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Lettres choisies - Jacques Chessex et Jérôme Garcin

 

Fraternité secrète
Jacques Chessex - Jérôme Garcin
Grasset, 2012

Jacques Chessex

Le 12 mai 75

Cher Monsieur,

Votre lettre m’a donné de la joie. Écrire, et recevoir de tels témoignages. Merci.
Je vous envoie deux livres « anciens » que j’aime. L’un réédité en poche. Qu’en pensez-vous ?

Êtes-vous le fils ou le parent de Philippe Garcin, mort récemment d’un accident, et que j’ai lu naguère avec un intérêt aigu dans la N.R.F., les Lettres nouvelles et ailleurs ? De beaux essais clairs et savants. Vôtre,

Jacques Chessex.

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Jérôme Garcin

67 boulevard St-Germain
Le 14 mai 75.

Je ne sais comment vous remercier, cher monsieur pour votre si bel envoi. Ainsi, vous me donnez ce soulagement unique qui consiste à éviter le douloureux passage du monde poétique au monde réel.
Au sortir du silence, votre voix, à nouveau, va résonner et réveiller.
Je suis en effet, le fils aîné de Philippe Garcin. Apprenant que vous le connaissez, je commence à comprendre l’existence du Jour proche (dont l’on déplore d’ailleurs le tirage trop limité...) dans la bibliothèque de mon père. J’ai à votre disposition, si vous le désirez, tous les « tirages à part » de ses articles (Fontenelle, Fromentin, Saint-Évremond, Rivarol, Diderot, Stendhal, Barrès, etc.). J’aurais grand plaisir à vous les faire parvenir.
Si j’ose vous envoyer quelques extraits d’un de mes recueils de poèmes, c’est tout d’abord parce qu’un vers du Jour proche tient lieu d’épigraphe au premier d’entre eux, c’est ensuite en raison d’une coïncidence étrange que je place moins sous le fait du hasard que d’un symbole précis : comme Une voix la nuit, c’est à la mémoire du père que renvoie L’Écriture du soir. Les mots se chevauchent et s’entrelacent pour se mieux retrouver sur les marches de l’aube : L’Écriture d’une nuit ou Une voix le soir.

En très profonde reconnaissance,

Jérôme Garcin.

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Jacques Chessex

Éditions Bernard Grasset
61, rue des Saints-Pères Paris, 6e
Téléphone : 548 07 71

Lausanne, la Pentecôte

Cher Jérôme,

Que vous soyez le fils de Philippe Garcin me touche infiniment, et vous me feriez une grande joie en m’offrant les tirés à part de ses articles. J’en ferai un dossier qui sera aussitôt confié à un relieur, et qui prendra place en un lieu onirique de ma bibliothèque. Je lisais les études de votre père avec un intérêt gourmand, savant, créateur. Je déplorais souvent, pensant à lui, que nous n’ayons pas vu rassembler ses textes en un seul livre qu’une préface intuitive et claire ouvrirait. Est-ce dans l’air ?

Quant à vos poèmes, cher Jérôme, d’abord merci de me faire confiance. Envoyer un tel manuscrit prouve notre accord, notre mutuelle reconnaissance, et j’en suis vivement touché.
Je suis donc en train de lire L’Écriture du soir. Comment lit-on un recueil de poèmes ? Chaque texte est un centre, et ce cœur bat dans tous les autres « fragments » du livre même. Ainsi chez vous : cette blessure, ces coups voulant détruire l’esprit, et pourtant les poèmes demeurent, autour de traces, de victoires, comme un chant sur la douloureuse ruine !
[...]
À mon tour, je vous envoie des poèmes : ceux de Batailles dans l’Air, et dès que je l’aurai retrouvé (il est assez rare), le volume publié le dernier des livres de poésie : L’Ouvert obscur. Oui, vous avez raison, j’ai souvent songé, pour la vie durable de ces poèmes, à la collection des Poètes d’Aujourd’hui. Et d’autant plus précisément que Seghers, qui aime mes livres, serait aussitôt d’accord de m’ouvrir sa collection. Mais quel critique écrirait-il la présentation ? Qui sera assez naturel et assez clair pour dire tout simplement ce que sont ces poèmes ? La plupart des analystes de ma génération jargonnent, et je suis si loin de la mode !

Cher Jérôme (décidément, permettez-moi de vous appeler ainsi). Je vous enverrai début juin un roman, de chez Grasset directement, où vous retrouverez mes caves et mes prairies de poète. À bientôt donc, et croyez à mon amitié, déjà.

Jacques Chessex

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Jacques Chessex

Corcelles-le-Jorat
Pâques 1976

Cher ami, cher Jérôme,

Votre lettre m’apporte une grande joie. Votre accueil me touche droit au cœur. Oui, mon cher Jérôme, être de Voix, avec vous, est un plaisir, un honneur, une fête, et je me réjouis infiniment de participer à votre aventure. Mais sans être jamais pesant, ni acharné, aux sommaires, ni importun d’aucune façon pour vos amis de la rédaction ! Une revue est un lieu extraordinairement subtil, je le vois chaque jour avec Écriture, où j’invite les amis et les moins proches, où je dose, où j’équilibre, où je rétablis selon un très difficile et très complexe vœu d’ouverture qui m’importe essentiellement. Donc, à Voix, pratiquons à mon endroit le même métier !

