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Lettres choisies - Michel-Ange

 

Michel-Ange, Carteggio Michel-Ange
Carteggio / Correspondance
Publié sous le patronage de l’Istituto Italiano per gli Studi Filosofici.
Présentation,traduction et notes de Adelin Charles Fiorato. Texte critique italien de Giovanni Poggi, Paola Barocchi et Renzo Ristori. 2 volumes sous étui. Langue français, italien.
Éditions Les Belles Lettres, 2011, 75 €

Adelin Charles Fiorato a reçu le Prix Sévigné 2011-2012 pour l’édition de la Correspondance de Michel-Ange.
Avec le soutien de la Fondation La Poste.

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6

À Giuliano da Sangallo, à Rome

Samedi 2 mai 1506

Giuliano, j’ai appris par une lettre de vous que le Pape a mal pris mon départ et que sa Sainteté est sur le point de déposer l’argent et de faire tout ce dont nous étions convenus ; et il demande que je revienne sans rien craindre.
Pour ce qui concerne mon départ, la vérité est que j’ai entendu le Pape dire, le Samedi Saint, en parlant à table avec un joaillier et avec le maître des cérémonies, qu’il ne voulait plus dépenser un sou pour des pierres, qu’elles soient petites ou grosses, ce dont je m’étonnai beaucoup. Cependant, avant de partir, je lui demandai une partie de ce dont j’avais besoin pour poursuivre l’ouvrage. Sa Sainteté me répondit de revenir lundi ; j’y retournai donc le lundi et le mardi et le mercredi et le jeudi, comme elle put le constater. Finalement, le vendredi matin, je fus chassé, c’est-à-dire mis à la porte ; et l’individu qui me mit dehors, me dit qu’il me connaissait, mais que tels étaient les ordres. C’est pourquoi, ayant entendu ces mots le samedi et, voyant ensuite le résultat, je sombrai dans un grand désespoir. Mais ce ne fut pas la seule et unique raison de mon départ. Il y eut autre chose que je ne veux pas écrire. Qu’il suffise de dire que j’eus le sentiment que, si j’étais resté à Rome, on aurait fait mon tombeau avant celui du Pape. Telle fut la raison de mon soudain départ.
À présent, vous m’écrivez de la part du Pape : vous lirez donc au Pape cette réponse. Que sa Sainteté sache que je suis disposé plus que jamais à poursuivre l’ouvrage et, si elle veut absolument faire son tombeau, peu doit lui importer le lieu où je l’exécute, pourvu qu’au terme des cinq années dont nous étions convenus, il soit édifié à Saint-Pierre, à l’endroit où bon lui semblera, et que ce soit une belle œuvre, comme je l’ai promis. Si on le réalise, je suis certain qu’il n’aura pas son pareil dans le monde entier.
Donc, si sa Sainteté veut poursuivre, qu’elle fasse à mon intention le dépôt en question, ici à Florence, à l’endroit que je lui indiquerai. J’ai à Carrare de nombreux marbres disponibles que je ferai venir ici [à Florence], et je ferai venir aussi ceux que j’ai là-bas [à Rome], et davantage encore. Même si ce doit être à mon grand détriment, je ne m’en soucierai pas, pourvu que je fasse l’ouvrage ici ; j’enverrai au fur et à mesure les pièces exécutées, de sorte que sa Sainteté y trouverait le même plaisir que si je résidais à Rome, et même davantage puisqu’elle verrait les choses faites, sans connaître le moindre désagrément. Pour l’argent et le travail je m’engagerai comme il plaira à sa Sainteté, et je lui donnerai, ici à Florence, toutes les garanties qu’elle me demandera. Quoi qu’il arrive, je lui donnerai absolument toutes les assurances devant tout Florence. Voilà ! Je voudrais encore vous dire ceci : ledit ouvrage, il est impossible qu’à ce prix, il puisse être réalisé à Rome, mais je pourrai le faire ici, en raison des nombreuses commodités qui existent, et qui n’existent pas là-bas. En outre, je le ferai mieux et avec plus de cœur, car je n’aurai pas à songer à toute sorte de choses. Aussi, mon très cher Giuliano, je vous prie de me donner sa réponse, et rapidement.
Je ne vois rien d’autre.
Le 2 mai 1506.

Votre Michel-Ange, sculpteur, à Florence
À maître Giuliano da Sangallo, architecte du Pape, à Rome.

