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Allocution prononcée par Adelin Charles Fiorato

Remise du Prix Sévigné 2011-2012

 

Adelin Charles Fiorato est professeur émérite de l’université Paris III (Sorbonne Nouvelle) et membre du Centre interuniversitaire de recherche sur la Renaissance.

Mesdames, messieurs,

Michel-Ange, coffret Je voudrais remercier tout d’abord les responsables et organisateurs du Prix Sévigné, ainsi que les partenaires qui s’y sont associés : le Festival de la Correspondance de Grignan, la Fondation de l’Entreprise de la Poste, et la Maison Hermès qui accompagnent cette illustre promotion culturelle.
Je suis très honoré d’avoir été désigné comme lauréat de ce prix, mais je le suis aussi d’avoir pu traduire l’auteur génial de la Correspondance / Carteggio. Pour une présentation circonstanciée des Lettres de Michel-Ange : je renvoie à la longue « Introduction » de mon édition.
Je me contenterai de développer ici trois ou quatre points qui me paraissent particulièrement intéressants.

1. Le corpus des lettres, d’abord.
Il comporte, comme on sait, les 518 lettres qui nous sont parvenues : ce qui est beaucoup et, en même temps, très peu :
Beaucoup, parce qu’on a du mal à imaginer cet artiste « manuel », après de très longues et harassantes journées, trouver le temps d’écrire des lettres - sans compter ses nombreuses poésies, éditées antérieurement par les Belles Lettres. En fait, l’année comptant 365 jours et la correspondance s’étendant sur plusieurs décennies, l’intensité de l’écriture de Michel-Ange ne paraît pas une épreuve insurmontable.
Pourtant, deux points importants méritent d’être signalés :
1. le premier, c’est que la première lettre connue de Michel-Ange est datée de juillet 1495, et la dernière, de février 1564 : la veille de sa mort. Ce qui signifie que l’écriture épistolaire a été, pour Michel-Ange, un habitus permanent, qui l’a accompagné tout au long de sa vie.
2. le second, c’est que, comme l’écrivait André Chastel, Michel-Ange. est le premier artiste qui nous ait laissé un aussi important « Carteggio ». C’est là « un fait historique », souligne l’historien de l’art. Il faut se souvenir en effet, qu’à cette époque, les artistes étaient surtout des manuels et, mieux encore, se considéraient et étaient considérés comme des manuels.
Or, au XVIe siècle, les choses changent : On assiste à « L’entrée des artistes en écriture », comme l’écrit, dans un article sur Cellini, une chercheuse en littérature artistique, qui est ici parmi nous : Léonard, Cellini, Vasari, Pontormo, Dolce, Titien, etc.. et bien d’autres... écrivent, et quelles œuvres !
Eh bien ! Il n’est pas douteux que Michel-Ange a œuvré en faveur de la promotion littéraire de l’artiste de son temps et des siècles suivants : ce qui n’est pas un mince titre de gloire !

Trop peu, ai-je dit plus haut. Oui ! car il est invraisemblable que toutes les lettres écrites par Michel-Ange nous soient parvenues. D’abord, parce que la lettre est un document qui se diffuse « en étoile » : elle parvenait à des destinataires multiples et dispersés, et était donc soumise aux aléas des archives privées : la perte, la destruction, l’oubli. Il y a donc de fortes chances pour qu’on fasse encore, à l’avenir, quelque heureuse découverte : un espoir qui n’est nullement illusoire. Car enfin, nous disposons de deux gros volumes édités (je dis bien édités) de lettres des correspondants de Michel-Ange. Est-il pensable que l’artiste n’ait pas répondu à ces lettres, ou du moins à la majorité d’entre elles ? Un exemple : la retentissante polémique épistolaire ayant donné lieu à plusieurs dizaines de lettres, que suscita le fameux scandale des « nus » du Jugement dernier. Est-il concevable que l’intéressé, mis en cause, n’ait répondu que par deux ou trois lettres ? Où sont passées les autres ?

2. Mes perplexités de traducteur.
Je dois avouer que, lorsque j’ai entrepris cette lourde tâche de traduire la « Correspondance » complète de Michel-Ange, j’ai éprouvé quelque inquiétude, non pas à cause de l’ampleur de l’entreprise (j’en ai vu d’autres !), mais de la spécificité de la langue.
Eh bien, non ! Les « Lettres » de Michel-Ange , pour la plupart familières, voire familiales, sont rédigées en un toscan populaire, proche de l’italien classique ; et le vocabulaire, pas plus que le style, n’ont guère posé de problème au traducteur bilingue que je suis.
Les difficultés me sont venues d’ailleurs.
Pour simplifier je dirai qu’elles sont venues « de la diversité des styles et des langages », si multiples chez notre épistolier.
a) Les lettres techniques, d’abord : quand par exemple Michel-Ange raconte, par le menu, qu’après avoir fait extraire un gros bloc de marbre des mines de Carrare, les cordages, les boulons et les poulies cèdent, et que le bloc tombe en roulant sur la pente, je ne suis pas toujours sûr d’avoir bien traduit tous les détails de cette péripétie.
b) Les lettres que je qualifierai de « nobles » ensuite, c’est-à-dire celles qui sont adressées à d’éminents personnages : papes et cardinaux, ducs, nobles dames (comme Vittoria Colonna), célèbres écrivains ou artistes (comme l’Arétin, Vasari, Cellini, etc.). L’auteur - qui se sait et s’avoue peu instruit - essaie ici de se hisser au niveau des doctes lettrés et s’efforce d’écrire avec un zèle linguistico-stylistique pompeux, amphigourique, ce qui donne beaucoup de fil à retordre au traducteur, pour rendre avec fidélité un galimatias qui se voudrait élégant.
c) À l’autre bout de la gamme, dans certaines lettres polémiques, hargneuses, à la limite de l’insulte, Michel-Ange, qui était loin d’avoir bon caractère, n’hésite pas à user d’un langage vulgaire (difficile à traduire), pour exprimer ses « coups de gueule » : une expression que l’auteur n’aurait certainement pas désavouée.

