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Deux mains, une voix

Denis Bretin et Laurent Bonzon

 

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Derrière le jeu, un jeu du "nous" parfois plus inattendu qu’un jeu du "je". L’écriture à deux est une correspondance intellectuelle et sensible, curieuse téléportation anarchique et langagière pratiquée par deux cerveaux, deux êtres, deux écrivains, qui cherchent à faire exister la fiction, celle du livre qu’ils écrivent et celle de leur propre rencontre, dans un entre-deux d’eux-mêmes, un non-lieu, c’est-à-dire une utopie.
Écrire à deux (ou à quatre mains, avec l’ordinateur, on ne sait plus...), c’est donc tenter à chaque livre, à chaque histoire, à chaque chapitre et peut-être même à chaque phrase, de (faire) correspondre l’un avec l’autre, de trouver dans un ailleurs physique de soi-même traces de réponses à ses propres questions. Ainsi, et de manière beaucoup plus claire et affirmative que dans le cas de l’écrivain solitaire (schizophrène, mais solitaire ?), le livre, ce que l’on essaie d’écrire du monde et de soi-même, s’écrit avec et sans nous, avec et sans moi, avec et sans l’autre.
Si tout livre, lorsqu’il est achevé, comporte donc pour son auteur une part de révélation - ce qui lui échappe en et de lui-même est enfin là, devant lui, imprimé, il en a trouvé une formulation possible -, alors ceux que nous écrivons, Bretin et Bonzon que nous sommes, en sont "doublement" chargés.
Un thème qu’on pourrait déjà dire récurent, si tant est que la récurrence puisse s’ancrer sur deux ouvrages.
Ainsi, dans, La Servante du Seigneur*, l’origine du suspens théologique qui conduit aux portes de la folie le pape de l’an Mil, Sylvestre II, est un texte - une lettre - qu’un inconnu appelé à mourir dans d’étranges circonstances lui a remis quelques heures plus tôt. S’attelant à l’étude de ce texte mystérieux rédigé dans une langue qui n’est pas la sienne, Sylvestre II se rendra compte que la traduction s’effectue presque malgré lui, durant le sommeil comateux de ses nuits de travail.
Imaginez-vous bien l’étrange sentiment que l’on éprouve à trouver au lendemain d’une soirée au cours de laquelle on a fait abstinence d’écriture, un chapitre du livre qu’on est en train d’écrire, rédigé par une autre main, mais que l’on comprend pourtant ?

Un chapitre ou une lettre ? C’est en réalité la même chose, tant nos chapitres ont forme de lettres, tant la lettre est devenue le signe de la correspondance, la correspondance elle-même. La littérature comme une "adresse", au sens étymologique du mot. Parce que ce chapitre là possède au moment même de sa naissance l’heureux privilège de savoir qu’il est déjà adressé à l’autre, qu’il sera lu, immédiatement lu - grâce soit ici rendue au courrier électronique, que l’on aura probablement dû inventé tout exprès pour nous qui habitons à quelques cinq cents kilomètres l’un de l’autre et qui aura permis d’affranchir les dernières distances qui nuisaient encore temporellement à notre interminable correspondance.
Ainsi, d’un bout à l’autre de l’imposante distance qui ne nous sépare pas, nous concevons des livres qui sont avant tout des livres de lecteurs. Ceux que nous sommes incessamment l’un pour l’autre. Rien d’étonnant donc à ce que certains de nos "lecteurs" - ils font aussi partie de notre communauté comme nous faisons partie de la leur ? - se soient fait auprès de nous l’écho du curieux sentiment qu’il avaient eu en lisant nos livres d’être en face de quelque chose qui leur aurait été adressé, d’une proximité à l’écrit qu’il n’avait jamais ressenti qu’à l’ouverture de leur courrier ? La remarque, qui nous avait alors semblé anodine, a depuis lors fait son bonhomme de chemin. Tout comme La Servante du Seigneur, Le Nécrographe, deuxième roman à ce jour publié, contient d’autre signes souterrains de ce type de correspondance que nous entretenons en littérature. Ainsi, l’un des désirs les plus violents de l’enfant rencontré au début du récit est-il une lettre de son père, lettre qu’il attend désespérément et qui n’arrivera jamais, rendant tout deuil impossible et plongeant l’adulte qu’il deviendra dans la remémoration sanglante et criminelle de cette éternelle absence. Par la suite et pour se libérer encore et encore de cette correspondance avortée, il choisira la voie postale pour révéler au monde l’identité de ses victimes et la nature de la vengeance qu’il poursuit.
C’est encore par une lettre que sera révélée l’identité du tueur. Mais cette fois, la lettre est "R". Le mot est justement à " prendre à son pied ". Parce que la lettre, dans la vie comme dans la littérature est toujours le signe de l’absence, et seul l’éloignement, de l’être cher ou du monde réel, en autorise l’existence.
La disparition du "E" dans l’éponyme ouvrage de Pérec le dit assez clairement. Qu’une lettre vienne à manquer et c’est un monde qui disparaît. Et c’est un livre qui naît. Denis Bretin et Laurent Bonzon

Denis Bretin est écrivain et Secrétaire Général du théâtre de l’Athénée à Paris ; Laurent Bonzon est écrivain, traducteur d’allemand et journaliste à lyon.
Déjà parus : La Servante du Seigneur aux éditions du Masque, 1999, et éditions du Seuil, collection Point roman, 2000. Le Nécrographe, éditions du Masque, 2000.

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