Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Vincent La Soudière, Lettres à Didier II. Par Gaëlle Obiégly

 

Vincent La Soudière, Lettres à Didier II Homme de l’être, Vincent La Soudière, décrit des abîmes infernaux. La confession qu’il adresse à son ami Didier, au fil de lettres intenses, l’avilit en même temps qu’elle montre son âme extraordinaire. Il s’est voué à l’écriture, comme on se voue à Dieu. Mais cette obligation impérieuse le torture jusqu’à le pousser au suicide en 1993. Ce deuxième volume de sa correspondance avec Didier expose cette sombre ferveur dont témoigne chacune des phrases de cet écrivain vrai. C’est une lecture bouleversante. En faisant état de son impuissance à écrire, il narre sa passion, il honore ce qu’il boude. Il désespère de ne pas se consacrer à son œuvre tout en s’y consacrant pleinement. Et voilà son œuvre. Il arrive que des écrivains se refusent à l’écriture pour mieux la servir. Ce tourment n’est-il pas plus admirable que la satisfaction procurée par l’accomplissement d’un livre ? Le dégoût qui vient, ou plutôt la honte éprouvée au moment de la publication, Vincent La Soudière en subit les conséquences tragiques. Après avoir fait paraître ses Chroniques antérieures, il se trouve empêché de se communiquer aux autres par l’écriture. Il ne lui est plus possible de se donner à ce qui lui est le plus cher et qui le retient en vie. Pour autant, il n’abandonne pas, même frappé par sa propre foudre, troublé jusqu’à l’aphasie, il maintient la lutte. Vivre, écrire, c’est pareil.
L’écriture, on y convie tout l’être. Faire de la littérature, se glisser dans la vie littéraire, participer au monde de cette manière-là, ce n’est pas ce qui le tient en vie. Il a quelque chose à faire, à donner sur cette terre. Mais cette chose, il s’obstine à ne pas la donner. Henri Michaux est incessamment disposé à l’aider pour la publication, mais Vincent La Soudière fait obstacle à cette aide. Certainement Michaux comprend cet homme « aux antipodes de l’homme de lettres ». Vincent La Soudière, son ambition n’est certes pas d’être quelqu’un mais de communiquer à un niveau essentiel. Les lettres à Didier racontent ce vœu et son impossible réalisation. D’où la beauté de cette vocation.

Didier, le destinataire de ces lettres, est lui aussi un homme appelé. Mais c’est à Dieu qu’il se voue quand Vincent a choisi d’écrire.
En 1964, ils se sont rencontrés dans un monastère cistercien où Vincent a séjourné quelques années après une expérience monastique à l’abbaye bénédictine Notre-Dame-du-Belloc dans les Pyrénées. L’évocation des lieux, dans cette correspondance, tient à leurs noms. Ils ne sont pas décrits. Vincent La Soudière est entièrement tourné vers l’intérieur. Le dehors, il en donne un aperçu grâce aux cartes postales qui le situent, qui marquent son incessant périple. Jamais il ne s’installe, et ne se trouvant dans un aucun lieu il lui est très difficile d’avoir un lieu intérieur. Il ne se sent nulle part chez lui, reste insituable. Comme pour tout artiste digne de ce nom, le seul lieu habitable c’est la création. Cependant, ce lieu qu’aucun ne peut localiser nécessite un endroit à soi. Or la vie précaire de Vincent La Sourdière le mène d’un hébergement à un autre. Il exerce des petits métiers, se plaint de la main mise d’un certain R. qui le finance mais le contraint à des tâches qui lui pèsent et il se réjouit d’une situation promise, celle de domestique dans un hôtel. Il y a quelque chose chez Vincent La Sourdière qui rappelle Robert Walser et particulièrement le personnage de Jacob von Gunten dans L’Institut Benjamenta. Comme celui-ci, et comme Walser, il n’a pas le désir de devenir quelqu’un, n’a pas d’ambition pour son moi social. Sa vie est faite d’improvisations auxquelles il oppose tantôt une attitude sereine tantôt une désespérance. Il se dit prêt à quêter devant les églises s’il le faut. On lui a promis un lit, une chaise. Il les attend, replié dans de très longs sommeils. Et il entrevoit parfois dans ces errances le venue d’un moi plus fort, net, décanté, prêt au travail. Ces événements de son existence semblent concerner une autre personne. Lui est en dedans, et ce dedans se livre dans les lettres à Didier, le prêtre. Vincent régulièrement avoue son narcissisme mais ne cherche pas de pardon. Pas pour cette faute-là.