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89

À son père Lodovico, à Florence

Vendredi 5 janvier [1515]

Très cher père, je vous ai écrit dans ma dernière lettre que je croyais bon d’acheter. À présent vous m’informez que vous avez en vue, outre celle de Girolamo Cini, une autre propriété à Pozzolatico. Je les achèterai toutes les deux, si l’on a de bonnes garanties. Mais veillez à bien ouvrir les yeux, pour qu’ensuite on n’ait pas à chicaner. Faites en sorte, avec la plus grande diligence que nous soyons garantis. Pour ce qui concerne ma maison, on m’a donné bon espoir. Ce n’est pas une chose bien importante, car je sais qu’il ne m’en coûtera que le loyer, pour le temps que j’y habiterai. Il n’y a pas de souci à se faire outre mesure.
Buonarroto m’écrit au sujet de son mariage. Je vais vous dire quelle est mon idée : je projette, dans cinq ou six mois, de vous dégager de toutes vos obligations, et de vous faire don de tout mon argent que vous détenez à ce jour ; ensuite, vous en ferez ce que bon vous semblera. Dans la mesure où je le pourrai, je vous aiderai toujours, quoi qu’il advienne, tous autant que vous êtes. Mais je conseille fortement à Buonarroto de ne pas prendre femme de tout cet été. Si j’étais auprès de vous, je vous dirai pourquoi. Puisqu’il a tant attendu, il n’en sera pas plus vieux s’il attend six mois de plus.
Buonarroto m’écrit aussi que Bernardino du Pier Basso désire venir ici habiter avec moi. S’il veut venir, qu’il vienne tout de suite, avant que je ne prenne quelqu’un d’autre, car je veux commencer à reprendre mon travail [Reprendre la fabrication du tombeau]. Pour le salaire, je lui donnerai ce que tu m’as écrit, c’est-à-dire trois ducats par mois, logé et nourri. Il est vrai que je vis chez moi simplement et j’entends continuer à le faire. Prévenez-le, et qu’il ne tarde pas. Si, au bout de huit jours, il ne lui plaît pas d’être à mon service, il pourra s’en retourner chez lui ; et je lui donnerai l’argent nécessaire pour repartir. Je ne vois rien d’autre.
Le cinq janvier.

Michel-Ange, sculpteur, à Rome

À Ludovico di Buonarrota Simoni, à Florence.

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147

À Pietro Urbano, à Florence

Mercredi 20 avril [1519]

Pietro, les choses se sont très mal passées : la raison en est que, samedi matin, j’ai commencé à faire descendre une colonne avec grande précaution, et rien ne faisait défaut. Et, après l’avoir fait descendre peut-être cinquante brasses, un anneau de l’« olivette », fixé à la colonne, s’est brisé, et la colonne est tombée dans la rivière en cent morceaux. L’anneau en question, c’est Donato qui l’avait fait faire par son compère le forgeron Lazzero ; en fait de résistance, s’il avait été solide, il aurait pu supporter quatre colonnes, car, à le voir de l’extérieur, il n’avait rien d’anormal. Mais après sa rupture, on s’est aperçu de la grande supercherie : à l’intérieur, il n’était pas solide du tout, et il n’y avait pas plus d’épaisseur de fer qui pût résister, que dans l’arrête d’un couteau, de sorte que je m’étonne qu’il ait autant résisté. Nous avons couru un très grand danger de mort, nous tous qui étions autour ; et on a perdu un admirable bloc de pierre. Ce dernier carnaval, j’avais confié le soin de ces ferrures à Donato, pour qu’il aille à la forge choisir des fers doux et solides. Tu vois comment il m’a traité. Et les entrecroises des palans qu’il m’avait fait fabriquer, en faisant descendre cette colonne se sont toutes fendues à l’endroit de l’anneau, et ont failli se rompre elles aussi. Elles sont pourtant deux fois plus grosses que celles de l’« Œuvre » : si le fer avait été solide, elles auraient supporté un poids énorme. Mais le fer était « cru » et de mauvaise qualité : on ne pouvait faire pire. Ceci vient de ce que Donato est solidaire avec son compère et que c’est lui qui a envoyé quelqu’un à la forge, en me rendant le service que tu vois. Que faire ? Je serai là-bas [à Florence] pour les fêtes, et je commencerai à travailler, si Dieu le veut. Recommande-moi à Francesco Scarfi.
Le 20 avril.

Michel-Ange, à Seravezza

À Pietro Urbano en la maison de Michel-Ange, sculpteur, à Florence.

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267

À Luigi del Riccio, [à Rome]

[Avant le 25 janvier 1545]

Mon cher ami messire Luigi, je vous prie de faire pour moi, quand je viens chez vous, ce que je fais pour vous quand vous venez ici : vous me faites venir pour vous ennuyer et vous ne me le faites pas savoir, de sorte que je reste planté là comme un nigaud présomptueux, même aux yeux des domestiques.
Je pense donner l’ordre jeudi de transporter les statues à San Pietro in Vincoli, comme je vous l’ai déjà dit précédemment. Et comme je veux les faire transporter avec l’argent que vous détenez pour lesdites statues, je pense faire un mandat de ladite somme, afin que l’ambassadeur le signe, et qu’on ne puisse rien nous reprocher, ni à vous ni à moi. C’est pourquoi je vous prie de faire une minute, sur la façon dont vous pensez que l’on doit présenter ledit mandat.
Hier matin, je n’ai pas reconnu le fils de Bindo Altoviti. Mais si vous vouliez le faire venir ici, vous pouviez le dire librement, car je me considère comme serviteur de messire Bindo et de tous les siens.

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276 bis

Lettre de l’Arétin, de Venise, novembre 1545

[Longue et venimeuse lettre critiquant sévèrement le Jugement dernier, au nom de la moralité et de la foi chrétienne.]

