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Entretien avec Adelin Charles Fiorato
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Adelin Fiorato Adelin Charles Fiorato est professeur honoraire et ancien directeur d’équipe de recherche à l’Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris III. Ses travaux critiques et ses traductions portent principalement sur la nouvelle, la biographie, le tragique, l’utopie, et analysent les rapports entre culture et société à la Renaissance. Outre les Poésies/Rime et la Correspondance de Michel-Ange, Adelin Charles Fiorato participe dans la « Bibliothèque italienne » des Belles Lettres à l’édition et à la traduction des Novelle de Matteo Bandello dont deux volumes ont déjà été publiés (2008 et 2009).

En 2004, vous avez publié aux Belles Lettres, Poésies (Rime) de Michel-Ange, édition que vous avez présentée, traduite et annotée. En février 2011, paraissait chez le même éditeur la Correspondance (Carteggio) de l’artiste, pour laquelle vous avez reçu, le mois dernier, le Prix Sévigné. Tout au long de votre introduction, vous montrez les similitudes de thèmes et de contenus ou au contraire, les différences qui existent entre l’écriture épistolaire et l’écriture poétique de Michel-Ange... La langue et le style sont « concrets et dénotatifs » dans la correspondance - vous écrivez d’ailleurs que Michel-Ange s’exprime « au ras du quotidien » - quant à l’art poétique, l’artiste revendiquait sa « préférence envers une poésie plus moderne et plus rugueuse »...

Adelin Charles Fiorato Michel-Ange n’est pas réellement un grand poète, mais ses poésies sont près des choses, des gens, des faits. Ces quelques vers de Francesco Berni [1497-1535] que j’ai choisis pour introduire Rime, nous font entrer dans le cœur du sujet :

(...) faites donc silence, pâles violettes,
liquides cristaux et fauves gracieux :
lui, dit des choses, et vous, des paroles
.

Lettré « réalistico-burlesque », Berni apporte à Michel-Ange poète une consécration éclatante. Il rend ici hommage à la consistance de son écriture poétique, à son sens du concret en l’opposant à la frivolité de la poésie ambiante, car à la Renaissance tout le monde écrit des poèmes et souvent des poèmes très légers, très littéraires. Michel-Ange déplore les limites de sa culture « savante ». À l’instar de Léonard de Vinci, il n’est pas allé à l’université et ne connaît pas le latin. Or, à l’époque, le latin est un clivage : il y a ceux qui le savent, c’est-à-dire les lettrés, et ceux qui ne le savent pas. Léonard de Vinci se disait « omo sanza lettere » (« homme sans lettres »). « Sans lettres », bien sûr, ne veut pas dire pour autant « ignorant ».
Cette tendance dominante de la production poétique de Michel-Ange a été fortement relevée par de nombreux critiques et notamment par G. Contini qui a été le premier à voir chez Michel-Ange, « une passion obsessionnelle pour les choses », solides, concrètes. La ressemblance essentielle entre les Poésies et la Correspondance est dans cette singularité de ce sens du concret. Il faut se représenter cet homme avec ses outils, habitué à manier le pinceau, le marteau et le ciseau 8 à 10 heures par jour... Ce qui n’empêche pas les envols sentimentaux des poésies d’amour - notamment très touchantes - ou même les fougueuses envolées d’une poésie polémique.
Quant à la différence, elle est assez évidente parce que l’écriture poétique touche à un domaine forcément idéal, surtout les poésies d’amour qui représentent la moitié de la production, tandis que la prose épistolaire de Michel-Ange est essentiellement familière non seulement, parce qu’elle s’adresse à ses proches, mais aussi parce qu’elle porte sur des sujets familiaux, et dans une langue florentine familière. Le style, la pensée, le mode d’écriture relèvent du « minimalisme », terme que je préfère à « réalisme » car le réalisme est une attitude littéraire, c’est-à-dire une littérature qui imite le réel. Michel-Ange, dans ses lettres, n’imite pas le réel. Il écrit comme il parle (comme on parlait alors), tout en se conformant aux codes usuels de la correspondance, familière ou d’affaires, de son temps. Il a recours très fréquemment à des termes, tours et expressions, de facture populaire. Il s’agit d’un langage de tous les jours, exprimant des réalités tangibles. Je suis, pour ma part, un anti-académique, hostile à un langage contourné, et ce qui m’a attiré chez Michel-Ange c’est cette écriture au « ras du quotidien ». Sa correspondance nous donne une idée de la micro-histoire d’une famille toscane de la Renaissance. Il y a peu de grands événements, peu de grands personnages. Dans l’ensemble, il s’agit d’une conversation. En italien, on dit « a tu per tu » (« en tête à tête »).

