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Henry Miller : portrait. Par Corinne Amar

 

Frédéric Jacques Temple, Henry Miller, 2004 Frédéric Jacques Temple
Henry Miller
Édition revue et actualisée par l’auteur.
Buchet Chastel, collection « Essais et documents », avril 2004.

« J’écris, la nuit tombe et les gens s’en vont dîner. Ce fut une journée grise, telle qu’on en voit si souvent à Paris. » Phrase courte, mot simple, une petite musique, un je ne sais quoi, en somme, qui attire : voilà les deux premières lignes de Jours tranquilles à Clichy (éd. Le terrain vague, 1968).
Et quelques pages plus loin ; « Lorsque je revois cette période où nous vivions ensemble à Clichy, j’en retiens l’impression d’un petit séjour au paradis. Nous n’avions qu’un problème et c’était la nourriture. Tous les autres maux étaient imaginaires (p.39). « Nous » : Henry Miller et Alfred Perlès, devenu « Fred », « Alf », « Joey » ou encore, un peu plus tard « Carl », l’un des personnages de Tropique du Cancer.
Mirage, mythe ? « Quel est donc cet homme que l’on traîne devant les tribunaux et que certains honorent comme un saint ou proclament comme un prophète ? » dira de lui dans un ouvrage qu’il lui consacra (Henry Miller, éd. Régine Deforges, 1977), Frédéric Jacques Temple, écrivain, poète, traducteur de Miller et ami - de trente ans son cadet - et avec qui il entretint aussi une correspondance aujourd’hui publiée - pour une part ; la part de Miller -, aux éditions Finitude (Frère Jacques, Lettres à Frédéric Jacques Temple 1948-1980, traduites par F-J. Temple et annotées par Thierry Boizet).
Il y a certes une légende Miller ; une naissance à Brooklyn, un 26 décembre 1891, des origines germaniques par son père, tailleur, l’éveil à la vie avec le monde de la rue, une jeunesse marquée par l’errance, l’expérience de l’entreprise et d’un premier mariage, sa rencontre avec June, sulfureuse et sublime, reine mère de l’inconstance et des putains de toute Babylone, qu’il épouse en 1924 et dont il fait sa muse littéraire ; son départ de New York, dix dollars en poche, son installation à Paris, le désir de devenir écrivain devenu évidence ; Miller et ses déambulations, sans contraintes, sans tabou ; ses rencontres - une bonne partie du temps, dans les cafés -, ses quatre envies principales et souvent mêlées : bien boire, bien manger, bien profiter des femmes et de la vie, et écrire ; Miller et ses conversations, son humour féroce, ses amitiés, de Cendrars à Durrell, Anaïs Nin et Sexus ; Miller ou la voracité, l’ascèse, le sexe, l’amour, des correspondances mémorables, des publications enfin, qui déchaîneront passions et fureurs et procès aux États-Unis pour obscénité ; tout était à faire.
Henry Miller, une cigarette à la main, chapeau de feutre et lunettes rondes, sur une photographie, immortalisé par Brassaï, en 1932, « tel qu’il m’est apparu dans l’embrasure de la porte de ma chambre d’hôtel » : la photographie fera le tour du monde.
« Henry Miller... Je n’oublierai jamais ce visage rose émergeant d’un imperméable froissé, cette lippe charnue, ces yeux couleur vert de mer, yeux de marin habitués à scruter l’horizon à travers les embruns, ce regard calme, plein de sérénité - le regard naïf et attentif d’un chien -, embusqué derrière des grosses lunettes d’écaille, m’interrogeant avec curiosité. Quand il eut ôté son feutre gris fripé, sa calvitie auréolée de cheveux argentés brilla sous le néon. (Henry Miller, Grandeur nature, par Brassaï, éd. Gallimard, 1975, p.8) »
Le photographe hongrois, Brassaï, ami de Miller, témoin privilégié de cette époque parisienne, entre la Brasserie Wepler et le Dôme, Clichy et la villa Seurat, les cafés et les putains heureuses où, dans la misère est né le génie tardif de Miller (puisqu’il avait plus de quarante ans lorsqu’il commença à écrire Tropique du Cancer), se souvient de sa rencontre avec lui, peu de temps après son arrivée en France, avec, pour seuls problèmes de quoi avoir à manger et savoir où dormir. Pourtant, il était la sérénité même. « Insouciant, humble, presque angélique, mais épanoui, joyeux, il répétait : « Je n’ai pas d’argent, pas de ressources, pas d’espérances. Je suis l’homme le plus heureux du monde ! » Et il riait, riait... Je n’oublierai jamais ce rire sonore... (p.10) ».
