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Extraits choisis - Casanova

 

Jacques Casanova de Seingalt
Histoire de ma vie
Robert Laffont, coll. « Bouquins »

Préface

[...] Malgré le fond de l’excellente morale, fruit nécessaire des divins principes enracinés dans mon cœur, je fus toute ma vie la victime de mes sens : je me suis plus à m’égarer, et j’ai continuellement vécu dans l’erreur, n’ayant autre consolation que celle de savoir que j’y étais. Par cette raison j’espère, cher lecteur, que bien loin de trouver dans mon histoire le caractère de l’impudente jactance, vous y trouverez celui qui convient à une confession générale, quoique dans le style de mes narrations vous me trouverez ni l’air d’un pénitent, ni la contrainte de quelqu’un qui rougit rendant compte de ses fredaines. Ce sont des folies de jeunesse. Vous verrez que j’en ris, et si vous êtes bon, vous en rirez avec moi. [...]

Voll III, chap.6

La séduction ne me fut jamais caractéristique, car je n’ai jamais séduit que sans le savoir, étant séduit moi-même. Le séducteur de profession, qui en fait le projet, est un homme abominable, ennemi foncièrement de l’objet sur lequel il a jeté le dévolu. C’est un vrai criminel qui, s’il a les qualités requises à séduire, s’en rend indigne en abusant pour en faire une malheureuse. [...]

.....

Jacques Casanova, Le Bel âge.
Fragments d’« Histoire de ma vie »
,
Gallimard, 2011

Henriette

Casanova, Le bel age Dans un bonheur qui me paraissait si grand, je devais endurer une peine. Lorsque Henriette disait des choses plaisantes qui m’excitaient à rire, voyant le Hongrois affligé de ne pas pouvoir en rire aussi, je me mettais en devoir de lui expliquer la plaisanterie en latin ; mais il m’arrivait souvent de l’expliquer si mal qu’elle devenait insipide. L’officier n’en riait pas, et je restais mortifié, car Henriette devait juger que je ne parlais pas si bien latin qu’elle français ; et cela était vrai. Dans toutes les langues du monde ce qu’on apprend le dernier est leur esprit ; et c’est très souvent le jargon qui fait la plaisanterie. Je n’ai commencé à rire à la lecture de Térence, de Plaute, et de Martial qu’à l’âge de trente ans.
[...]
En allant me coucher, j’ai commencé à me parler, comme je fais toujours quand quelque chose qui m’intéresse beaucoup m’agite. La pensée taciturne ne me suffit pas. Il faut que je parle ; et il se peut que je croie d’avoir dans ce moment-là un colloque avec mon démon. L’explication absolue d’Henriette me mettait aux champs [me laissait perplexe].
Qui est donc cette fille, disais-je à l’air, qui mêle le sentiment le plus élevé à l’apparence du grand libertinage ? À Parme elle veut absolument devenir sa propre maîtresse, et je n’ai aucune raison de me flatter qu’elle ne m’imposera pas la même loi qu’elle a faite à l’officier auquel elle s’est déjà donnée. Adieu mon espoir. Qui est-elle donc ? Ou elle est sûre de trouver son amant, ou elle a à Parme un mari, ou des parents respectables, ou par un esprit effréné d’un libertinage sans bornes, confiant dans son propre mérite, elle veut défier la fortune à la plonger dans le plus affreux précipice dans l’alternative qu’elle ne l’élève aux faîtes du bonheur lui faisant trouver un amant capable de mettre à ses pieds une couronne : ce serait le projet d’une folle ou d’une désespérée. Elle n’a rien, et comme si elle n’avait besoin de rien, elle ne veut rien accepter de ce même officier, duquel elle pourrait sans rougir recevoir une petite somme, que d’une certaine façon il lui doit. Ne rougissant pas des complaisances qu’elle eut pour lui sans en être amoureuse, quelle honte peut-elle avoir de recevoir trente sequins ? Croirait-elle qu’il y a moins de bassesse à se prodiguer au caprice passager d’un homme, qu’elle ne connaît pas, qu’à recevoir un secours, dont elle doit avoir une nécessité indispensable pour se garantir de la misère, et du danger où elle peut se trouver à Parme de se voir sur la rue ?
[...]
Elle devait savoir, avec l’esprit qu’elle avait, que si elle ne m’avait pas rendu amoureux, je ne serais pas parti avec elle ; et elle ne pouvait pas ignorer qu’elle n’avait qu’un seul moyen pour mériter que je lui pardonnasse aussi. [...]

