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André Gide, correspondance Par Gaëlle Obiégly

 

Gide, Desjardins, Heurgon À part celui de Gide, les noms qui figurent sur la couverture du livre sont sans notoriété pour le grand public, comme on dit. L’intérêt de cette correspondance est de nous présenter, grâce aux lettres mais aussi grâce aux nombreuses notes qui les accompagnent ces acteurs de la vie intellectuelle européenne durant la première moitié du XXème siècle.
Paul Desjardins était poète et essayiste à ses débuts, puis il a mis sa plume au service d’entreprises philanthropiques. Il était en relation avec l’élite intellectuelle sans en faire vraiment partie. La correspondance de Gide et Desjardins raconte ce qui les unit, l’exigence intellectuelle, l’aspiration morale, et une communauté d’intérêts. Ainsi travaillent-ils conjointement au rayonnement de leur œuvre et s’en entretiennent dans leurs lettres. Desjardins, écrivant à son ami cher, lui écrivant de Pontigny - où chaque année pendant dix jours se déroulaient des rencontres entre intellectuels et écrivains, ces décades, Desjardins en avait la charge - il se plaint d’être accaparé par diverses tâches, se qualifie de « professeur à quadruple services » tandis que Gide, selon lui, « homme de loisirs », peut accorder à l’amitié tout le temps et l’énergie qu’elle nécessite. Cette distinction, faite par Desjardins lui-même, entre l’intellectuel besogneux et le créateur oisif n’a pas vieilli. Au début de leur correspondance, ce sont surtout des flatteries que Desjardins adresse à Gide. Les notes semblent vouloir authentifier les propos flatteurs de Desjardins à l’égard de Gide, en les confrontant à d’autres sources ; journal intime, propos rapportés. En lisant ces premières lettres, on s’interroge, effectivement, sur la sincérité du critique envers l’écrivain reconnu, pas sur celle de l’écrivain. Cela tient-il à l’expression ? Ou pressent-on que l’homme qui se place en position d’infériorité a besoin de se faire aimer ; et qu’une grande partie de son énergie, il l’emploie à trouver des moyens d’être aimé. Exprimer son admiration, flatter, en est un. Gide est plus succinct, et franc, il reconnaît briguer l’estime du critique brillant qu’est Paul Desjardins.
Jacques Heurgon, dont les lettres apparaissent un peu plus loin dans le livre, était le gendre de Paul Desjardins, puisqu’il avait épousé sa fille Anne qu’il avait connue à Pontigny pendant une décade. Jacques Heurgon était agrégé de lettres classiques, il a participé à des fouilles archéologiques, activité que Gide lui a suggéré de délaisser au profit de la critique pour laquelle il le sent très doué. Les dons de Jacques Heurgon sont multiples et il les exploite tous avec énergie. Successeur de son beau-père à Pontigny, il a renoncé à animer les décades mais s’est engagé dans des commentaires soutenus de l’inspiration mythologique de Gide et il a veillé, à distance, sur l’apprentissage tardif du latin du grand écrivain. Heurgon écrit de longues lettres, parfois pédantes, mais animées par une faim pour les nourritures spirituelles que les textes de Gide assouvissent. Chacun des livres que celui-ci lui envoie est attendu avec impatience, lu, commenté avec précision. Le vocabulaire utilisé par Heurgon, par Gide - « faim », « exquis », notamment - est détourné de son emploi habituel pour qualifier des mets, ou les plaisirs du corps, au profit de l’appétit de l’esprit. On sent à leur lecture que les lettres que Heurgon écrit à Gide rendent compte de choses qui lui importent, et qu’il ne s’agit pas de relater de petits faits, et s’il ne donne aucune nouvelle c’est tout simplement que « peu d’événements, peu de bonnes pensées » lui sont venues. Le reste ne lui semble pas digne d’être rapporté à l’écrivain. Gide, lui, exprime surtout, aux uns et aux autres, son affection, son amitié, son admiration. Il raconte peu, il s’explique à peine. Sauf, le 7 novembre 1943, lorsqu’il répond à une lettre d’Heurgon soucieux de la