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Entretien avec Jérôme Garcin
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Jérôme Garcin © D Jérôme Garcin est journaliste et écrivain. Il est l’auteur de plusieurs récits, romans et essais, parmi lesquels, aux éditions Gallimard, Pour Jean Prévost (1994, Prix Médicis de l’essai), La Chute de cheval (1998, prix Roger Nimier), Théâtre intime (2003, Prix France Télévisions de l’essai), et Olivier (2011).
Jérôme Garcin a longtemps collaboré à la rédaction de L’Événement du jeudi, et depuis 1989, il est le producteur et l’animateur de l’émission littéraire « Le Masque et la plume » sur France Inter. Il exerce également les fonctions de directeur adjoint de la rédaction du Nouvel Observateur, chef du service Culture, et il est membre du comité de lecture de la Comédie-Française.

Vous écrivez en préambule aux lettres échangées avec Jacques Chessex (Grasset, 2012) et dans Olivier (Gallimard, 2011), longue lettre adressée à votre jumeau disparu, que la découverte du premier recueil de poèmes de Chessex, Le Jour proche, vous a incité à entamer une correspondance avec l’auteur, et à lire toute son œuvre... Pouvez-vous nous dire ce que vous avez ressenti à la lecture des poèmes de celui qui deviendra un ami de plus de trente ans ?

Jérôme Garcin Je suis tombé par le plus grand des hasards sur ce mince recueil de poèmes et j’ignore toujours pourquoi et comment il se trouvait dans la bibliothèque de mon père. J’avais dix-sept ans et demi. Mon père venait de mourir et je cherchais dans les textes des échos, des résonances à ce que je vivais et que j’avais du mal à comprendre. J’ai été immédiatement frappé par les poèmes de Chessex, par leurs métaphores et particulièrement bouleversé par celle où la mort était représentée par des « chevaux qui gravissent le temps, la croupe folle de soleil immobile » qui est l’image même de la chute de mon père, enlevé dans un dernier galop. J’avais le sentiment que ce poète dont je ne connaissais rien parlait de la présence des morts chez les vivants avec des mots, des images qui étaient exactement ce que j’éprouvais. Il arrive parfois qu’on ait le sentiment de se lire plus que de lire, et à l’époque, j’avais précisément l’impression de me retrouver, de me reconnaître dans les poèmes de ce Vaudois âgé de vingt ans à peine. J’ignorais évidemment que ce tout premier recueil - paru en Suisse à compte d’auteur en septembre 1954 - annonçait un drame que le jeune homme allait vivre quelques années plus tard : la mort ou plutôt le suicide de son père, Pierre Chessex. Il y avait peut-être aussi dans ma lecture une intuition de ce drame. J’ai donc lu cette poésie dans une situation très particulière, ce qui permet d’expliquer pourquoi j’ai aussitôt eu envie d’écrire et de connaître l’homme qui était derrière ce Jour proche.

Dès les premières lettres, vous envoyez quelques-uns de vos poèmes et Chessex vous envoie les siens. Il trouve une parenté entre les vôtres et ceux qu’il a écrits entre 1950 et 1960...

J. G. La rencontre inaugurale s’est vraiment faite autour de la poésie. J’ignorais presque que Chessex était romancier, qu’il était Prix Goncourt depuis 1973 et le premier écrivain helvétique à recevoir cette consécration. Il n’y a que le poète qui m’intéressait chez lui. De mon côté, j’étais un lycéen qui, sans doute pour des raisons personnelles, c’est-à-dire ce mélange de romantisme et de morbidité parce que je vivais avec mes propres drames, pensait ne pouvoir s’exprimer qu’avec la poésie. La rencontre s’est vraiment cristallisée autour de cet art. Un peu plus de vingt-deux ans nous séparaient, Jacques et moi, et c’est sans doute la poésie qui nous rapprochait le plus, qui nous rendait contemporains. Je lui avais donc envoyé mes propres poèmes avec leurs maladresses, et lui, a eu la générosité de m’envoyer les siens. J’avais créé au Lycée Henri IV en 1975, Voix, une modeste revue dont j’étais très fier et Jacques m’a pris au sérieux et a tout de suite accepté que je publie des poèmes de lui dans cette petite revue d’adolescents. Il était devenu un écrivain important, reconnu, consacré, et avait, de son côté, abandonné la poésie pour laquelle il avait écrit plusieurs recueils auparavant. Ce dont je suis assez heureux, c’est que je l’ai poussé à y revenir. D’une certaine façon, j’ai joué un rôle important. Chessex aurait pu se consacrer essentiellement aux romans ou aux nouvelles, mais sous mon impulsion et surtout mon désir de le lire, il a fait le choix de revenir au poème. En 1976, il a publié chez Bertil Galland, Élégie, soleil du regret, recueil de quatre saisons, variations mélodiques sur la mort, qu’il m’a dédié.