Avez-vous rencontré des difficultés pour traduire les lettres ?

A. F. Bien que l’écriture épistolaire de Michel-Ange soit relativement simple d’un point de vue linguistique, on trouve parfois des secteurs qui posent problèmes. Notamment, le secteur littéraire. Quand Michel-Ange écrit à de grands personnages, papes et cardinaux, ducs, nobles dames (comme Vittoria Colonna), célèbres écrivains ou artistes (comme l’Arétin, Vasari, Cellini, etc.) il « fait du style » et s’exprime avec une surcharge insolite d’hyperboles, de métaphores, de similitudes emphatiques. Parfois, il s’applique tellement que je me demande s’il ne fait pas écrire ses lettres par un intermédiaire. À un moment donné, il dit : « mon ami, je ne sais pas très bien écrire, essaie de rédiger cela pour le Duc de Florence ». En dépit de quelques regrets (plus ou moins sincères) sur son incapacité à écrire dans un « italien élégant », Michel-Ange semble bien assumer sa condition d’écrivain fruste et son écriture non châtiée.
De nombreuses lettres tournent autour de difficultés techniques, qui ne concernent pas seulement la difficulté de l’artiste mais aussi celle de l’entrepreneur. Par exemple, il raconte par le menu qu’il est à Carrare en train de faire extraire un grand bloc de marbre. Les cordages, les boulons et les poulies cèdent. Comme il n’est pas possible de transporter ce bloc, une route est créée exprès pour l’acheminer. J’ai donc buté parfois sur des termes techniques de métier qui ne sont pas toujours d’une traduction aisée, sur des tours juridiques ou comptables également. La syntaxe se complique aussi et « fleurit » quand il se met à invectiver ses correspondants. Il n’hésite pas à user d’un langage vulgaire. Il faut donc trouver en français des équivalents qui percutent. Il y a toute une série d’écarts même par rapport à la norme familière et populaire. Toutefois ces difficultés que j’appellerais des « toscanismes » sont peu nombreuses. Si l’on excepte certains problèmes de syntaxe, quelques passages obscurs, et des termes ou tournures idiomatiques ou techniques, les problèmes que m’a posés la traduction m’ont semblé en nombre relativement limité. Il faut dire que je suis totalement bilingue.

Dans votre présentation, vous suggérez que le corpus réel de la correspondance devait être beaucoup plus important que ces 518 lettres publiées dans la présenté édition...

A. F. Vous savez ce qui est arrivé aux lettres de Madame de Sévigné... Sa petite-fille a décidé de détruire une grande partie de la correspondance échangée entre Madame de Sévigné et Madame de Grignan, parce qu’elle trouvait que le contenu était un peu trop intime. Supposons par exemple que quelqu’un ait mis la main sur les lettres d’amour homosexuel de Michel-Ange... il y avait des lois qui interdisaient l’homosexualité, et une lettre était un écrit compromettant. Dans cette correspondance publiée, les lettres d’amour occupent d’ailleurs très peu de place (pas plus d’une douzaine au total). On ne sait pas ce que peut devenir une correspondance. Sans compter les incendies, les problèmes de transmission de génération en génération... Ce qui a contrario me paraît donner de la consistance à l’hypothèse que la correspondance n’est pas complète, c’est que la plupart des lettres éditées dans ces deux volumes ont été retrouvées dans la maison où le père, les frères et le neveu de Michel-Ange habitaient, la Villa Gibellina à Florence, tout près de Santa Croce. Il était donc facile de récupérer ces écrits épistolaires familiers, mais que sont devenus les autres ? L’édition de la correspondance de Michel-Ange qui fait autorité en Italie est publiée en trois volumes. Sur ces trois volumes, si on les met bout à bout, il y en a un seul de l’artiste, autrement dit, les deux autres sont constitués de lettres de correspondants. Qu’en est-il des réponses ? Est-il pensable qu’il n’ait pas répondu à des dizaines d’interlocuteurs épistolaires ? Ces indices permettent de penser qu’on ne connaît pas toute sa correspondance.

