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Entretien avec Pierre Tré-Hardy
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Pierre Tre-Hardy, portrait Pierre Tré-Hardy est né le 17 Octobre 1962 à Dinard. Il habite à présent les Alpes-Maritimes.
Son enfance s’est déroulée en Polynésie, aux îles Marquises, où il a eu la chance de vivre chez Jacques Brel et Maddly Bamy Brel, à Hiva Oa. C’est là qu’il fait ses débuts en écriture, nourri de conversations, d’échanges, et de lectures guidées par Jacques Brel.
Depuis l’âge de 20 ans, il n’écrit que pour le théâtre qui est pour lui « le cœur vibrant de l’humanité », en recevant aussitôt le soutien de Jean Anouilh qui lui écrit  : « Vous avez le sens du dialogue et des situations théâtrales... ».
Ses textes sont joués en France et à l’étranger par des comédiens aussi prestigieux que Michel Galabru, Philippe Caubère, Jean-Claude Carrière, Marie Christine Barrault, Michel Vuillermoz, Robin Renucci...

Une nuit avec Casanova Pour le Festival de la Correspondance de Grignan 2009 dont le thème était « Voyages en Italie », vous avez écrit une adaptation théâtrale intitulée, Une nuit avec Casanova, mise en lecture par Didier Long et publiée aux éditions Triartis avec une préface de Jean-Claude Carrière. Une actualité culturelle et éditoriale consacrée ces derniers mois à Casanova, avec une exposition à la BnF qui se termine en février, est l’occasion de parler de votre pièce qui sera reprise en juillet prochain au festival d’Avignon 2012 (avec le soutien de la Fondation La Poste).

Comment définiriez-vous Casanova ?

Pierre Tré-Hardy Tous les hommes et toutes les femmes rêvent. Très peu « font » et beaucoup « se laissent vivre ». Il existe un espace infini entre « rêver sa vie » et « vivre sa vie ». Casanova a supprimé cet espace-là. Il a vécu sa vie, décidé et assumé ses choix. Giacomo Casanova était un « homme libre » : liberté de penser, d’entreprendre, d’inventer, de tenter l’impossible, l’illégal ou l’inavouable... liberté d’aimer et d’être aimé, également.
« Vivre sa vie » ne se résume pas à avancer en âge et faire de son mieux. Vivre sa vie nécessite une exigence très supérieure : avancer en homme libre pour devenir l’homme ou la femme qui est caché en nous, devenir soi-même. D’une certaine façon, avec sa dense autobiographie, Casanova était le « philosophe de lui-même » : il a pensé, raisonné, et exposé sa vie, ses choix, sans pudeur et sans tricher. Il a également disserté à travers plusieurs ouvrages sur des sujets aussi divers que la philosophie, l’éducation, le libertinage, voire la science mathématique.

Quelle est selon vous sa force d’écrivain ?

P. T-H. Son talent d’écrivain s’est concentré dans son autobiographie, véritable chef-d’œuvre exceptionnel en tous points : témoignage de son époque, style et pureté remarquable de son français...
Casanova a en effet écrit ses Mémoires en français, certain que cette langue en permettrait le rayonnement à travers le monde et les siècles.
L’espace et le temps ont exaucé ses vœux puisque son manuscrit a été traduit dans plus de 20 langues, fait l’objet de 400 éditions différentes et lu dans tous les pays et à travers toutes les époques, depuis sa première édition posthume (en 1825) et après avoir traversé « l’Enfer » (mis à l’index des livres interdits, en 1834). Mais au-delà des qualités que je viens de rappeler, Casanova écrit avec une honnêteté rare, qualité pourtant essentielle à l’autobiographie. Histoire de ma vie, mélange de son honnêteté et de ses qualités d’écrivain, devient par conséquent un « roman vécu » peut-être inégalé.

Qu’est-ce qui vous a décidé à choisir ce fragment qui concerne l’histoire des nonnes C.C et M.M pour composer votre adaptation théâtrale ?

