’un des grands écrivains du XVIIIème pourra à nouveau faire l’objet d’études approfondies après celles menées depuis les années 1960.

Que dire de l’écriture, du style de Casanova qui souvent recourt à la métaphore, se met en scène ?

M.R. Dans Histoire de ma vie, il y a deux types de considérations : des considérations de détails et des considérations globales. À la lecture, on se dit souvent qu’il y a de jolies tournures, qu’elles sont sans doute caractéristiques de l’époque. Certes, il y en a. Cependant, Casanova qui est italien, qui a appris la langue française sur le tard, qui devait parler avec un accent à couper au couteau, utilise un très grand nombre d’italianismes, autant dans la syntaxe que dans le lexique. Cet exotisme a séduit ses amis, les premiers lecteurs, qui trouvaient que ce français de Vénitien était d’une grande originalité. Ensuite, il y a des considérations globales sur ce qu’est « écrire une vie », où Casanova a mis au point un système assez complexe qui associe à la fois la sincérité et l’invention. La sincérité est d’ordre moral, c’est-à-dire qu’il va très facilement confesser des choses qui ne sont pas très glorieuses, se montrer dans des situations d’extrême détresse, de grand désarroi ou à l’inverse de grande fourberie. Il se met en scène dans des situations où il n’est pas toujours à l’honneur et en même temps, il va faire en sorte que son lecteur ou sa lectrice se situe presque toujours de son côté parce qu’il y a une séduction dans l’écriture et un humour qui font que même quand on serait tenté de porter un jugement, on le suspend. Au fond, il décrit la vie comme un jeu. Cette manière de jouer à la fois avec la vraie vie et avec le personnage qu’on est soi-même est extrêmement rafraîchissante et apporte au lecteur un certain rapport à la vie qui transforme ce qu’il attend habituellement d’un discours sur soi. Dans mon expérience de biographe, j’étais confronté à cette difficulté de savoir discriminer le vrai du faux, prendre mes distances avec les mensonges. C’est parfois très troublant de se dire je suis en train de lire quelqu’un qui essaye d’avoir ma confiance et qui me trompe. En fait, je crois que le rapport de Casanova à la vie et à l’écriture est quelque chose qui dépasse cette exigence de vérité factuelle pour demander une espèce de communion cœur à cœur sur des choses beaucoup plus importantes que la vérité des faits. Ceci est très fort et suscite une empathie de la part du lecteur qui est tout à fait singulière.

Il écrit : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme, ce sera moi. »

M.R. Au moment où il écrit Histoire de ma vie, Casanova est en dialogue avec celui qui a fait ce qu’il aurait voulu faire : Jean-Jacques Rousseau. Quand il écrit la phrase que vous citez, Casanova pense à Rousseau, veut le défier sur son propre terrain. Rousseau, dans les Confessions, se présente à son lecteur comme ses lecteurs se présentent à leur confesseur, en disant : « Vous, vous avez l’habitude de vous faire juger par Dieu, moi, j’ai décidé de me faire juger par vous, voilà toute ma vie ». Casanova va transformer la posture de Rousseau en disant : « Je serai aussi vrai que lui », et « Moi, mon seul objectif, c’est le plaisir, le plaisir de mon lecteur, et mon propre plaisir. » Tout l’objectif de Rousseau va se trouver pulvérisé puisque Casanova entre sur le terrain de la vérité en rappelant une chose que Rousseau n’avait pas prise en compte, c’est que nous ne tenons à la vérité que dans la mesure où elle nous fait plaisir. Il y a une certaine distance que Casanova va savoir manier avec originalité.

Il semble que Casanova ait rencontré Rousseau. Il dit de lui : « L’éloquent Rousseau n’avait ni l’inclination à rire, ni le divin talent de faire rire ».

M.R. Cette rencontre avec Rousseau suscite un débat. Il est vrai que Marie Françoise Luna (spécialiste des mémoires du XVIIIème siècle) a de très bons arguments pour suggérer que la rencontre avec Rousseau n’a pas eu lieu parce que le texte de Casanova est beaucoup plus général que d’habitude. Il ne livre aucun des petits détails qu’il donne fréquemment, par exemple, sur la disposition de la pièce, l’odeur, l’aspect du personnage, ses vêtements. En revanche, tout indique que Madame d’Urfé avec qui il dit être allé chez Rousseau a fait ce voyage seule, qu’elle a raconté à Casanova ce qu’elle a vu et que dans son récit, Casanova s’attribue cette excursion et réinjecte ce qui est en fait le plus commun de l’époque, c’est-à-dire que « Rousseau est un type bizarre qui vit pour le scandale général en concubinage avec sa servante ». Casanova rajoute aussi des considérations qui ressemblent davantage à la psychologie de Madame d’Urfé qu’à la sienne. J’avoue qu’on peut être facilement dupe et que dans la biographie, je n’ai pas estimé absolument nécessaire de faire cette mise au point notamment parce que j’en faisais d’autres. Encore une fois, la vérité des faits s’efface derrière l’importance de ce que représente Rousseau pour Casanova. De toute façon, du vivant de Casanova, tous les écrivains de son époque sont des hommes à abattre.

