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Giacomo Casanova : portrait. Par Corinne Amar

 

Casanova 1 Giacomo Casanova âgé de 62 ans
Publié à Prague en frontispice de
l’Icosameron de Giacomo Casanova
Jan Berka (1759-1838),
Imprimerie de l’École normale, 1787.
Gravure, 22 × 15 cm
BnF, Réserve des livres rares, Rés P-Y2-2066

« Digne ou indigne, ma vie est ma matière et ma matière est ma vie. » Casanova, Histoire de ma vie.

On lui inventa nombre de fois une vie. En cent-quarante ans, il y eut près de cinq cents éditions remaniées de ses Mémoires (aujourd’hui, acquises par la BnF) et le cinéma même, pour n’être pas en reste, fit du personnage un mythe ; depuis la version muette d’Alexandre Volkoff (1927) avec Ivan Mosjoukine dans le rôle de Casanova, à Luigi Comencini qui s’inspira des cinq premiers chapitres des Mémoires de Giacomo Casanova pour évoquer son éducation et sa jeunesse jusqu’à ses débuts de libertin, dans Casanova, un adolescent à Venise (1969) ou Ettore Scola, avec un Casanova (Marcello Mastroianni) vieillissant et usé, poudré et défait, fuyant la France de 1791 dans La Nuit de Varennes (1982), sans oublier le chef-d’œuvre grimaçant, exubérant, de Fellini, Il Casanova di Federico Fellini (1976) ouvrant sur une fête mémorable à Venise où le Carnaval battait son plein en l’honneur de Vénus. Casanova réinventé par Il Mastro sous les traits de l’acteur Donald Sutherland ou encore, une partie de la vie du libertin, depuis son enfermement dans la prison des Plombs jusqu’à sa vieillesse au château de Dux, en Bohême, exilé de Venise, « vieux courtisan empanaché qui empeste la sueur », précieux ridicule et se traînant comme une mécanique usée, condamné, au sein d’un hiver de glace. On se souvient, peut-être, que le cinéaste avait souhaité Gian Maria Volonte pour le rôle titre. Ce fut finalement Donald Sutherland, « une grande asperge spermatique à l’œil d’onaniste » qui l’incarna. Fellini, on le sait, détestait Casanova, comme il détestait le siècle des Lumières.
Giacomo Casanova, né le 2 avril 1725 à Venise, mort le 4 juin 1798, admiré, raillé, ne fut pas seulement un libertin à la jeunesse insouciante et dévergondée et dont le patronyme est devenu nom commun, il ne fut pas seulement un séducteur de nonnes, de bonnes fortunes ou autres conquêtes (d’ailleurs, « rien d’exceptionnel, quantitativement, dans les conquêtes du Vénitien, rappelle, non sans humour, Stéphane Audeguy, dans un article du Monde (18/06/2010). Les casanovistes ont parlé de 122 aventures (mais l’intéressé, lui, s’est dépensé sans compter) : nous avons tous connu sinon mieux, du moins plus ! ») ; il ne fut pas seulement un génie de la relation intense et brève et de l’éclipse, ne fut pas seulement un séducteur qui sut séduire, en être indépendant et libre, sans jamais user de la domination du pouvoir ; il fut avant tout un homme de lettres - témoin de la société du siècle des Lumières -, un écrivain et un mémorialiste qui s’imposa comme l’encyclopédiste majeur du XVIIIe siècle.
Fils de comédiens, autant dire, fils de rien, orphelin de père à l’âge de huit ans, sans héritage, sans richesses, sans projets - « je n’ai aucun talent lucratif, aucun emploi, aucun fondement, pour être certain que j’aurais de quoi manger dans quelques mois. Je n’ai ni parents, ni amis, ni aucun droit pour prétendre, et aucun projet solide » - il expérimenta une pratique du monde dont il sut cultiver les plaisirs et saisir les limites, affinant chaque fois sa connaissance de la bonne société. Le citant et soulignant l’éblouissant conteur qu’il fut, relatant sa vie, depuis ses premières années d’enfant délicat, sujet à des saignements de nez chroniques, aux dernières, emporté par la maladie, suivies de la Naissance du mythe, Maxime Rovere fait de son Casanova un portrait savoureux (Folio Biographies, Inédit, 2011), foisonnant.