P. T-H. Dans la version intégrale d’Histoire de ma vie, les détails de cette folle histoire libertine sont relatés avec la copie des courriers reçus et adressés entre tous les protagonistes. L’aventure qui se joue entre Casanova et les deux nonnes est inconcevable, inimaginable... le meilleur des romanciers n’inventerait pas une intrigue aussi débridée, intelligente et, même, machiavélique. La réalité, ici encore, dépasse la fiction. Le grand Giacomo Casanova, qui a cru réaliser avec ces deux anges de couvent l’un de ses plus beaux fantasmes, s’est trouvé manipulé par beaucoup plus malin que lui. Alors oui, c’est effectivement ce fragment auquel j’ai choisi de donner vie car il constitue la synthèse parfaite de l’esprit libertin de Casanova, augmenté d’un savoureux suspense tissé par l’abbé de Bernis... le tout minutieusement décrit par l’auteur lui-même, ce qui nous donne toute la matière nécessaire au spectacle.

Vous y avez mêlé le passage concernant Henriette. Pouvez-vous expliquer cette construction ?

P. T-H. Henriette est probablement la seule femme que Casanova ait profondément aimée. Rien d’étonnant à cela car Henriette lui ressemblait étonnamment. Elle était son alter ego, une aventurière libertine hors du commun ! Fatiguée de son mari jaloux, elle s’enfuit du château conjugal (en France) en sautant nue par la fenêtre, cours à travers champs, croise la route d’un officier hongrois qui l’habille de l’un de ses costumes militaires et l’emmène partager son lit et son voyage à travers la Provence et l’Italie, où elle demande finalement à Casanova d’expliquer en latin (Casanova et le hongrois parlaient tous deux couramment latin) à l’officier Hongrois (elle ne partage aucune langue avec cet homme) qu’elle le quitte... pour filer avec Casanova le parfait amour jusqu’au jour où elle sera reconnue et devra rentrer en catastrophe au château marital ! Mais l’histoire d’Henriette ne s’arrête pas là...
J’ai donc « posé » l’histoire d’Henriette en ouverture et en conclusion de ce spectacle (comme une parenthèse amoureuse) avec, au centre, les aventures pimentées des deux religieuses afin de mettre en opposition l’esprit libertin de Casanova et son probable unique amour. Cet agencement permet une construction dramatique du spectacle : d’un côté la seule femme qu’il ait aimée (et qu’une « malédiction » lui fait oublier jusqu’à son visage...) et de l’autre toutes les femmes qui l’ont aimé. Et cette folie-là s’appelle Casanova.

L’adaptation théâtrale est en grande partie sous forme de lettres... Comment avez-vous procédé ?

P. T-H. La plupart des lettres ou des billets reproduits dans mon spectacle existent et se trouvent pour l’essentiel dans Histoire de ma vie. J’y ai ajouté quelques lettres au Prince de Ligne, permettant de raconter les « morceaux manquants du puzzle » ainsi qu’une lettre fictive de Casanova à Henriette.
Mais le passionnant travail que je viens d’achever a été de redécouper savamment toutes ces lettres afin de créer, pour la reprise prochaine de ce spectacle, une véritable pièce de théâtre, dialoguée et vivante.

Casanova évoque dans ses Mémoires une correspondance avec Henriette qui n’a pas été retrouvée...

P. T-H. Oui et le véritable nom d’Henriette est longtemps resté mystérieux afin de préserver sa vie. Casanova lui-même n’a connu son identité que lorsqu’elle fut « démasquée » par hasard par un ami de son mari la croisant au sortir de l’Opéra de Milan au bras de Casanova. J’ai envie de croire que cette correspondance a été détruite afin de protéger l’honneur de la belle marquise. Et j’en ai profité pour écrire une lettre de Giacomo à Henriette... la lettre qui ouvre et clôture le spectacle, comme si Casanova vivait dorénavant, au ciel, dans cette parenthèse amoureuse.

Dans Histoire de ma vie et dans votre adaptation, on apprend qu’avant de partir, Henriette avait gravé de la pointe d’un diamant « Tu oublieras Henriette » sur la vitre d’une fenêtre de leur chambre d’hôtel. Une phrase que vous reprenez comme un leitmotiv...

P. T-H. Oui. Je suis heureux que vous ayez ressenti cela. Cette phrase est une sorte de cantique dramatique inexorable, un cœur qui bat et annonce la fin, un drame qui approche, une malédiction en marche, une mort, la mort peut-être...
Cette phrase s’explique à la fin de ma pièce. Elle permet de boucler l’histoire, elle ouvre et referme du même coup et le spectacle et l’âme de Casanova. J’adore la fin de l’histoire. Seule cette femme-là, Henriette, pouvait l’inventer.