Et la rencontre avec Voltaire ?

M.R. La rencontre avec Voltaire ne se passe pas du tout telle qu’elle est racontée dans Histoire de ma vie. En fait, ils se sont vus à plusieurs reprises et pas en une seule fois comme l’écrit Casanova. En lisant les correspondances de Voltaire, en vérifiant dans les Gazettes qui était à tel endroit et à quel moment, on peut reconstituer les véritables itinéraires de Casanova. Il y a eu toute une génération, dont Helmut Watzlawick est le meilleur représentant, pour qui étudier Casanova, était faire ce travail de fourmi qui consistait à se plonger corps et âme dans le XVIIIème siècle. 
Voltaire et Casanova se sont donc rencontrés plusieurs fois. Il est clair que Voltaire était un homme extrêmement orgueilleux qui a pris de haut Casanova (façon de parler car Casanova faisait presque deux mètres et Voltaire était plutôt petit !). Je crois que les rencontres successives ne se sont pas très bien passées. Voltaire n’était pas sensible à la séduction qu’exerçait Casanova, en revanche, il était sensible à son esprit. Voltaire était quelqu’un d’extrêmement ironique et il n’était pas le genre de personne que Casanova aimait fréquenter car celui-ci se vexait pour un rien. Il est donc probable qu’ils aient entretenu des échanges électriques. D’autre part, Voltaire qui se piquait de bien connaître la littérature italienne était confronté à une sorte de patriotisme littéraire de la part de Casanova. Ces rencontres successives ont finalement créé une situation très embarrassante pour Casanova. En effet, il a, pour ainsi dire, rencontré l’idole de son siècle qui malgré tout devait être aussi la sienne, et cet échange n’a rien donné. Il est reparti furieux et a commencé à écrire contre Voltaire. Dans Histoire de ma vie, le temps passant, il modère ses propos, mais il a cette très belle formule - « Je suis parti assez content d’avoir dans ce dernier jour mis cet athlète à la raison » - qui est ironique, car Casanova a un corps d’athlète alors que Voltaire a un corps de criquet, et montre que même dans son imaginaire, il aura gardé quand même l’envie d’avoir triomphé du meilleur esprit de son temps. Il s’agit en fait d’un affrontement de mâles.

L’Europe de Casanova... Vous montrez dans votre biographie que Casanova quitte souvent un endroit plus par nécessité que par un désir délibéré de voyager...

M.R. Quand on peint Casanova en grand européen, découvreur de pays, fin observateur des mœurs, des coutumes, connaissant toutes les langues, on oublie qu’à l’époque, le tourisme n’existait presque pas. Quelques Anglais commençaient à faire le tour de l’Italie, mais c’était encore très rare. Casanova se rend souvent dans un pays parce qu’il a une raison de s’y rendre et surtout parce qu’il obtient l’une de ces fameuses lettres de recommandation qui permettent d’ouvrir les portes et qui déterminent la suite du parcours. Pendant toute une période de sa vie, Casanova cherche des projets et en fonction des personnes qu’il rencontre, continue son chemin pour essayer si possible de faire fortune, en tout cas, pour tenter de nouer des relations qui lui permettront de naviguer dans la haute société. Puis, progressivement, comme les dettes s’accumulent et lui font courir les pires risques, y compris l’emprisonnement, il ne cesse de fuir de pays en pays, de ville en ville. Casanova quitte un pays le plus souvent parce qu’il y est obligé. C’est une logique de fuite.
Ensuite, il va y avoir une logique d’empêchement. Casanova va découvrir de nouveaux pays parce qu’il ne peut plus retourner dans un certain nombre de lieux. Par exemple, lors de son dernier séjour en France, il est immédiatement reconnu, fait l’objet d’une expulsion sous quinze jours et il est contraint de repartir immédiatement. C’est dans cette situation-là qu’il va être poussé à faire les plus grands voyages, de Londres à Moscou, de Varsovie à Madrid. À la fin de ce périple, ce sera une autre logique, celle du retour qui fait penser à Ulysse. Après l’Espagne, Casanova n’aura qu’un objectif : rentrer à Venise. Pourtant, cet objectif va le contraindre à aller d’abord en Suisse où il pourra faire imprimer un ouvrage qui va lui apporter le pardon des inquisiteurs, naviguer ensuite dans plusieurs villes d’Italie pour y acquérir une réputation d’homme de lettres à travers les Académies littéraires dans lesquelles il va se faire vendre, pour enfin revenir tout près des États de Venise et attendre enfin de pouvoir y rentrer.
On n’a pas affaire à un touriste qui choisit ses destinations au gré du vent, on a affaire à quelqu’un dont les déplacements ont tous un sens d’un point de vue social et qui joue sur une sorte d’échiquier européen à placer des pions, et parfois se fait manger... Le voyage à « la Casanova » est ainsi.