Une grande partie des lettres s’adressent à son père, à ses frères, à son neveu Leonardo. Pouvez-vous nous parler des rapports de Michel-Ange avec les membres de sa famille ? Il semble avoir le rôle de l’aîné et aspire à la promotion sociale de la lignée Buonarroti... Sa correspondance témoigne précisément du souci d’extraire ses proches parents de leur condition modeste...

A. F. Michel-Ange aspirait en effet à une promotion sociale. Il a œuvré une grande partie de sa carrière non pas à s’élever personnellement mais à élever sa famille, la lignée Buonarroti. Au fur et à mesure qu’il avance dans sa carrière, s’installe dans le métier, dans la corporation, qu’il est connu des grands personnages, il devient lui-même une personnalité influente. D’une part, il est célèbre dans le monde entier, il est même obligé de refuser des commandes, d’autre part, il se met à gagner beaucoup d’argent. Que faire de cet argent ?
Premièrement : le mettre de côté pour ses vieux jours ;
deuxièmement : essayer d’établir les gens de sa famille. Pour ses frères, il monte un atelier de textile - ce qui d’ailleurs lui prendra une quinzaine d’années - afin d’améliorer leurs conditions financières puisqu’ils sont de petits fonctionnaires modestement rétribués ;
troisièmement : il veut acquérir des demeures honorables et un riche patrimoine. Il achète des propriétés en Province, dans le Chianti, et à Settignano, une petite ville à quelques kilomètres de Florence, mais il tient surtout à acquérir de grandes, belles, et élégantes maisons dans Florence. Il fait des réflexions significatives à ses frères : « Sachez que les familles florentines ont survécu en mémoire très souvent grâce à la splendeur de leur habitation ». Il cherche véritablement à s’implanter en essayant de recouvrer un lustre qui était - dit-il - celui de sa famille d’autrefois. Il est allé jusqu’à se chercher un ancêtre dans la grande et noble famille médiévale des Canossa. Cette hypothèse généalogique n’est pas du tout prouvée. Il faut savoir qu’au XIème siècle, Mathilda de Canossa était la duchesse qui gouvernait Florence. Ce qui est intéressant c’est que Michel-Ange tente de hisser sa famille et lui-même au rang de l’oligarchie aristocratique. Et au fond, il y arrive. L’art lui permet de changer de classe sociale, ses prodigieux succès artistiques ont fait de lui un artiste « divin » universellement reconnu. Ses diverses et étroites relations avec la riche oligarchie florentine ainsi qu’avec les grands et opulents exilés florentins à Rome y ont également contribué.
Dans une lettre à son neveu Leonardo (298 - décembre 1546), il écrit : « (...) que Gismondo revienne habiter à Florence », - son frère Gismondo avait décidé de vivre en paysan dans une de leurs propriété - « afin que l’on ne dise plus ici, à ma grande honte, que j’ai à Settignano un frère qui marche derrière les bœufs. » C’est vraiment très révélateur. De manière générale, Michel-Ange reproche à ses frères de manquer d’ambition et de ne pas être aidé dans sa tâche de promotion de la famille. Les rapports avec eux sont variables. Il a par moments des élans de tendresse, de désintéressement, des sentiments chaleureux. Puis, lorsque sa rapide promotion fait de lui l’homme influent de la fratrie, il devient difficile à vivre et prend un peu le rôle des pères nobles qui donnent des conseils, grondent, critiquent. En conséquence, toute une série de conflits apparaissent, qui ne sont pas tragiques mais récurrents et qui viennent perturber aussi les relations de Michel-Ange avec son père pour qui il a une affection profonde et une estime révérencieuse. Il peut se comporter aussi comme une sorte de mentor moralisateur quand son frère Buonarrotto veut se marier. Il lui recommande de ne pas trop s’inquiéter de la dot mais de se soucier du rang de la promise. Il recommence avec son neveu Leonardo qui lui donne satisfaction et épouse Cassandre Ridolfi, une descendante d’une noble famille de Florence dont un membre est cardinal.