Comment avez-vous trouvé la mise en lecture de Didier Long interprétée par Michel Vuillermoz, Sarah Biasini et Fanny Valette ?

P. T-H. Dans son travail d’écriture théâtrale, l’auteur injecte toute sa malice, son intelligence, et son inventivité. Seules trois personnes vont plus loin que lui : le metteur en scène, le comédien, puis le spectateur. Chacun ajoute son génie au « talent » de l’auteur. Avec la mise en scène de Didier Long, j’ai reçu un coup de poing à l’estomac et à l’imagination  : deux accessoires et tout était dit. Le spectacle s’ouvrait avec une porte d’église éclairée depuis l’intérieur pour accueillir en scène les deux nonnes encapuchonnées portant une croix démesurée qu’elles plaçaient en tête du lit occupant l’essentiel de la scène. Et c’était tout. Cette ouverture est la plus belle idée que je n’ai pas eue. Voilà le talent d’un grand metteur en scène.
Ensuite, les comédiens, dont il est difficile de parler car seuls les superlatifs s’imposeraient pour leurs jeux, vraiment. Je me rappelle aujourd’hui encore la lumière qui rayonnait véritablement de Sarah Biasini sur scène. Plus que la nonne Marina dont elle portait l’habit, elle incarnait à proprement parler l’amour. Je crois avoir vécu un moment au Paradis ce soir-là.

Quel sera le casting pour la reprise ?

P. T-H. Lié à la Comédie Française, Michel Vuillermoz ne pourra pas faire revivre Casanova, et pour Fanny Valette ainsi que Sarah Biasini, je ne sais pas. Quelles sont leurs disponibilités, quelles sont les attentes du metteur en scène, les suggestions du producteur ?... Quant à moi, je veux revivre cet instant, cette parenthèse que le théâtre sait nous offrir, ce rayon de lumière sur scène. J’aimerais que Sarah porte à nouveau ses habits de Sainte.

Vous avez fait récemment une adaptation du Journal d’Hélène Berr... Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

P. T-H. Le sujet est diamétralement opposé : Hélène Berr, vous le savez, est à sa façon la « Anne Franck » française... sauf qu’elle a vécu l’occupation libre et au grand jour, jusqu’au moment où elle fut déportée, pour mourir quelques jours avant la libération du camp de Bergen Belsen.
Vingt-et-un ans, amoureuse, brillante dans ses études comme en musique... Hélène Berr possède « une hauteur d’âme », une maturité exceptionnelle. Elle décrit la beauté, l’intelligence, la sensibilité, et la puissance de cette jeunesse fauchée par le nazisme, cette génération morte avant d’être et les forces du mal déployant l’infernal engrenage de la barbarie.
La comédienne Guila Clara Kessous m’a offert ce Journal, certaine qu’il me toucherait profondément. C’est pour l’émotion que le Journal a fait naître en moi, pour Guila Clara, et pour la confiance que Mariette Job (petite nièce d’Hélène Berr) a placée en moi, que je l’ai adapté avec respect, afin de donner vie à la pensée d’Hélène, en conservant intacte la pureté de son témoignage. Je suis alors entré sur la pointe des pieds dans son intimité. Écrire un spectacle, c’est entrer nécessairement dans l’intimité des personnages, dans leur humanité. Le journal d’Hélène Berr, avec ses silences, raconte cette humanité.

Sur quels projets, quels auteurs travaillez-vous en ce moment ?

P. T-H. J’ai en effet de beaux projets de création de pièces de théâtre que j’ai récemment écrites, sur Otero, Frida Kahlo, ou Socrate... Il y a également un spectacle sur Rainer Maria Rilke, que nous créerons en 2013 avec François Marthouret et Marie-Christine Barrault, deux comédiens très hauts dans mon admiration et dans mon cœur. J’ai encore un ou deux secrets dont je ne vous parlerai pas aujourd’hui... Le sens du mystère nous sauve de l’ennui et nous réunira, vous et moi, inexorablement, pour un nouveau spectacle, peut-être épistolaire, qui sait ?...


Pierre Tré-Hardy
Vincent, Paul et Théo... Le rendez-vous des génies
Préface de Maddly Bamy Brel,
Éditions Triartis, 2008

Entretien avec Pierre Tré-Hardy (FloriLettres, édition janvier 2009)
http://www.fondationlaposte.org/art...

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