Premier séjour à Paris

[...]
Cet instituteur fit alors une dissertation magnifique sur la politesse qu’il termina me disant avec un air riant je parierais que Monsieur est italien. - Vous gagneriez ; mais oserais-je vous demander à quoi vous vous en êtes aperçu ? - Oh oh ! À l’attention avec laquelle vous avez honoré mon bavardage.
Toute la compagnie alors fit sans se gêner un éclat de rire. J’ai pris le parti d’amadouer ce pédant. Je l’ai employé dans tous les cinq jours à me donner des leçons de politesse, et lorsque nous dûmes nous séparer, il m’appela à part me disant qu’il voulait me faire un petit cadeau. Vous avez besoin, me dit-il à voix basse pour que personne ne nous entende, d’oublier la particule non que vous mettez en usage sans miséricorde à tort et à travers. Non n’est pas un mot français  ; et s’il l’est, il ne l’est jamais isolé dans la bouche d’un homme qui répond. Dites pardon : cela revient au même, et ne choque pas. Non est un démenti formel. Hélas ! monsieur. Bannissez-le de votre bouche, ou disposez-vous à Paris à mettre l’épée à la main à tout bout de champ. - Je profiterai, monsieur, de l’avertissement que vous avez la bonté de me donner.
Dans le commencement de mon séjour à Paris il me semblait d’être devenu le plus coupable des hommes, car je ne faisais que demander pardon. J’ai cru même un jour qu’on allait me faire une querelle pour l’avoir demandé hors de propos. Ce fut à la Comédie qu’un petit-maître me marcha par mégarde sur un pied. - Pardon, monsieur, lui-dis-je vite. - Pardonnez-vous même. - Oh, vous-même. - Vous-même vous dis-je. - Hélas ! Pardonnons-nous tous les deux.
La politesse du dialogue est poussée si loin à Paris que souvent, elle devient dangereuse. Monsieur, me dit un jour un riche négociant, vous viendrez demain dîner chez moi, et je vous présenterai ma femme : vous verrez une femme qu’en vérité je ne suis pas digne de posséder. Ayant trouvé effectivement cette femme charmante, le mari me demanda si au vrai, je l’avais trouvée telle qu’il me l’avait annoncée. Je lui ai répondu que j’étais de son avis. - Vous croyez donc que je ne la mérite pas ? - C’est vous qui me l’avez dit ; et j’aurais tort de vous donner un démenti.

.....

Une nuit avec Casanova
Adaptation pour le théâtre
de Pierre Tré-Hardy
Éditions Triartis. Scène intempestive à Grignan

Cher Prince,

Pierre Tré-Hardy, Une nuit avec Casanova Puisque vous me faites l’honneur de m’écrire que mes confidences vénitiennes vous plaisent et que cette histoire de nonnes vous intéresse, en voici donc la suite...

Dans sa dernière lettre, la religieuse semblait sûre que j’irais la faire appeler au parloir après l’avoir vue une première fois. Sa certitude augmentait ma curiosité. Elle avait raison de l’espérer si elle était jeune et jolie. Il ne tenait qu’à moi de différer de trois ou quatre jours et de savoir, par ma maîtresse Caterina, également nonne dans ce même couvent, qui pouvait être cette religieuse...

Mais j’avais peur de gâter l’aventure et de m’en repentir. Elle me paraissait trop savante en galanterie pour la croire novice et inexperte. En outre, j’étais très surpris de la grande liberté de ces saintes vierges, prêtes à violer si facilement leur clôture pour un souper à Venise.

Je me suis donc rendu au parloir où je découvris la plus belle et la plus noble des personnes, incarnée dans cette jeune nonne de vingt-deux ans, d’une rare beauté... avec de belles lèvres humides.
Nous décidâmes d’un souper dans sa maison de Murano où, après un repas délicieux je devins pressant. Comme elle ne voulait pas se rendre à l’amour, je l’engageai à aller se coucher après notre si joli dîner. Et je lui proposai de me retirer. [...]

Cher Prince,

Merci de vos nouvelles qui viennent de m’arriver et merci également de vos encouragements.

Vous m’écrivez « dans la vie comme en littérature j’aime mieux le Jacques Casanova que le Jean-Jacques Rousseau. Car vous êtres gai, il est arbitraire. Vous êtes gourmand, il met de la vertu dans les légumes. Vous avez cueilli trente roses de virginité, il n’a cueilli que de la pervenche. Vous êtes reconnaissant, sensible et confiant, il était ingrat et soupçonneux. Vous avez toujours été » fouteur... alors qu’il nous dit gravement, mais avec éloquence, que lui, s’est toujours branlé. » Votre franchise me touche au cœur comme à l’esprit et m’encourage à poursuivre avec vous l’histoire de mes nonnettes.

Je devais donc retrouver Marina pour un souper licencieux, au dernier jour de l’an. Arrivé sur place une heure avant elle, je m’amuse à examiner les ouvrages de la bibliothèque. On y trouve tout ce que les philosophes les plus sages ont écrit contre la religion et tout ce que les plumes les plus voluptueuses ont écrit sur l’amour ; estampes et livres séduisants, dont le style force le lecteur à aller chercher dans la réalité de quoi éteindre le feu allumé dans ses veines...

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