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1939-1945. Il y a soixante-dix ans dans les Ardennes. Par Gaëlle Obiégly

 

Il y a 70 ans dans les Ardennes Le titre de l’ouvrage annonce que ce qui s’est passé dans les Ardennes pendant la Seconde Guerre mondiale est vu d’aujourd’hui. Certaines photographies sont commentées par ceux qui y sont représentés, un peu comme dans un album de famille. Mais il s’agit d’une famille élargie à tous ceux qui là ont vécu cette guerre. L’expérience commune les unit. Les images, les lettres, les documents qui en rendent compte exhaustivement sont reproduits sur du papier glacé faisant luire quelques chevelures, rivières, lettres tracées à la plume. A cela s’ajoutent de longues présentations qui inscrivent ces témoignages dans un récit historique.

Ce département du nord de la France, à peine remis de la Première Guerre mondiale, est le premier à subir les attaques allemandes de la Seconde. Une photo montre l’arrivée de l’ennemi en side-car, l’ennemi qui jusqu’alors n’avait pas de visage. Pendant presque un an, le long de la ligne Maginot les soldats ont attendu le début des combats. Pendant toute cette période, l’inactivité et l’ivrognerie ont miné les troupes sans information. Au mois de mai 1940, des Allemands à moto s’enfoncent dans une petite ville que l’agitation et la fumée rendent floue sur la photo.

Sur quelques pages se juxtaposent les images des commencements d’une guerre ; les tanks, les troupes, des ponts détruits, les villes désertées, incendiées, des chevaux morts, des carrioles renversées, une rue épargnée dans laquelle ont trouvé refuge des femmes, un petit garçon fermement tenu dans des bras. Il faut s’enfuir. Les civils se mettent en route, traversent des cités, des bourgs détruits en partie par l’artillerie française qui a fait des dégâts chez elle en pilonnant les troupes adverses.

Les Ardennais ont dû fuir, ils ont trouvé refuge en Vendée, dans les Deux-Sèvres aussi. A partir du mois de mai 1940, ils sont sur les routes, en direction du sud. Les départs sont précipités. Ils chargent brouettes, landaus, bicyclettes, emportent de la nourriture, le nécessaire, un drap brodé. L’armée allemande bombarde. Les enfants ne veulent pas abandonner leurs jouets, ne le peuvent pas. Ce n’est pas tellement l’objet qu’il leur coûte de laisser, mais ce qu’il a d’irremplaçable. Marie Malherbe, au moment de l’évacuation pose dans un panier sa seule poupée, « une figure en carton bouilli », pas un luxe à protéger mais une compagne à sauver.

Lors de l’exode, les Ardennes sont entièrement évacuées sur ordre des autorités françaises. « Prise de guerre », le département fait partie de la zone interdite qui longe la frontière nord de la France.  Parmi tous les documents rassemblés dans ce livre, il en est un qui retient l’attention alors qu’il s’emploie à ne rien dire. Pourtant il expose la vie des Ardennais pendant la seconde Guerre mondiale. Il s’agit d’une carte postale dont le texte dactylographié est à compléter par l’expéditeur. Tout en haut de la carte, l’administration, qui a fait imprimer ces cartes, en donne le mode d’emploi. La carte est strictement réservée à la correspondance d’ordre familial, les informations inutiles sont à biffer. La concision du récit rend compte du peu de marge de manœuvre du sujet qui s’y exprime. Les mots qu’il aura choisis sont minimes et, par là même, essentiels. Le 8 novembre 1940, Roger Vuadelle s’adresse à deux Ardennaises réfugiées à Lyon. Ses mots à lui, calligraphiés, disent « nous sommes », « nous espérons », « retour bientôt », « bien reçu votre carte », « magasin occupé », « attente trop longue ». Du texte fourni par l’administration, presque tout a été biffé.