3. Quelques considérations sur le contenu des lettres.

Dans sa correspondance, on trouve assez peu de considérations artistiques, ni d’éclairages sur les principaux chefs-d’œuvres de l’artiste. En revanche, nous y trouvons une profusion d’observations sur la pratique technique de son métier et, plus encore, sur les nombreuses et insupportables difficultés qu’il rencontre en tant qu’entrepreneur : contestations avec ses commanditaires, conflits avec ses collaborateurs ou ses aides, résistance de la matière.
Au regard de l’art, cette multiforme correspondance présente ainsi, en négatif, un intérêt pour ainsi dire génétique. Elle dévoile la face cachée du concepteur et du créateur de génie, c’est-à-dire celle de l’artiste technicien aux prises avec des obstacles dont le laborieux dépassement rend possible la création de l’œuvre d’art.

D’autre part, et corrélativement, Michel-Ange écarte assez ouvertement les discussions sur les théories de l’art. Un exemple : la question du « Paragone », c’est-à-dire cette vaste consultation lancée par Benedetto Varchi auprès des artistes de l’époque, sur la préséance de la peinture ou de la sculpture.
Michel-Ange, pourtant intéressé par le sujet, répond évidemment à la consultation en affirmant sa préférence pour la sculpture (son vrai métier !). Mais, bonne âme ! il admet qu’après tout on peut considérer que les deux arts s’équivalent. Puis, par une belle pirouette, il ajoute « qu’il vaut mieux laisser de côté toutes ces disputes qui demandent plus de temps que pour faire des figures ». Et d’ajouter : « on pourrait dire bien des choses et inédites sur ces savoirs, mais il faudrait bien trop de temps, et j’en ai peu ». En d’autres termes, ce qui intéresse l’artiste, c’est le travail créateur, et non les vaines discussions sur la création.

4. Il y aurait beaucoup à dire sur les contenus des lettres et sur les dialogues que Michel-Ange engage avec ses destinataires, et qui portent sur des sujets multiples : la politique, la religion, les lettres, les arts, ses amitiés et ses amours, ses rapports avec ses parents et ses proches, ses affaires de patrimoine. Ces dernières lettres sont particulièrement nombreuses et atteignent les deux tiers de la correspondance. Je me limiterai à exposer un point bien précis.
Les lettres familiales révèlent des sentiments affectueux et affables, chaleureux parfois, mais la rapide promotion de l’artiste pose bientôt problème, car elle fait de lui l’homme influent de la fratrie, le bailleur de fonds de la famille et, en conséquence, un mentor moralisateur, ce qui suscite des ressentiments et parfois de lourds contentieux avec ses parents.
Parmi bien d’autres, un désaccord vient introduire une dissension tenace dans la famille.
Alors que son père et ses frères se seraient bien contentés d’une situation professionnelle modeste, mais confortable, Michel-Ange apparaît très tôt comme fortement obsédé par une aspiration à la promotion sociale de la lignée Buonarroti. Ses commandes grassement rétribuées, bien qu’alternant avec des périodes de gêne, ses fréquentations nobiliaires - déjà à Florence, mais surtout à Rome (papes et cardinaux, fuorusciti florentins, fortunés pour la plupart) et surtout le prodigieux succès de ses œuvres d’art, en Italie et dans toute l’Europe, suscitent chez Michel-Ange des ambitions aristocratiques, qui se traduisent par des comportements divers, mais continus : acquisitions systématiques de biens immobiliers (« une maison respectable confère beaucoup d’honneur, car elle est plus voyante que ne le sont les domaines, et elle vous révèle plus qu’on ne croit »), quête généalogique de problématiques origines nobles, éloges des ancêtres Buonarroti, fonctionnaires de la « Signoria » florentine, recherche d’une bru noble pour son neveu Leonardo, (« Pour ton mariage (...) je te dirai seulement de ne pas te soucier de la dot (...) Considère seulement la noblesse, la santé et plutôt l’honnête qu’autre chose » (384) ; réprimandes hargneuses contre ses frères dénués d’ambition et qui ne l’aident pas à assurer l’ascension de la famille (« que Gismondo revienne habiter à Florence, afin qu’on ne dise plus ici (à Rome), à ma grande honte, que j’ai un frère à Settignano, qui marche derrière les bœufs » (298).

On a beaucoup glosé, et on s’est gaussé, au sujet des chimères de ce créateur de génie, voué à un grand destin, et cependant infatué d’élévation sociale. Il n’empêche que, là encore, l’activité artistique a permis à Michel-Ange et à sa famille de passer d’une condition de modeste bourgeoisie à celle d’opulent lignage florentin. On peut dire qu’au-delà de ses prodigieuses conquêtes esthétiques, l’art a également permis à Michel-Ange de changer de classe sociale.

Adelin Charles Fiorato

Je remercie chaleureusement les personnes qui ont rendu ma lourde tâche plus aisée : Caroline Noirot, si attentive à la qualité de l’édition, Nuccio Ordine, qui m’a accompagné dans mon long itinéraire, Dany De Ribas, qui a promu largement cet ouvrage dans la presse, Jean Malye, qui en a géré la fabrication, Cécile Gallego, qui a assuré la mise en page des deux volumes bilingues.
Mais ma reconnaissance va surtout à la mémoire d’Alain Philippe Seconds, qui m’a constamment assuré de sa confiance.

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