La correspondance témoigne de la naissance d’une amitié qui très vite devient « fraternelle », d’une confiance réciproque et d’un travail littéraire et éditorial acharné de part et d’autre... Vous créez donc cette revue littéraire Voix dans laquelle Chessex publie des textes ; toute une série de lettres évoquent notamment les entretiens que vous réalisez avec lui ; vous vous envoyez vos livres respectifs...
Le poète vous écrit avoir besoin de votre regard, de votre soutien : « Quelle solitude, parfois Jérôme, et comme j’ai besoin de ton amitié, de tes propos, de tes lettres » (le 30 juin 1977)...

J. G. Nous nous écrivions tous les jours, ou presque. Jacques était indulgent et faisait de moi non seulement un ami, mais aussi un éditeur, un critique, presque un confrère. On se voyait parfois, en Suisse ou à Paris. Depuis notre rencontre dans les années 1970 et jusqu’à sa mort en 2009, notre amitié n’a jamais failli. Pour diverses raisons qui sont complexes à expliquer, il avait un sentiment de solitude en Suisse romande et surtout avait peur de ne pas être aimé, d’être même détesté. Il a cherché dans le jeune homme entreprenant que j’étais et qui habitait Paris, une sorte d’appui. Évidemment, je pense qu’il était beaucoup moins seul qu’il ne l’écrivait dans ses lettres, puisqu’il était professeur au Gymnase de la Cité à Lausanne, avait fondé une revue littéraire avec Bertil Galland, Écriture, et entretenait quand même des amitiés... Et s’il a été détesté, il a aussi été admiré. Pour autant, il vivait son existence en Suisse un peu comme celle d’un homme reclus. Il a éprouvé ce sentiment de solitude pendant trente-cinq ans, mais pas un instant, il n’a imaginé, ni même suggéré qu’il pourrait vivre à Paris, comme certains de ses compatriotes. Je pense en particulier à Georges Borgeaud (1914-1998). Chessex n’a jamais voulu quitter la Suisse romande qui était son territoire exclusif. Il avait besoin de vivre à Ropraz, il ne s’imaginait pas, sauf à de rares occasions, en sortir. Le rythme urbain le fatiguait et au bout de quelques jours l’empêchait d’écrire.

Parlez-nous des sujets de prédilection de Jacques Chessex...

J. G. Que ce soit la poésie, les romans, les nouvelles, les essais, les récits, toute l’œuvre de Jacques tourne autour de thèmes très clairs, obsessionnels. Les principaux sont la passion de la femme, du sexe féminin, une des passions qui lui a valu le plus de réactions violentes en Suisse, et l’obsession permanente qu’est la mort, la conviction qu’il avait de vivre davantage avec les absents qu’avec les présents. Chaque livre est une nouvelle variation de cette obsession. Il n’en finit pas de la chercher, de l’interroger, de la narguer, de l’aimer. C’est quelque chose qu’il va d’ailleurs pousser - j’en ai été le témoin - jusqu’à construire sa maison contre la porte du cimetière de Ropraz pour pouvoir passer de son bureau au cimetière, comme on passe de l’anti-chambre au salon. Il avait besoin de la présence des morts d’une manière presque physique. Il lui arrivait de s’asseoir ou de se coucher sur les tombes. L’omniprésence très complexe et paradoxale de Dieu chez lui résulte évidemment de cette obsession. Pendant des années, cet écrivain s’est insurgé contre Dieu. Tantôt il l’injuriait, le menaçait, tantôt, il le priait, le célébrait. Il a fini sa vie avec des textes quasiment mystiques. Il avait cette idée, elle aussi obsessionnelle, qu’on ne peut pas parler de Dieu si on ne parle pas de la femme, que l’amour et la mort sont très liés. À ces thématiques, il faut ajouter une magnifique et permanente description de la nature, des saisons dans son pays de Vaud. Il était un admirable écrivain paysagiste et tous ses livres sont ancrés dans le même décor. À la fois terrien et mystique, il estimait - conception propre à la Suisse, pays très calviniste - que l’on vit davantage avec sa culpabilité, ses remords, ses regrets qu’avec optimisme. Dans l’histoire littéraire, son œuvre est par conséquent très singulière.