réputation de Gide dont certaines pages du journal risqueraient d’être exploitées par les Italiens à des fins partisanes. Ces pages concernent l’admiration de Gide pour Hitler. Craignant que les Italiens n’utilisent le nom de Gide pour se justifier devant l’opinion du monde, Heurgon lui suggère de supprimer certains paragraphes. Alors Gide analyse en peu de phrases ce qu’est son admiration, un besoin de « tout temps de magnifier l’adversaire, estimant qu’on se diminuait soi-même en cherchant à le déprécier, à l’avilir. » Heurgon est un allié, ce que tout artiste demande. L’estime portée par Gide à Heurgon vient sûrement autant de son éblouissement que de sa reconnaissance envers la loyauté de cet ami.
L’édition de ces lettres établit leur histoire, donne le contexte où elles se sont écrites. Toutes ces notes, longues, offrent parfois plus d’intérêt que les lettres mêmes. Parfois, elles amusent, en raison de leur précision. Elles mentionnent d’autres proches, complètent des propos qui, sinon, seraient trop allusifs et marquent le parcours géographique des uns et des autres. Notamment, pendant la Seconde guerre mondiale, période pendant laquelle les déplacements ont une nouvelle importance. A ce moment-là, c’est le Maroc qui attire Gide, plus qu’Alger dont il redoute l’atmosphère politique et intellectuelle. Il sait pourtant qu’à Alger il bénéficierait de l’hospitalité chaleureuse d’Anne Heurgon. Les lettres qu’ils s’adressent l’un à l’autre témoignent d’une sympathie au sens premier. Gide a connu Anne Heurgon quand elle était encore Anne Desjardins, la fille de Paul Desjardins. Cette jeune fille intelligente a évolué dès son plus jeune âge dans un milieu d’intellectuels misogynes. Gide, lui-même, s’offusque de la participation de femmes aux premières décades de Pontigny. Les écrivains qui viennent y parler de l’Europe, de la littérature, remarquent cette jeune fille dont l’étrangeté attire leur attention. Puis Anne a épousé Jacques Heurgon, jeune homme brillant, et elle a occupé avec dévouement ses fonctions d’épouse et mère, au détriment d’une carrière de romancière, voulue et abandonnée. À la mort de son père, Anne, en pleine nuit, écrit à Gide. Elle veille son père, le décrit à l’ami « lointain insaisissable », expose avec des mots celui qu’elle voit « très beau, très jeune sur son lit de mort avec comme seul ornement quelques branches de houx. » La lecture du Journal de Gide l’accompagne et l’incite peut-être à s’épancher. Cette lettre inaugure une correspondance empreinte d’émotion. Ce qui s’échange dans ces lettres, autant de la part de Gide que de celle d’Anne Heurgon, ce sont des manifestations de tendresse, de sentiments profonds, sa fascination à elle pour le grand homme ; et lui se dit en admiration devant l’énergie de cette mère de famille. Elle a renoncé à la carrière littéraire, elle s’est mise au service non seulement de sa famille mais aussi des intellectuels auxquels elle offre, notamment pendant la Seconde guerre mondiale, aide, affection, nourriture. Lorsque Gide s’installe chez elle en 1943 à Alger, il vient couronner son sacrifice. Ce moment passé en compagnie de Gide pendant quelques mois fait le bonheur de cette femme qui trouve en cet homme-là ce à quoi elle tient le plus au monde : « noblesse, bonté, profondeur, fantaisie, intelligence, modestie, goût, etc. »
Cette correspondance dévoile trois types de relations à Gide. Celle de Paul Desjardin, s’adressant avant tout au moraliste Gide, celle de Jacques Heurgon pétri d’admiration pour le créateur Gide, et celle d’Anne Heurgon dévouée à l’homme que fut le prix Nobel de littérature de l’année 1947.

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André Gide, Correspondance avec Paul Desjardins, Jacques Heurgon, Anne Heurgon.
Édition établie, présentée et annotée par Pierre Masson
Postface de Édith Heurgon
Éditions des Cendres. Coll. Inédits de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet (2011)

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