À propos des rapports entre culture et société à la Renaissance, sujet principal de tous vos ouvrages et travaux de recherches, que dire des singularités de Michel-Ange ?

A. F. La première singularité de Michel-Ange est cet extraordinaire succès, que Raphaël et Léonard de Vinci connaissent également. Mais contrairement à eux, Michel-Ange ne mène pas une vie de grand seigneur. C’est un ascète et un misanthrope. L’autre singularité est qu’il est un des artistes, après Ghiberti, Cennini, Léonard, et avant Pontormo, Vasari et Cellini, qui a fourni à ses confrères l’exemple de l’accès à l’écriture. C’est très important car les artistes, jusqu’à une période avancée de la Renaissance, étaient considérés (et se considéraient eux-mêmes) comme des manuels. L’écriture leur était pratiquement interdite. Il ne s’agissait pas d’une interdiction juridique, mais naturelle puisqu’ils n’étaient pas des lettrés, et n’avaient pas à s’occuper de problèmes de littérature ni même de réflexions sur leur art. Michel-Ange, grâce à son prestige, à ses poésies et à ses lettres (il est le premier artiste dont on possède une importante correspondance) est un de ceux qui marquent « l’entrée des artistes en écriture ». De surcroît, ces lettres réunies dans la présente édition offrent la caractéristique singulière d’accompagner de bout en bout toute sa carrière, de 1496 à 1564, année de sa mort.

À maintes reprises dans ses lettres, Michel-Ange écrit « Je ne vois rien d’autre [à écrire] ». Il dit souvent manquer de temps, pour écrire ou même pour manger : « Je n’arrive pas à me procurer à moi-même le nécessaire. Je vis ici dans une grande angoisse, avec une grande fatigue physique ; je n’ai aucune sorte d’ami et je ne veux pas en avoir ; et je n’ai pas assez de temps pour manger à ma faim ». Et à son frère Buonarroto en 1507 : « Je ne t’ai pas répondu plus tôt parce que je n’ai pas eu le temps jusqu’à aujourd’hui »...

A. F. Il y a des périodes où Michel-Ange a tout son temps, des périodes où il est absolument surmené, d’autres où il gagne beaucoup d’argent et d’autres encore où il crève la faim. On ne peut donc pas tirer de conclusion globale. Ceci dit, la poésie dans laquelle il se représente en train de peindre la Chapelle Sixtine donne une idée de ce que pouvaient être les journées de cet artiste (Rime, 5) :

J’ai déjà attrapé un goitre en ce labeur,
comme l’eau fait aux chats de Lombardie,
ou de n’importe quel autre pays,
tant qu’à force mon ventre se colle au menton.

Ma barbe vers le ciel, je sens ma nuque
toucher mon coffre, et mon torse est de harpie ;
et mon pinceau sur ma face sans cesse
coulant me fait un riche pavement.

Les reins me sont rentrés dedans la panse,
par contrepoids de mon cul je fais croupe,
les yeux fermés, je me meus au hasard.

J’ai par devant l’écorce qui s’étire
et se plissant derrière sa ramasse,
et je me tends comme un arc de Syrie.

Michel-Ange a la folie de la création. Il a des conditions de travail physiquement harassantes. Après ses longues journées de labeur, écrire est une tâche pénible, d’autant plus que l’écriture demande un peu de sérénité, de détachement, d’où toute une série de réactions négatives qu’il jette à la figure des gens qui s’impatientent de ne pas avoir de réponse. Il dit aussi « écrire n’est pas mon métier » même si au long de ces mêmes années, il écrit des centaines de sonnets et madrigaux. De la même façon, il proclame que « la peinture n’est pas [son] métier ». Il n’empêche que, comme je l’ai dit, il a fait faire aux artistes un pas considérable concernant leur accès à l’écriture.

Dans la Correspondance, divers sujets sont abordés (religion, politique, affaires de patrimoine, relation familiale, amitiés et amours, arts), certaines lettres contiennent des informations techniques (acheminement des marbres, fonderie...), mais presque aucune ne parle de théorie sur l’art. Que dire de cette lettre adressée à Benedetto Varchi (1547) dans laquelle Michel-Ange écrit : « Qu’il suffise de dire que l’une et l’autre, je veux dire la peinture et la sculpture, provenant d’une même intelligence, on peut les amener à se réconcilier tranquillement ensemble, et laisser de côté toutes ces disputes qui demandent plus de temps que pour faire des figures. » ?

A. F. Dans cette lettre, Michel-Ange confirme d’abord la supériorité de la sculpture sur la peinture, ensuite, par courtoisie pour son interlocuteur, je dirais par matoiserie, il écrit que si l’on y regarde de près, on peut les considérer équivalentes. Puis, il affirme finalement que tout ceci est pour lui une perte de temps car il est davantage intéressé par le travail créateur que par les discussions sur la création. La dernière phrase est massacrante : « Si celui qui a écrit que la peinture est plus noble que la sculpture a compris tout aussi bien les autres choses qu’il a écrites, ma servante les aurait écrites mieux que lui ».
Michel-Ange, avec ironie et sarcasme, fait allusion à Léonard de Vinci qui est le chef de file de la peinture et ne jure que par elle. Il faut dire que la peinture domine très largement la sculpture à la Renaissance... Il y a deux autres lettres dans la Correspondance qui portent sur la théorie artistique mais qui sont beaucoup plus techniques et beaucoup moins significatives que celle-ci.

Pouvez-vous nous parler de la polémique sur « l’immoralité » du Jugement dernier, qui a commencé en 1540-1542 ?

A. F. L’œuvre de Michel-Ange a fait scandale à l’époque car une foule de personnages y figuraient nus. La fresque a failli être supprimée, mais finalement sur l’ordre des Inquisiteurs, certains personnages ont été « rhabillés ». Le nu, qui n’est apparu dans l’histoire de l’art que vers le milieu du XVème siècle, faisait partie de la tolérance artistique, mais il pouvait être difficilement toléré dans un lieu du culte, officiel de surcroît. Des échanges avec Vittoria Colonna (1490-1547), femme de lettres et amie de Michel-Ange, montrent bien que pour lui, le corps humain est sacré, il est le reflet de l’âme et le résultat de la création.
La polémique sur le Jugement dernier est pratiquement passée sous silence dans les lettres. Michel-Ange, absolument épuisé après cet incroyable effort, (l’œuvre monumentale est réalisée en six ans) n’a sans doute pas eu le temps d’écrire, cette polémique ne l’a peut-être pas intéressé, ou bien elle était trop douloureuse. En revanche, on s’aperçoit avec surprise que dans l’édition italienne dont je vous parlais tout à l’heure, il a reçu plusieurs dizaines de lettres qui traitent de ce sujet. Soit Michel-Ange n’a pas répondu à ses correspondants, soit il l’a fait et les lettres n’ont pas été retrouvées. Dans notre édition, il n’y a que deux lettres de Michel-Ange qui répondent à L’Arétin dont les conseils esthétiques et les suggestions sur l’histoire qu’illustre le Jugement dernier l’agacent. Il réplique avec malice  : « Vous l’avez écrit avec un tel réalisme qu’on a l’impression que vous y étiez ! »
[« (...) ayant achevé une grande partie de mon « histoire », je ne puis mettre en œuvre ce que vous avez imaginé, qui est de telle nature que, si le jour du jugement était déjà advenu et que vous y eussiez assisté en personne, vos paroles ne l’auraient pas mieux représenté »].
Michel-Ange a parfois un humour mordant qui démolit son adversaire.

Que révèlent les lettres sur la personnalité de Michel-Ange que les Poésies ne dévoilent pas ? Je pensais par exemple à ce tempérament appréhensif et cette tendance à fuir devant le danger qui se manifeste à l’occasion des événements politiques à Florence avec la chute du gouvernement républicain et la restauration des Médicis...

A. F. On découvre dans Rime quelques sonnets de satire « politique », d’inspiration dantesque que lui suggèrent ses rapports conflictuels avec ses mécènes pontificaux. Il y a une poésie à Dante qui est d’ailleurs celle qui m’a attiré vers la lecture puis la traduction de Michel-Ange, où il écrit : « Fussé-je lui ! Né pour un tel destin... ». Il ne célèbre pas seulement le génie du poète de la Divine Comédie, mais fait aussi allusion au rejet commun de la part de leur patrie ingrate. Dans l’écriture épistolaire, il y a des prises de position un peu plus marquées que dans les poésies. Comme les lettres ne sont pas destinées à être imprimées, elles offrent une plus grande liberté d’expression.
Il est clair que Michel-Ange n’est pas un artiste engagé. Il lui arrive à plusieurs occasions d’avoir des comportements de retrait, pour ne pas dire de fuite que l’on découvre nettement dans la correspondance. L’abandon en septembre 1528 de son poste de commissaire aux fortifications durant le siège par les impériaux de la République florentine est vraiment une fuite. Michel-Ange trouve toute une série d’excuses dont certaines sont superficiellement valables, mais il n’empêche que face à l’ennemi, il a filé à Bologne avec l’intention d’aller en France. Il est d’ailleurs très méfiant à l’égard de la politique et de tous les régimes. Le Pape, Clément VII, lui pardonne sa lâcheté, et le fait venir à Rome sachant très bien quel parti il peut en tirer. Les Médicis, maîtres de Florence, avec qui les relations ont été problématiques à plusieurs moments de sa carrière, tentent de le récupérer après leur Restauration. De nombreuses lettres font apparaître l’insistance avec laquelle Côme 1er, soucieux de mettre à profit le génie de l’artiste pour la plus grande gloire de Florence, tente de le faire revenir. Michel-Ange ne cesse de décliner ses offres, invoquant sa vieillesse, sa mauvaise santé, ses engagements envers le pape et le chantier de la basilique Saint-Pierre. Il ne retournera à Florence qu’après sa mort, à l’occasion de ses somptueuses funérailles.

Il est certain que les lettres, par rapport à la poésie, voient large et plus profond, simplement parce que la poésie a des règles, des normes dont la principale est la bienséance. Avec la correspondance, le champ biographique de Michel-Ange se trouve approfondi, pas seulement parce que son caractère s’y révèle pleinement mais parce qu’il y a aussi une extension relationnelle auprès de toute une série d’amis ou de connaissances pour la plupart illustres.


Michel-Ange
Carteggio / Correspondance
Publié sous le patronage de l’Istituto Italiano per gli Studi Filosofici.
Présentation,traduction et notes de Adelin Charles Fiorato. Texte critique italien de Giovanni Poggi, Paola Barocchi et Renzo Ristori.
2 volumes sous étui. Langue français, italien.
Éditions Les Belles Lettres, 2011, 75 €

Adelin Charles Fiorato a reçu le Prix Sévigné 2011-2012 pour l’édition de la Correspondance de Michel-Ange.
Avec le soutien de la Fondation La Poste

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Michel-Ange
Poésies / Rime
Présentation, traduction et notes de Adelin Charles Fiorato. Texte italien de Enzo Noé Girardi.
Langue français, italien.
Éditions Les Belles Lettres, 2004, 45 €

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Sites internet

Les Éditions des Belles Lettres
http://www.lesbelleslettres.com/

Musée du Vatican
http://www.museivaticani.va/5_FR/pa...

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