Vincent La Soudière confesse son impuissance à écrire, sa culpabilité à ne pas honorer l’écriture, à dédaigner son vœu. Il se sent damné. Les lettres sont de plus en plus déchirantes, elles racontent une agonie et ce qu’il nomme Enfer. Tout son être est gagné par la force surhumaine du refus. Ce qu’il a écrit, publié, grâce à l’aide de Michaux, il le renie, tant cela lui semble nul, inconsistant. Et même cette agonie, il ne peut plus la communiquer. Après avoir cherché les causes de son mal dans la publication et le dégoût de se communiquer, il ne peut plus qu’admettre sa damnation. Il formule l’Enfer, « une combustion qui n’anéantit pas le combustible », sa souffrance n’aura pas de fin. Cette souffrance se trouve toutefois amoindrie par le sentiment d’être de tous les damnés le plus libre et le plus lucide. Son exigence l’a menée à sa perte. La fascination de la sainteté, des sommets, le tient dans le malheur et l’impuissance. Il a accordé à l’écriture une réalité démesurée, mais ne se sent capable d’aucune réalisation digne. Est-ce l’orgueil qui l’a détourné de la gloire ? Un manque radical de simplicité vis-à-vis de la vie, de l’écriture et même de Dieu, avoue-t-il, l’a mis dans l’échec. Un échec dont il tire de la volupté, une passivité qui n’est pas sans jouissance expliquent peut-être l’immobilité dans laquelle il se maintient. Il n’aspire à rien d’autre qu’à cette vie qui lui est souffrance. Ou du moins, il l’accepte, car cette difficulté d’être, ce cratère horrible lui procurent les bouillonnements, la ferveur, la noirceur nécessaire à sa marche, à l’écriture qu’il espère toujours.

Vincent La Soudière ne parvient pas à se communiquer. Il ne sait pas à qui se communiquer. Sa solitude, il ne la peuple pas. Il écrit des lettres à un ami, ces lettres ont l’intensité d’un journal intime, un journal paradoxal puisque adressé. L’écoute de son ami prêtre lui permet de se relier à lui-même. Grâce à la présence de Didier, ce destinataire que l’on sent bienveillant, Vincent sait qu’il existe. Autrement, non. Autrement, il se perd de vue, il est loin, prêt à quitter la vie, presque parmi les morts. Ce qu’il attend de Didier est peut-être qu’il lui explique pourquoi il ne cesse de se frustrer de ce qu’il a de plus cher, l’écriture et la vie - si on peut les dissocier. Les lettres de Vincent La Soudière mettent en lumière l’émergence de son vœu intérieur dans sa vie publique. Le livre expose cette tension entre soi, ce que l’on s’est promis, et le rythme des autres. L’erreur serait de croire que l’on écrit pour eux. Écrire pour qui, alors ? « pour les morts, pour ceux qui te sont chers dans le monde qui fut. », Vincent a relevé cette phrase dans le journal de Kierkegaard et sans doute la recopiant pour Didier se l’adresse-t-il à lui-même.

Vincent La Soudière
Cette sombre ferveur
Lettres à Didier II (1975-1980)

Édition établie et présentée par Sylvia Massias
Éditions du Cerf, janvier 2011
535 pages, 26 €

Sylvia Massias, docteur ès lettres, est l’auteur d’une thèse sur Mallarmé. Elle fut responsable du fonds d’archives de l’écrivain E. M. Cioran, qu’elle a inventoriées à la bibliothèque littéraire Jacques Doucet. Elle a travaillé notamment sur le poète et traducteur Armel Guerne, et publié ses Lettres à Cioran.
C’est à l’occasion de ses recherches autour de l’écrivain roumain qu’elle découvre les écrits de Vincent La Soudière, dont il avait été l’ami. Elle obtient une bourse du Centre national du livre en 2003 en vue de les publier, et fait paraître un recueil d’aphorismes, Brisants, aux Éditions Arfuyen. D’autres recueils sont en préparation.

Déjà paru :
Vincent La Soudière
C’est à la nuit de briser la nuit
Lettres à Didier I (1964-1974)

Édition établie et présentée par Sylvia Massias
Éditions du Cerf, mars 2010
574 pages, 32 €

À propos du tome I des Lettres à Didier :
http://www.fondationlaposte.org/art...

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite