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Jacques Chessex : portrait. Par Corinne Amar

 

Jacques Chessex © léa crespi Jacques Chessex
Photo © Léa Crespi

Jacques Chessex meurt brutalement le 9 octobre 2009 d’une crise cardiaque, alors qu’il participait à une conférence, dans une bibliothèque suisse, où il fut pris à parti par un auditeur qui lui reprochait d’avoir pris la défense de Roman Polanski et l’insultait. L’écrivain, poète, peintre, né 75 ans plus tôt, à Payerne (commune suisse du canton de Vaud), figure dominante dans la littérature romande, lauréat du prix Goncourt en 1973 pour son roman L’Ogre, qui fouilla sans relâche par l’écriture ce monde obscur en lui de tragédie et de culpabilité, se regardant, se scrutant, s’étripant pour s’arracher ses secrets, eut une œuvre aussi violente que sa mort. Violente, parce que deux événements marquèrent au fer rouge sa vie, et l’un et l’autre, récurrences de son œuvre d’écrivain : le premier, remontant à son enfance pendant la guerre, et à l’holocauste nazi, alors qu’un commerçant bernois, juif, est assassiné par un groupuscule nazi (la fille de l’un des assassins est dans la classe du jeune Chessex) ; le second, renvoyant à sa jeunesse et au suicide de son père. Ainsi, dans Transcendance et transgression, Entretiens avec Geneviève Bridel (La Bibliothèque des Arts, 2002, Lausanne, pp.44-45), il confie : « J’avais huit ans en 1942, mais j’ai compris très clairement que le monde pouvait se diviser entre victimes et coupables, entre assassins et immolés [...]. J’ai participé malgré moi, à cette grande histoire de la guerre. » Autre date fatale ; en 1956, il a 22 ans, son père se suicide d’une balle dans la tempe. Cette mort ne cessera de le hanter et de hanter plusieurs de ses livres, au point qu’il se demandera, interrogeant la question du suicide, de manière absurde, si son père ne s’est pas suicidé à sa place (Entretiens, p. 55) : « C’est seulement dans la nuit qu’on a retrouvé son corps, et qu’on l’a amené d’urgence à l’hôpital. Il n’était pas mort mais absolument inconscient. Il s’était tiré dans la tête une balle qui avait traversé le cerveau, la conscience, en somme, mais on ne le savait pas encore. » Chessex laissa une œuvre. Jérôme Garcin qui se souvient d’un 30 avril 1975 où, jeune homme de 18 ans, il le choisit comme interlocuteur et ami, comme guide en littérature et en poésie, comme pair sinon père, et rapporte 34 ans d’échanges, de conversations, de « Fraternité secrète » (Grasset, 2012), lui rend un fervent hommage dans sa préface : « Tout ce que Jacques a écrit (dont de très beaux livres aujourd’hui introuvables : Bréviaires, Reste avec nous, Feux dorés, Les saintes Écritures, un éloge du plus excentrique des écrivains suisses, Charles-Albert Cingria, ou encore un adieu à Gustave Roud), je l’ai follement aimé. Et je n’ai cessé, je m’en rends compte aujourd’hui, de le faire savoir (p.22) ». Du tourment de la chair chez Jacques Chessex, du sacré, du profane, du tout, du rien, des extrêmes, de la tyrannie des obsessions et des fantômes - « Aidez-moi à ne pas devenir le fantôme du fantôme que je ne suis que trop » écrivait-il à ses fils dans Monsieur (Grasset, 2001) - Jérôme Garcin dit encore combien cela fut prégnant. Chessex laissa une œuvre de tourmenté marqué par son histoire familiale - son père, L’Ogre, un tyran familial, une force de la nature, emprise attractive, outrageuse, et dont la mort même ne parvint à le libérer ; sa mère, « le contraire de la vanité et du tapage » -, et avec elle, ses obsessions - le sexe, la foi, les femmes, la folie, la mort, omniprésente... - et ses secrets. « Il y a un goût du secret, du caché, de l’interdit, qui m’est venu très tôt avec la détestation de ma condition d’enfant et la rumination de quelques jouissances. Qu’est-ce que je cherchais dans le noir, coincé sous cette carcasse de