Tour à tour, étudiant à Padoue, s’essayant à la carrière ecclésiastique, violoniste, magicien, rencontrant l’amour pour la première fois de sa vie sous les traits d’Henriette - « tout le reste de sa vie, les moments passés avec elle demeureront pour lui une sorte de référence absolue, celle du plus grand amour, du plus grand bonheur possible (p. 90) », c’est un amoureux éternel, et bondissant d’une aventure à l’autre. Passionné de mathématiques, de médecine, de musique, de danse, mais aussi d’ésotérisme, érudit en alchimie, expert en kabbale et de surcroît, doué pour s’attacher faveurs et privilèges auprès des amateurs d’occultisme, c’est aussi un voyageur insatiable. Il n’aura cessé de voyager pendant plus de soixante ans.
Casanova entama la rédaction de Histoire de ma vie en 1789, à l’âge de 64 ans et ce, pendant neuf ans, alors qu’il était devenu bibliothécaire au château de Dux du comte de Waldstein. Il savait la Révolution française inévitable, mais il condamnait la Terreur, le monde allait changer et il était désenchanté. « En m’occupant à écrire dix à douze heures par jour, j’ai empêché le noir chagrin de me tuer ou de me faire perdre la raison. » « Car la beauté baroque, infime, grossière, âpre, souvent violente, parfois même monstrueuse dont sont marqués les mémoires de Casanova n’a rien à voir avec un tableau lisse et rassurant. Elle ouvre sur des interrogations, des situations qui ont la force du romanesque et l’étrangeté des énigmes », précisera Chantal Thomas, auteur de Casanova, Un voyage libertin (Folio, 1998) et commissaire de l’exposition consacrée à Casanova à la BnF (15 nov. 2011 - 19 fév. 2012). Casanova est d’abord un libertin (dont la philosophie est de refuser toute autorité, qu’elle soit politique ou divine) « au sens où il s’autorise tout et ce, pour le seul amour du jeu ». Dans le jeu de la séduction, il est l’inverse de Don Juan, parce qu’il ne cherche pas à faire souffrir, ne s’interdit pas d’aimer, est l’ami des femmes, n’agit pas en stratège mais en jouisseur de ses propres plaisirs : « J’ai aimé les mets au haut goût : le pâté de macaroni fait par un bon cuisinier napolitain, l’olla-podrida, la morue de Terre-Neuve bien gluante, le gibier au fumet qui confine, et les fromages dont la perfection se manifeste quand les petits êtres qui les habitent commencent à se rendre visibles. Pour ce qui regarde les femmes, j’ai toujours trouvé que celle que j’aimais sentait bon, et plus sa transpiration était forte plus elle me semblait suave. » Giacomo Casanova étonnera donc tous les siècles et à commencer par le sien, avec un destin hors norme. Son unique jeu ? La mise en scène de ses propres plaisirs. La morale de ses plaisirs ? Celle d’un libertinage de légèreté bien plus que de cruauté ; aimer et être aimé, prendre et donner du plaisir, selon, ce que Michel Delon nommera, reprenant l’expression du marquis de Sade « le principe de délicatesse ». « La séduction ne me fut jamais caractéristique, car je n’ai jamais séduit que sans le savoir, étant séduit moi-même. » (Jacques Casanova de Seingalt, Histoire de ma vie, Robert Laffont, coll. Bouquins, vol.III, chap.6, p.941)
« Ce philosophe-là, ajoutera Maxime Rovere, à la fin de son introduction, ne naquit pas avec la tête pleine d’idées : il dut les engranger avec les expériences, et les affiner en les mettant sans cesse en danger. Il vécut comme il put et comme cela s’est trouvé, longtemps avant que cette vie ne devienne la matière d’une histoire. »

*Autre source : Jacques Casanova, Le Bel âge. Fragments d’« Histoire de ma vie ». Introductions par Michel Delon, Gérard Lahouati, Marie-Françoise Luna. Gallimard, 2011

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