Aussi, dans un entretien avec Geneviève Bridel (Transcendance et transgression, Bibliothèque des Arts, 2002), Chessex dit : « j’ai l’esprit religieux, l’intuition religieuse du monde. » La figure de Dieu est en effet une des préoccupations majeures de l’écrivain...

J. G. Absolument. En même temps, il disait volontiers qu’il trouvait un équilibre entre Ignace de Loyola et Georges Bataille, entre les textes saints et ceux des écrivains dont l’érotisme était le plus cru. Il cherchait des preuves de Dieu dans la peinture de Pietro Sarto, les nus de Courbet, les gravures érotiques de Picasso, les sermons de Bossuet ou encore le jazz de Chet Baker.

Que diriez-vous de l’écriture de Jacques Chessex, du réalisme de ses récits, de sa filiation revendiquée avec Flaubert, de son évolution stylistique...

J. G. Ses romans se réclament ouvertement de modèles naturalistes. Jacques Chessex revendiquait sa filiation avec le réalisme français de la fin du XIXème siècle, avait Flaubert, Maupassant et Zola pour maîtres parce qu’il voulait ancrer ses récits dans la réalité la plus quotidienne du pays vaudois pour donner une épaisseur à ses personnages en les faisant vivre dans son propre univers. Il avait une sorte d’allergie à la modernité représentée par Tel Quel, la revue de littérature d’avant-garde. Sa prose des années 1960-1970 était à l’exact opposé de ce qui s’écrivait en France où le Nouveau Roman triomphait. Elle a évolué avec le temps. Cet homme qui n’hésitait pas à boire beaucoup, à faire des scandales dans les cafés et à se complaire dans les excès, qui avait travaillé une prose profondément sanguine et naturaliste, en renonçant à l’alcool et en devenant une sorte d’ascète à mesure que le temps passait, a fait évoluer son style vers une écriture « à l’os », avec de moins en moins de chair. Il avait cessé de boire, il écrivait maigre. Avec Carabas ou Portrait des Vaudois qui sont ses livres du début, des livres épais, très sanguins, à la prose charnue, et les livres maigres de la fin comme Le Vampire de Ropraz ou Un juif pour l’exemple, on voit l’évolution de ce style qui s’est allégé tout en restant fidèle à un très beau classicisme dont il était pour moi l’un des grands modèles. L’écriture de Jacques dont l’usage de la métaphore était admirable, n’a jamais eu le souci des modes. Elle a évolué vers une recherche de pureté. Autant dans ses premiers livres, Jacques a imposé une figure tonitruante, autant dans les derniers, il a davantage eu le goût de suggérer. L’écrivain est devenu de moins en moins terrien et de plus en plus mystique.

Que pensez-vous de cette phrase de Chessex à propos de l’autobiographie : « J’aime que ce qui est écrit soit vrai mais à travers un jeu poétique d’analogies et que le secret à la fois charnel et métaphysique soit constamment présent. Pour moi, l’autobiographie est une profonde tentative pour participer au secret. Me mettre dedans, pas devant. » ?

J. G. Jacques Chessex a écrit des textes clairement autobiographiques, comme Carabas, autoportrait baroque (Grasset, 1971), Monsieur (Grasset, 2001) qui est une confession à la première personne, Pardon mère (Grasset, 2008) ou encore L’Économie du ciel (Grasset, 2003) dans lequel il raconte le suicide de son père en avril 1956, à l’âge de 48 ans. Cela dit, tous les personnages des romans de Chessex sont des doubles dont il a plus ou moins noirci le trait. De la même manière qu’il a ignoré dans sa vie réelle des continents entiers, aussi bien les États-Unis, que l’Afrique ou l’Asie, il ne s’est jamais intéressé à la pure fiction, au sens où elle est fondée sur des faits imaginaires. Dans toute son œuvre, il n’a fait que nous livrer l’aveu de lui-même, c’est-à-dire ses obsessions. Je pense qu’il est l’écrivain du « je » par excellence.

Chessex était peintre. Il a dit avoir « beaucoup regardé Picasso ». « De Picasso, j’ai appris qu’il n’y a pas d’exactitude, et que la vérité surgit dans la ressemblance élémentaire ». François Nourissier (catalogue de l’exposition Jacques Chessex, Il y a moins de mort lorsqu’il y a plus d’art, 2003) parle d’autobiographisme à propos de la représentation « très Picasso » du Minotaure de Chessex dont la fonction serait de servir à un autoportrait. La peinture rejoint l’écriture....

J. G. Oui, tout à fait. Cependant, il ne faut pas considérer l’œuvre picturale de Jacques plus importante qu’elle n’a été, mais il est vrai qu’il a prolongé, notamment à travers la figure du Minotaure, par la couleur et avec le pinceau, ses obsessions et ses confessions littéraires. C’était un prolongement naturel. Jacques s’est surtout mis à peindre dans les quinze ou vingt dernières années de sa vie. Aussi, il a toujours été passionné par la peinture et la sculpture. Il était l’ami de nombreux peintres, dessinateurs et sculpteurs. Ses premiers recueils de poèmes ont été illustrés par Jean Bazaine notamment, et il a également beaucoup écrit sur l’art, questionnant l’acte de peindre, le « passage du précaire au mode accompli du peint ». Il lui arrivait très souvent de venir à Paris uniquement pour voir des expositions. C’était très important dans sa vie d’écrivain et d’homme. Par contre, il était éloigné voire indifférent à cet art majeur qu’est le cinéma et je l’ai peu vu non plus se passionner pour le théâtre. En musique, il aimait par-dessus tout le jazz. La peinture et le jazz étaient pour lui deux mondes parallèles dont il m’a toujours parlé depuis le premier jour de notre rencontre.

L’édition montre que vos échanges épistolaires étaient très réguliers de 1975 à 1984. Le volume couvre d’ailleurs presque entièrement cette période. Ils sont ensuite beaucoup plus espacés jusqu’à la mort de Chessex en 2009... Avez-vous fait un choix de lettres ?

J. G. D’une part, nous avons publié tout ce que j’avais en ma possession et tout ce que la bibliothèque nationale de Berne a conservé. Il ne s’agit pas de morceaux choisis. Les lettres sont présentées dans leur intégralité, rien n’a été retouché, ni réécrit. D’autre part, toute une partie de la correspondance a disparu. Sandrine Fontaine, la compagne de Jacques, et moi-même avons fait des recherches, en vain. Jacques avait remis à la Bibliothèque de Berne les lettres que je lui avais écrites dans les années 1970 et 1980, mais on ignore ce que sont devenues les suivantes. De mon côté, je suis un peu embarrassé d’avouer ma négligence car j’avais de grandes boîtes dans lesquelles je rangeais les lettres de Jacques et une fois que ces boîtes ont été remplies, j’ai manqué d’organisation et j’ai dû en égarer un certain nombre. Il y a tout un pan de cette correspondance qui a donc disparu. Par ailleurs, dans les années 2000, nous nous téléphonions tellement souvent, que le dialogue épistolaire a pu parfois disparaitre au profit des échanges téléphoniques. Mais pour autant, les lettres presque quotidiennes n’ont pas été remplacées subitement par des échanges annuels. Malgré ce manque, il y a dans ce recueil de lettres une présence épistolaire de Jacques jusqu’à la fin de sa vie.

Chessex, Garcin, Fraternité secrète Jacques Chessex
Jérôme Garcin
Fraternité secrète
Correspondance 1975-2009

Préface et notes de Jérôme Garcin
Éditions Grasset, janvier 2012
665 pages, 25 €

Avec le soutien de La Fondation La Poste


Sites internet

Les Éditions Grasset
http://www.grasset.fr/

Bibliothèque nationale Suisse (Berne)
http://www.nb.admin.ch/?lang=fr

Le dernier jour de M. Chessex par Jérôme Garcin
http://bibliobs.nouvelobs.com/roman...

Jacques Chessex, Le Buisson ardent. Un film de Marcel Schüpbach
http://www.tsr.ch/archives/tv/diver...

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