gamine qui tremble nerveusement et m’écrase ? Je m’en souviens : je cherche mon bien. Comme s’il y avait déjà au fond de moi une quête de quelque chose qui correspond point par point avec tout le désirable, le souhaitable, le possible, que je ressens sans cesse dans mon manque et qui me pousse vers ce territoire heureux, édénique, lumineux, où je m’accorde à ce vœu. J’avais huit ans, je ne l’oublie pas », écrit-il dans Monsieur (« L’urine de l’autre sur moi », p.11). Chapitres très courts - chacun portant un titre - d’une autobiographie crue et délicate, charnelle, obscène sans l’être, parce qu’aussitôt pudique, inscrite dans le clair-obscur du temps et de la mémoire magnifique - il a huit ans - ses huit ans, âge-clé, il y revient souvent ; ici, il joue avec Nicole, et « Nicole est dans la classe des grands », plus âgée que lui de quatre ans, ils sont cachés tous les deux dans une armoire, à l’abri des autres enfants partis à leur recherche. « Tais-toi, lui dit-il, ne bouge pas où ils vont venir ! ». Alors, de trac, d’émotion, elle urine sur lui. Première des jouissances de sa vie, dont il gardera le souvenir intact soixante ans plus tard ; réminiscence du cadeau, du plaisir neuf ou encore, plus troublant, celui du vice et de l’ombre, de « l’erreur infime », tel un point noir sur la perfection d’un visage ; car il adorera, au sens religieux du terme, ce sentiment voluptueux que procure le mystère lorsqu’il est teinté de honte, et dont il pressent dès l’âge de huit ans qu’il l’aime, comme il aimera toujours toucher ce qui n’est pas permis.
On lui voyait une témérité provocante. « Sous son air calme, bienveillant, paterne, suisse, comme on disait, Jacques Chessex cachait une véhémence inouïe », rappelle Dominique Fernandez, dans la préface qu’il fit à L’Interrogatoire (Grasset 2011), le dernier texte que l’on trouva de l’auteur - parmi ses papiers, prêt à être publié - comme une voix d’outre-tombe, sous forme de questions-réponses, une voix du dehors, souvent coupante, perverse avec ironie dans son insistance à (m’)interroger : sur le suicide, le désir, Heidegger, la peur, le vice, la gloire, le remord, la fuite... Flaubert ? « Vous prendriez Flaubert comme médecin ? Ou pour un sage ? Ou pour un mage ? - Ne vous moquez pas trop vite, Monsieur l’ironiste, Flaubert est tout cela à la fois (...) ». C’est ainsi un inventaire « ahurissant » de sa propre vie, examen de conscience sans pitié de ses abîmes, empoignant les zones d’ombre, les noirceurs, la sainteté ou l’alcool, les fêlures...Tout un vocabulaire qui lui appartenait en propre et qu’il maniait, spirituel et charnel, et transcendé par l’écriture ; scories, sucs, résine, colle, sueur, eau, transpiration, corps, odeur, ossements, urine, sang, plis, fente, trous, orifice gorgé d’attente... Autant de maux de l’écriture, écriture du roman, écriture du poème aussi, car il était engagé dans cette double voie (plus d’une trentaine de recueils de poésie entre 1954 et 2008), âpre, libre et cohérent dans son cheminement, avouant volontiers à Jérôme Garcin qu’il écrivait par peur de la mort, s’inventant une discipline appropriée, soucieux de capter la moindre étincelle qui traversait sa conscience, entre le secret et le dit, le souvenir et le présent.
« Ce que je cache à ma mère, au temps de mon adolescence proche du lac, ce sont des plaisirs solitaires et l’écriture de nombreux poèmes. Au même instant je sais qu’elle sait tout, le plaisir stupéfait et l’incroyable joie de la découverte de l’écriture (...) (Pardon mère Grasset p. 83) ».
Quelle que soit la forme du texte, quelles que soient les hantises, les marges d’ombre, la vitalité du mal, le mot chez Chessex, à l’épreuve de la vérité, est traversé de l’élan poétique qui l’anime, une clarté souveraine et venue moduler toutes les contradictions assumées.

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