Car Henry Miller avait ça ; le rire facile et le don d’amitié.
Alfred Perlès qu’il avait rencontré en 1928, à Montparnasse, fut le premier ami, en France, de Henry Miller. Deux ans plus tard, lorsque débarqué sans un sou, « le cul en l’air et la langue pendante », Miller le retrouva au Dôme, ce fut pour ne plus le quitter. « Il me prit sous son aile, et me remit sur la bonne route comme un bateau démâté. (...) Si vous étiez son ami, il partageait ses femmes avec vous, tout comme il aurait partagé son dernier croûton de pain. » Et longtemps après, même octogénaire - nous redit Brassaï -, Miller s’attendrira sur Fred : « Il était le meilleur ami que j’ai eu dans mon existence, un compagnon qui m’est particulièrement cher. Il me sauva la vie quand j’étais au bord du suicide. »
Perlès avait une chambre au Central Hôtel, rue du Maine, travaillait la nuit pour un Journal, rentrait tard, dormait jusqu’à midi.
« Il m’apportait de quoi manger et de quoi fumer. Il me laissait l’argent sur la cheminée. Il chantait et dansait pour moi lorsque j’étais déprimé. Il m’a appris le français - le peu que j’en sais. Bref, il m’a remis sur pied. » Ces deux-là s’étaient pris d’affection l’un pour l’autre et partageaient tout, en « association intime », également obsédés par trois principales activités ; manger, faire l’amour, écrire. Alfred admirait Miller ; You are a genious, lui répétait-il, et Miller aimait Alfred : « Nous savions, écrit-il, qu’il ne pouvait rien arriver de mieux que ce que nous expérimentions chaque jour. Il n’existait sûrement pas deux êtres vivant à Paris qui aient pu avoir plus de plaisir à vivre que nous. » Le monde est vaste et le désir est infini, et Miller voulait jouir de tout, et jusqu’à la fin.
Dès ses premiers mois dans la capitale, il prend des notes consciencieuses de ce qui donnera Tropique du Cancer. Le roman paraît, à Paris, en anglais, un 1er septembre 1934 (éd. Obelisk Press). Blaise Cendrars (un chapitre entier lui est dédié dans Les livres de ma vie (éd. Gallimard, 1957) à qui il a envoyé son livre, est le premier écrivain français à venir le voir, villa Seurat, dans cette élégante rue privée du 14e arrondissement de Paris, où il habite, avec Perlès, depuis qu’il a quitté Clichy. On frappe à la porte un jour de décembre ; « Il y a un manchot qui veut te voir », annonce Perlès. C’était Cendrars (amputé du bras droit depuis une blessure au front, en 1915). Il venait dire son enthousiasme et saluer de sa « main amie » un premier livre et un écrivain. Il écrira « Un écrivain américain nous est né. ». Miller s’était fait un nom - Plutôt crever de faim que de ne pas devenir écrivain : il allait pouvoir manger à sa faim. Une amitié, d’emblée était née, connivence épistolaire, qui allait donner lieu à une longue correspondance (Blaise Cendrars, Henry Miller, Correspondance. 1934-1979 : 45 ans d’amitié, établie et présentée par Miriam Cendrars. Introduction de Frédéric Jacques Temple, notes de Jay Bochner, Denoël). Miller à Cendrars, dix jours après sa visite : « Depuis bien des années, rien ne m’a fait plus plaisir que votre visite. » À Tropique du Cancer et Tropique du Capricorne (1939), succèdera l’autre œuvre majeure de Miller ; La Crucifixion en rose, composée de Sexus (1949), Plexus (1953) et Nexus (1960), trilogie devenue en fait tétralogie, puisque venait s’y adjoindre un bref Nexus 2 jusque-là mystérieux (2004). Écrits, correspondances, obscénités saines, amitiés sûres ; un livre s’ajouterait à l’autre pour bâtir l’œuvre unique d’une vie, rageusement construite pour exploser enfin, et traverser l’époque, directement, comme un coup de couteau.

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