« [...] vous, traitant d’un sujet si élevé, vous montrez les anges et les saints, ceux-ci dépourvus de toute honnêteté terrestre et ceux-là privés de tout ornement céleste. Voyez les païens : sans parler de Diane, qu’ils sculptent habillée, lorsqu’ils modèlent Vénus nue, ils lui font couvrir de sa main les parties à ne pas découvrir ; alors que vous, qui pourtant êtes chrétien, attachant plus de prix à votre art qu’à votre foi, vous tenez pour conforme à la vérité du spectacle aussi bien le non-respect du décorum chez les martyrs et les vierges que le geste du damné saisi par les organes génitaux, chose qui, pour ne pas la voir, ferait fermer les yeux au bordel lui-même. Votre travail aurait eu sa place parmi les délices d’un établissement de bains, non dans un chœur sublime. Aussi serait-ce un moindre vice que vous n’ayez pas la foi, plutôt que d’entamer la foi d’autrui en exprimant la vôtre de la sorte. »

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309

À Benedetto Varchi, [à Florence]

[Avril-juin 1547]

Messire Benedetto, pour qu’il soit bien clair que j’ai reçu votre Opuscule, ce qui est un fait, je répondrai par quelques mots à ce qu’il me demande, bien que de manière ignorante.
Je dirai que la peinture me semble d’autant meilleure qu’elle se rapproche davantage de la sculpture et que la sculpture sera tenue d’autant plus mauvaise qu’elle se rapproche de la peinture ; c’est pourquoi mon avis a toujours été que la sculpture était le phare de la peinture, et que de l’une à l’autre il y avait la même différence qu’entre le soleil et la lune. À présent, après avoir lu votre Opuscule où vous dites, philosophiquement parlant, que les choses qui ont la même fin sont une seule et même choses, j’ai changé d’avis et je dirai que, si un jugement, des difficultés, des entraves et un labeur plus considérables, ne confèrent pas une plus grande noblesse, la peinture et la sculpture sont une seule et même chose ; mais pour qu’il en soit ainsi, tout peintre ne devrait exécuter pas moins de sculpture que de peinture ; de même, un sculpteur autant de peinture que de sculptures. J’entends par sculpture celle qu’on réalise par l’effort de retrancher : car celle que l’on réalise au moyen de l’adjonction est semblable à la peinture. Qu’il suffise de dire que l’une et l’autre, je veux dire la peinture et la sculpture, provenant d’une même intelligence, on peut amener à se réconcilier tranquillement ensemble, et laisser de côté toutes ces disputes qui demandent plus de temps que pour faire des figures. Si celui qui a écrit que la peinture est plus noble que la sculpture, a compris tout aussi bien les autres choses qu’il a écrites, ma servante les aurait écrites mieux que lui. On pourrait dire bien des choses, et inédites, sur ces savoirs ; mais, comme je l’ai déjà dit, il y faudrait bien trop de temps et j’en ai peu, car je suis non seulement vieux, mais pour ainsi dire au nombre des morts. Aussi je vous prie de m’en excuser. Je me recommande à vous et vous remercie, autant qu’il est en mon pouvoir, du trop grand honneur que vous me faites et que je ne mérite pas.

Votre Michel-Ange Buonarroti, à Rome.

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349

À son neveu Leonardo, à Florence

Jeudi 21 février 1549

Lionardo, je t’ai écrit à plusieurs reprises, au sujet de ton mariage, de ne pas croire quiconque t’en parlerait de ma part, si tu n’as pas une lettre de moi sous les yeux. De nouveau, je te le rappelle, car il y a plus d’un an que Bartolomeo Bettini a commencé à me solliciter pour te donner une nièce à lui. Je l’ai toujours payé de mots. À présent, il m’a fortement sollicité de nouveau par l’intermédiaire d’un de mes amis. Je lui ai répondu que tu t’orientes vers une femme qui te plaît et que tu as déjà donné un semi-assentiment, et que je ne veux pas t’en dissuader. Je t’en avise afin que tu saches lui répondre, car je crois qu’il t’en fera entretenir là-bas chaleureusement. Ne te laisse pas prendre à l’hameçon, car les offres sont nombreuses et, au bout du compte, tu ne peux que t’en trouver satisfait. Bartolomeo est un homme de bien, serviable et d’importance, mais il n’est pas notre égal. Or tu as une sœur qui appartient à la maison Guicciardini. Je ne pense pas qu’il faille t’en dire plus car je sais que tu sais que l’honneur vaut plus que la fortune. Je ne vois rien d’autre à te dire. Recommande-moi à Guicciardini et à Francesca, et dis-lui de ma part qu’elle se mette le cœur en paix car elle a bien des compagnons d’infortune, surtout aujourd’hui, où le meilleur souffre bien plus que les autres.

Michel-Ange Buonarroti, à Florence

À Lionardo di Buonarroto Simoni, à Florence.

© Les Belles Lettres, 2011
Pour les notes, se référer à l’ouvrage.


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