Finalement, il est aventurier malgré lui...

M.R. Oui, je crois que de toute façon, on est aventurier malgré soi ; au XVIIIème siècle, c’est un terme assez injurieux qui correspond à peu près à ce qu’on appelle aujourd’hui un arnaqueur. Un aventurier, c’est quelqu’un qui prend des masques, qui n’est jamais tout à fait celui qu’il dit être. Casanova met du temps à accepter d’embrasser cette profession qui mime toutes les autres. Il est l’un des plus beaux exemples d’aventuriers du XVIIIème, avec peut-être ses principaux concurrents qu’il hait d’ailleurs de tout son cœur, Cagliostro et le Comte de Saint-Germain qui eux, sont beaucoup plus du côté de la magie. Casanova est à la fois un aventurier et un homme de lettres au sens large (qui peut être compétent dans des domaines très différents). Il est aventurier, c’est-à-dire arnaqueur professionnel dont la facticité est le métier, et capable, en véritable homme de lettres, de faire une expertise très sérieuse autant sur le port de Dunkerque que sur les mines de Riga en Courlande, puis enfin se livrer dans les Mémoires à un vrai travail de littérature au sens du plaisir du texte. 

Le jeu a beaucoup d’importance dans la société du XVIIIème siècle...

M.R. Le jeu traverse toutes les classes sociales. Les pauvres jouent entre eux dans la rue, on joue dans les auberges et dans la haute société. Nous imaginons des joueurs qui se mettent à égalité autour d’une table, et entreprennent de se lancer dans un jeu pour que le meilleur gagne. En fait, ça ne se passe pas du tout de cette façon, et particulièrement dans la haute société où les joueurs sont d’abord choisis. Certains doivent gagner, d’autres perdre. On peut se mettre à table pour aller perdre et donner de l’argent à quelqu’un, on peut se mettre à table pour aller demander de l’argent à quelqu’un d’autre, on peut aussi se réunir entre escrocs pour plumer le pigeon qui se sera mis à table. Les jeux ne sont pas équitables et les joueurs ne sont pas égaux. Toute la sociabilité se résume, se cristallise autour de la table de jeu. Et c’est pour cette raison que Casanova est un joueur. Par ailleurs, il n’est pas du tout indigne de tricher, ça fait partie du jeu. Qu’il soit de hasard ou de commerce (de calcul), il est indispensable que le jeu suive le cours qu’il est censé suivre.

Casanova et le rapport aux femmes. Il a écrit un texte (Lana Caprina, Lettre d’un lycanthrope) contre les médecins qui soutenaient que les femmes pensaient différemment des hommes...