La plupart des Ardennais ont trouvé refuge dans les Deux-Sèvres et en Vendée ou bien là où ils avaient noué des amitiés pendant l’exode de 1914. Ils s’adaptent aux coutumes de leurs hôtes, puis reviennent plus ou moins difficilement chez eux. Beaucoup d’étrangers sont apparus dans les Ardennes, l’ennemi mais aussi des combattants français venus des colonies. Dès les premiers mois du conflit de nombreuses troupes affluent. Le nord de Charleville est défendu par des spahis. Des Marocains, des Algériens montés sur des chevaux, impressionnent, par leur tenue, ceux qui sont d’ici. On voit en bas d’une page un jeune garçon posant avec un groupe de Marocains dont on essaie de lire l’expression. Ce qui frappe dans ces photos de soldats des colonies c’est, par rapport aux métropolitains, la gravité des visages et des corps. Aucune bravoure, aucune fierté, aucune déception ne se détecte ni sur les visages ni dans les poses. Peut-être parce qu’on les regarde et les interprète de maintenant et non d’alors. Et, justement, les photos quand elles sont légendées par ceux qui y sont ne témoignent pas du sort cruel de ces hommes colonisés forcés de donner leur vie pour la France. Les Ardennais ne s’émeuvent-ils pas de cela ? Les Allemands ont beaucoup photographié les soldats indochinois qu’ils ont fait prisonniers. D’intenses Malgaches, assis sur un talus dont on suppose l’humidité, capturés par l’ennemi, attirent le regard jusqu’à faire disparaître le reste de la page. Il faut, d’ailleurs, dire ici qu’aucune hiérarchisation des clichés et des documents ne guide la lecture. Tout a le même format, tout est disposé sur des doubles pages sur lesquelles glisse l’œil avant de saisir une image ou d’être saisi par elle.

D’autres étrangers troubleront les Ardennais revenus sur leurs terres. Ayant connu l’exode, sans doute sont-ils sensibles au sort des Polonais qui affluent dans les Ardennes à partir de 1943, expulsés des territoires polonais incorporés au Reich. Ils ont dû rassemblés leurs affaires en quelques minutes, ont été poussés dans des trains, acheminés en France. Les Ardennais sont pleins de compassion pour ces misérables, pâles, épuisés, qu’ils voient arriver puis travailler aux champs. Ceux-ci sont désormais exploités par la WOL, une entreprise agricole allemande, qui a dépossédé les agriculteurs ardennais de leurs terres, comme elle l’a fait en Pologne dès septembre 1939. Les chevaux sont abandonnés, ainsi que les charrues, au profit de machines. La culture intensive, ainsi que la mécanisation agricole, auront des conséquences sur le paysage et l’ordre social des Ardennes. Les machines ont retourné la terre profondément, nivelé les petits talus, supprimé les chemins de traverses, les prairies, les vergers, aboli la propriété individuelle. Evidemment, ces dégâts ne se voient pas sur les photographies, car les campagnes, contrairement aux villes, ne gardent pas trace de la guerre. Les destructions y sont moins spectaculaires.

Dans cette énorme entreprise agricole allemande que sont devenues les Ardennes se côtoient les autochtones, les Polonais, des prisonniers de la France entière, des Nords-Africains (moins payés que les autres) et des Juifs qui trouvent refuge là. On lit qu’ils suscitent l’admiration des gens, pas tellement parce qu’ils s’adaptent aux conditions. Non, ce qui est remarquable, aux yeux des Ardennais, c’est l’intelligence des Juifs. Au début de 1943, un ouvrier juif, Rachmil Drager, est arrêté pour indiscipline. Il sera déporté, avec son épouse et leurs petites filles. Le prétexte d’indiscipline sera bientôt négligé. On arrête des enfants juifs. Le sort final des Juifs ne fait plus de doute. Les Polonais catholiques qui sont arrivés quelques mois plus tôt de la région d’Auschwitz ont révélé la vérité - qui alors n’est pas croyable.

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1939-1945. Il y a soixante-dix ans dans les Ardennes
Stéphane André, Jean-Emile Andreux, Marie-France Barbe, Nicolas Charles, Jean Diel, Christine Dollard-Leplomb, Anne François, Gérard Giuliano, Jacques Lambert, Philippe Lecler, Michel Pion, Alain Renard et Jean-Claude Vion.
Éditions Terres Ardennaises 2011, 42.00 €.
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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