Je suis cent fois d’accord avec vous, mon cher Jérôme, quant à l’impossibilité d’un choix, de votre part et pour moi, dans mon manuscrit. Vous avez raison, et vous m’avez fait voir la chose sous son bon angle.

[...]

Je vous écris de la terrasse du Café de Corcelles, deux juments attendent au soleil, luisantes, trempées de sueur, et Hasta, la chienne, un berger allemand qui fait peur aux gamins malgré sa douceur, a posé sa tête sur mes genoux. Il fait clair et chaud, les arbres ont leurs feuilles et les granges donnent déjà leurs odeurs d’été. C’est le Café de la Poste, la fille du patron est une Circé villageoise et la sommelière essaie de l’imiter. Je ne suis ni Ulysse, ni l’un de ses compagnons !
Mais je regarde et j’apprécie, comme disent, avec leur humour, les Vaudois.

Mon cher Jérôme, que j’aime ce pays ! Que j’en suis profondément fait ! C’est une grâce merveilleuse que d’être lié pour toujours à un espace précis, mental et métaphysique. Je m’en sens plus fort et plus désireux d’être « juste ». Et je sais que vous me comprenez !

À bientôt, mon cher Jérôme, votre ami, Jacques (qui se réjouit de vous revoir).

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Jérôme Garcin

15. XI. 76

Cher ami Jacques,

Je ne cesse, en ce moment, de lire et relire Joë Bousquet, Traduit du silence (Gallimard), surtout. Il me semble qu’il y a une vérité somptueuse, celle d’une œuvre née d’une blessure, d’un mal, d’une douleur, acceptés, supportés et même, d’une certaine manière, arrogés - au-delà de l’accident, bien au-delà... Avez-vous ses textes ? Si non, j’aimerais vous les envoyer.
Je vous embrasse et pense à vous,
Jérôme

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Jacques Chessex

Carte postale de Ropraz : la Chapelle

Le 17 IX 1977

Tu te souviens, n’est-ce pas, de cette chapelle, mon cher Jérôme. La bise secoue prodigieusement la belle forêt où nous cueillons des russules au chapeau vert d’eau et rose. _ La buse crie dans les rafales.
Ton ami, Jacques.

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Jérôme Garcin

Le 23. 1. 78

Mon très cher Jacques,

Je t’ai envoyé ce matin le manuscrit de nos entretiens : j’avoue en être bien satisfait. Il y a, c’est inévitable, quelques retouches à effectuer et beaucoup de petites corrections, mais sur l’essentiel, nous avons gagné :
1) la très vaste répartition des sujets abordés (je ne vois nul « oubli » d’importance),
2) la profondeur de l’ensemble,
3) le naturel évident des propos,
4) la belle lisibilité du tout,
Bref, c’est une réussite. Lis le manuscrit, corrige-le, et donne-moi vite tes impressions.
Ton très proche

Jérôme

P.-S. : Je t’attends à Paris de pied ferme, à partir du 13 février !

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Jérôme Garcin

Le 19. X. 78

Mon bien cher Jacques,

Tu viens de m’écrire une très belle lettre sur Ropraz. Je te lis et rêve aux lieux que je connais, la maison, le bois, le cimetière...
J’aime aussi beaucoup ce que tu dis de l’enracinement, de la passion de l’origine. Et je perçois le calme et le repos que tu as gagnés en cessant d’écrire chaque semaine dans « 24 heures ». Ta « concentration » sur ton univers quotidien te porte je le sais, vers les plus hautes cimes - celles du succès, bien sûr, mais ça, je m’en fous un peu. Celles de ta réussite, intellectuelle et intime - et ça, je ne m’en fous pas du tout. Te regarder, te suivre, et t’admirer m’aide chaque jour.
Je t’embrasse,
Jérôme

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Maurice Chappaz

1934, le 13 juillet 79

Cher Jérôme Garcin,

Je vous remercie bien vivement de vos « Entretiens » avec Jacques Chessex. Et de votre dédicace si amicale.
Vous avez suivi un écrivain en l’admirant de toute votre jeunesse et de toute votre force, de sorte que la pâte se soulève et que vous nous donnez un livre plein d’émotion.
Il y en a pour moi qui ai perdu Jacques de vue mais non de cœur. Ce qui demeure toujours en moi c’est sa folie créatrice et qui dans le livre, où parfois l’arbitraire et le hâtif m’arrêtent, me bouleverse soudain par un accent de poème, un désarroi, une naissance à tout prix comme une montée de larmes.
L’écrivain secoue alors les collines. Il y a ces passages dans Les Yeux Jaunes, dans Le Séjour des morts.

Je vous serre la main.

Maurice Chappaz

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© Éditions Grasset, 2012

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