M.R. Il y a trois aspects qui peuvent résumer le rapport de Casanova aux femmes. D’abord, un aspect médical. Il est passionné de médecine depuis qu’il a vu son père mourir d’une opération chirurgicale. Il a voulu entreprendre des études de médecine, on l’en a empêché, il les a reprises sur le tard. Puis, tout son délire alchimique vient de sa fascination pour cette discipline. Or, en médecine, il n’est pas tout à fait au courant de la modification qui est en train de se passer en son temps et qui commence à déséquilibrer le rapport entre les hommes et les femmes. Casanova est encore dépendant d’une médecine très ancienne où l’on pense qu’il n’y a qu’un sexe dans le genre humain. Il serait simplement externe chez les hommes et interne chez les femmes. D’un point de vue médical, Casanova ne comprend donc pas que les chercheurs de son temps commencent à déséquilibrer le rapport entre homme et femme et il est viscéralement convaincu d’une égalité physique. Ce qui ne veut pas dire nier la différence, mais cette conviction va nourrir une affinité physique qui va s’exprimer par l’érotisme et qui correspond à quelque chose de très profond chez lui : une équivalence sexuelle qui autorise la fusion. Pour lui, une relation érotique doit se terminer par une union des sexes, non seulement parce que l’un est le revers de l’autre mais aussi parce que ça forme enfin un même corps. Le deuxième aspect est social. Casanova est né dans une famille de comédiens plus ou moins déclassés. Les comédiennes fréquentent la haute société car elles sont souvent les amantes d’hommes extrêmement haut placés qui les entretiennent. Elles vendent leurs faveurs sur plusieurs mois ou plusieurs années à des hommes triés sur le volet qu’elles peuvent choisir elles-mêmes, ce qui leur permet de vivre bien, sans non plus être l’égales des dames nobles. Casanova sera toujours dans une situation extrêmement ambivalente, se sentira souvent en position d’inférieur et son affinité avec les femmes va être très forte. Il va systématiquement se trouver socialement plus proche d’une femme qui sera toujours elle-même infériorisée, sous l’emprise d’un homme, père, frère, mari ou amant en titre. Il y aura très peu d’exceptions à cette règle et toutes les exceptions que Casanova rencontrera seront soit de grandes amours, soit de grandes amitiés. Notamment Henriette, une femme extrêmement libre qui le fascine totalement et qui est son plus grand amour ; Thérèse Imer qu’il a connue très jeune et qu’il retrouvera presque toute sa vie. À Amsterdam, il va prendre son fils sous sa protection prétextant qu’il a pu lui faire un enfant, ce qui est tout à fait invraisemblable. À Londres, il va la rejoindre et lui venir en aide... Entre ces deux personnes presque issues du même milieu qui se sont connues sous l’égide d’un protecteur qu’elles ont partagé, qui ont parcouru l’Europe avec des moyens différents, il y aura eu une grande affinité. Casanova est proche de Thérèse Imer parce qu’il partage le même destin. C’est là le troisième aspect. Par destin, Casanova est un homme très féminin qui s’implique dans son rapport avec les femmes.
À l’université de Bologne, Casanova a assisté à un débat entre deux médecins concernant l’influence de l’utérus sur le cerveau. Cette querelle a beaucoup agacé Casanova. Il n’avait pas la compétence pour affronter de grands médecins, mais en revanche, il avait la conviction suffisante pour arriver avec des arguments extrêmement forts. Il soutenait - ce qui paraît d’une modernité tout à fait étonnante - que s’il y a bien des différences entre les hommes et les femmes, ces différences sont culturellement construites et n’ont aucun fondement physiologique. Cette position vient à la fois de l’héritage de son grand intérêt pour la médecine et de sa position sociale qui lui donne cette forte communion avec les femmes.

Vous donnez le nom d’Henriette dans la biographie...

M.R. Je le donne parce que je crois à l’hypothèse d’Helmut Watzlawick. Henriette a été l’objet de plusieurs identifications successives. Le « portrait robot » d’Henriette est assez simple : une noble des environs d’Aix-en-Provence qui a des problèmes dans les années 1750 et qui s’enfuit en Italie à cette période. À partir de là, les possibilités ne sont pas infinies mais elles sont nombreuses. Or, ce qu’a fait Watzlawick, c’est une recherche extrêmement précise qui a consisté à aller sur la route d’Aix à Marseille, à évaluer, d’après le récit de Casanova, à quel endroit il avait cassé une roue lorsqu’il raconte s’être retrouvé dans un château et avoir été recueilli par une dame inconnue qui plus tard s’est avérée être Henriette. Watzlawick a fait ce chemin, est arrivé au château de la famille d’Albertas et a vérifié qu’il y avait bien une Marie Anne d’Albertas. Dans le texte de Casanova, un indice me paraît convaincant. Il s’agit de la devise de la famille d’Albertas, « fata viam inveniunt », une devise stoïcienne selon laquelle les destins trouvent leur chemin. Ce n’est pas une phrase tout à fait inconnue des lettrés de l’époque mais en même temps, Casanova la cite plusieurs fois à des moments qui montrent qu’il pourrait s’agir d’Henriette. Une autre raison me semble extrêmement séduisante c’est que dans cette identification-là, Henriette aurait 31 ans au moment où elle rencontre Casanova qui en a 24. Dans leur rapport, on voit bien qu’il y a quelque chose de légèrement déséquilibré au sens où Henriette sait très bien ce qu’elle fait, où elle va, et semble avoir une certaine expérience de l’aventure. D’ailleurs, c’est peu après l’avoir découverte, que Casanova va s’assumer dans une carrière d’aventurier. Marie Anne d’Albertas lui aurait donné l’exemple d’une manière de vivre à la fois extrêmement élégante et extrêmement libre. Je crois que c’est important de prendre au sérieux cette identification.

Est-ce que la correspondance entre Henriette et Casanova a réellement existé et est-ce qu’elle a bien été brûlée ?

M.R. Casanova prévient dans sa préface qu’il y a un certain nombre d’informations qu’il ne donnera pas. Pour Henriette, il a fait preuve d’une discrétion à toute épreuve. De toute évidence, dans son texte, il essaie de donner un minimum d’indices pour qu’on ne puisse pas l’identifier. Il est vraisemblable qu’ils aient échangé une abondante correspondance, sur le tard. Quand ils se retrouvent sur leurs vieux ans, Casanova raconte qu’Henriette lui propose de nouer une correspondance. Il est très probable que cette correspondance ait eu lieu, donc que Casanova ait eu le fin mot de toutes les aventures d’Henriette et qu’effectivement, il ait pris la peine de brûler ces lettres, contrairement à d’autres échangées avec ses compagnes que nous avons conservées. Casanova a tenu sa promesse à l’égard d’Henriette de ne jamais divulguer ses secrets. Voilà quelque chose d’une fidélité après la mort que certains historiens ont des scrupules à violer. Ce qui me fascine dans cette identification, c’est qu’il me plaît de penser qu’Henriette est possible. C’est important aussi de ne pas projeter un idéal féminin au-delà du réel et ça ne correspond pas à ce qu’aurait voulu Casanova.

On compare souvent Casanova à Don Juan... Concernant les femmes, Casanova était séduit par leur esprit, leur conversation, et ne les considérait pas comme des objets...

M.R. En effet, les femmes qui fascinent Casanova sont des femmes qui font écho à ses propres sentiments intérieurs. Don Juan est un personnage magnifié par Molière dans le cadre d’une mise en scène d’une certaine aristocratie. Don Juan est un personnage de théâtre contrairement à Casanova qui est un homme réel, historique. Don Juan est l’incarnation, à la fois d’un certain courage religieux, moral, capable de défier Dieu et les hommes en vertu d’un certain égoïsme flamboyant, et à la fois quelque chose d’extrêmement dangereux, une tentation qu’ont tous les hommes et peut-être toutes les femmes, de consommer l’humain comme un objet. Casanova arrive un siècle plus tard, à une époque où l’aristocratie est beaucoup moins triomphante qu’à l’époque de Don Juan. Casanova n’est pas un aristocrate, donc il n’est pas dans cette situation de surplomb qui est celle de Don Juan parmi les paysannes, par exemple. Il est dans une situation beaucoup plus ambivalente. Parmi les paysannes, il joue au grand seigneur, et parmi les grandes dames, il se sent paysan. Il est beaucoup plus en danger que Don Juan. C’est une époque aussi où les femmes commencent à accéder à l’éducation. Casanova apprécie d’avoir dans ses compagnes de vraies partenaires intellectuelles. Par exemple, quand il se trouve à Londres avec une certaine Pauline d’origine portugaise, il joue aux échecs avec elle à longueur de journée. Avec d’autres, il va avoir des échanges de vers, avec Esther à Amsterdam, il va faire des exercices de mathématiques, lui apprendre la pyramide numérique et lui expliquer comment faire l’arnaque qui lui apporte ses revenus. Il a envie de faire éclater un certain carcan qui pèse sur les femmes comme sur lui. Quant à la question de la rupture, Casanova est extrêmement différent de Don Juan pour qui c’est un moment nul et non avenu. Don Juan n’est pas dans la relation mais dans la conquête, il conquiert puis continue sa route vers d’autres territoires. Casanova essaie de faire en sorte que le parcours, à la fois le sien et celui de la personne qu’il a rencontrée s’améliore. En cela, il n’a pas du tout une position d’aristocrate. Quoi qu’il en soit, sa position est meilleure que celle des femmes puisqu’il est un homme. L’aide qu’il va apporter aux femmes n’est pas empreinte de paternalisme comme pourrait l’être celle d’un aristocrate, car le plus souvent, il est autant dans l’embarras qu’elles. Ainsi, il va les orienter du mieux qu’il peut, vers la meilleure situation possible, et donc, bien souvent, il va se retrouver à marier des femmes qu’il a aimées.
Casanova n’est pas un nouveau Don Juan, c’est l’un des fossoyeurs du donjuanisme à l’ancienne. C’est celui qui fait naître un nouveau type de séducteurs. Un séducteur pour qui la femme n’est pas un objet, mais qui recherche une sorte de mise en écho, égal, qui valorise le plaisir féminin d’une manière qui sera totalement battue en brèche au XIXème siècle. Casanova est à la fois l’un des derniers qui valorise le plaisir physique de sa partenaire et c’est l’un des premiers qui le valorise d’un point de vue moral, pour son propre plaisir, comme si l’autre faisait déjà partie de soi. 

Casanova a rencontré Da Ponte et peut-être Mozart, et il a participé à l’écriture de Don Giovanni...

M.R. Voici ce que nous savons avec certitude : il connaît très bien Da Ponte, ils se sont fréquentés très longuement à Venise et se sont retrouvés à plusieurs reprises. Lorenzo Da Ponte le raconte dans ses Mémoires. Ce que nous savons aussi c’est que dans la Villa Bertramka où Casanova a collaboré à l’écriture du livret de Da Ponte pour l’opéra de Mozart, Don Giovanni, des membres du cercle des auteurs et compositeurs de Prague se réunissaient. Ce qui me paraît extrêmement probable c’est que Casanova qui a commencé à travailler avec Da Ponte n’aurait jamais laissé passer l’occasion de fréquenter un homme tel que Mozart. En plus, comment aurait-il pu travailler pour Mozart sans au moins l’avoir rencontré une fois ? Est-ce que Mozart aurait vraiment pris le risque de faire travailler quelqu’un sur la bonne foi de Da Ponte ? Est-ce que Da Ponte aurait fait travailler Casanova en douce de Mozart ? C’est peu vraisemblable, surtout à une époque où ces travaux étaient collectifs. Dans un volume comme le « Folio biographies », il est extrêmement difficile de rentrer dans des controverses historiques qui supposeraient un travail de fond, une mobilisation des sources pour argumenter. C’est vrai qu’à certains moments, j’ai dû prendre des raccourcis qui m’ont été reprochés à juste titre. Je suis très content qu’on pointe les erreurs. Il y a des moments où l’on croit Casanova sur parole alors que dans tel ou tel article, on aurait pu trouver l’information selon laquelle il y a une création littéraire. Dans l’ensemble, quand on lit Casanova, on doit parier sur la vérité des faits. Encore une fois, ce n’est peut-être pas le plus important. Casanova a une vraie fascination pour le spectacle, le théâtre qui est son milieu naturel. De ce point de vue, il a une réelle affinité avec Mozart. Je crois aussi que, pour l’un comme pour l’autre, Don Giovanni, c’est un peu du passé, un personnage qu’ils ont envie d’enterrer. Le tableau final du Don Giovanni de Mozart écrit par Da Ponte est presque l’inverse de celui de Molière. Dans Molière quand Don Juan meurt, Sganarelle est en panique et hurle « qui paiera mes dettes ! ». D’une certaine manière, c’est la voix d’une humanité privée de Don Juan et privée de ce courage intellectuel qu’il incarnait aussi. Don Juan ce n’est pas seulement un prédateur de femmes, c’est aussi une sorte de proposition intellectuelle. Dans le Don Giovanni de Mozart, à la fin, tout le peuple se rassemble pour danser et pour se réjouir de sa disparition.

Que pensez-vous de l’exposition « Casanova, la Passion de la liberté » qui se tient à la Bibliothèque nationale de France (jusqu’au 19 février 2012) ?

M.R. Cette exposition est très importante parce qu’elle donne au public français l’accès à un manuscrit qui a vécu une vie presque aussi importante que son auteur. Il est très difficile de mettre en scène un manuscrit et là, entre les lectures et la découverte qu’on peut avoir des textes, c’est vraiment émouvant. Il y a un autre enjeu très réussi : pour la première fois, le découpage des manuscrits en dix volumes voulu par Casanova, battu en brèche systématiquement par ses éditeurs, est enfin respecté. L’exposition à la Bibliothèque nationale est historique en ceci qu’elle restitue Casanova au public français, comme un écrivain français même s’il est d’origine vénitienne, et donne accès à un manuscrit d’une manière extrêmement séduisante alors que c’est un objet aride d’habitude réservé à des spécialistes.

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite