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Lettres choisies - Henry Miller

 

F Frédéric Jacques Temple et
Henry Miller en 1961. Coll. F. J. Temple

Henry Miller
Lettres à Frédéric-Jacques Temple
Éditions Finitude, 2012

Big Sur
27/9/57

Cher ami -
Oui, c’est temps que je me déconne ! Mais en anglais cette fois. Et avec toutes mes apologies pour un pseudo-indifférence.
La vérité est que je suis harcelé à mort - par des correspondants et des visiteurs. Pas le temps de faire le moindre travail suivi.
Oui, le livre de Big Sur est en train d’être traduit pour Corrêa. Des fragments ont déjà paru dans des revues - françaises et belges.
Oui, je sais pour Cendrars - reçu aussi cette nouvelle éd[ition] du « Transsibérien » : une beauté.
Je suis tellement content que vous connaissiez Durrell et que vous l’aimiez. Vous vous rappelez ce que j’ai écrit sur lui et Perlès dans « Souvenirs, Souvenirs » ? Je ne l’ai pas vu depuis 1940 ! ! ! Est-ce qu’il rit toujours autant de bon cœur ?
Récemment je lui ai envoyé un disque d’enregistrements (conversations) que j’ai fait l’an dernier. J’espère que vous avez pu les entendre.
Où en est votre anglais maintenant ?
Quelle honte que vous ne réussissiez pas à faire publier vos poèmes ! Qui publie encore de la poésie ? Ça doit être sacrément dur pour vous de réussir à faire vivre votre famille qui s’agrandit. Transmettez nos pensées affectueuses à votre chère épouse et aux enfants.

.....

Heinbek-Hamburg
9 février 1961

Cher Jacques Temple :
Non, je ne peux pas faire ce que vous me demandez. Désolé. J’ai une répugnance instinctive pour les cérémonies de toutes sortes. Il ne me serait pas possible de discourir sur un homme que j’ai aimé et admiré comme Cendrars. Vous devez savoir qu’il est l’écrivain qui, de tous nos contemporains, me paraissait le plus proche, que j’ai toujours révéré son nom, que je parle sans arrêt de ses œuvres, et que je ne peux pardonner aux Français ou aux Américains, ceux-ci surtout, le faible intérêt qu’ils ont accordé à son œuvre durant presque toute sa vie. C’est révoltant et typique des Européens d’attendre la mort d’un homme pour lui rendre l’hommage qui lui est dû. Et ce que je déteste par-dessus tout est qu’ils n’attendent pas que le cadavre soit refroidi pour entonner leurs hymnes à sa gloire. Qui éprouve un sentiment profond doit attendre un peu, dans un respectueux silence, avant de submerger un mort de louanges et de panégyriques. J’ai pensé à Cendrars presque tous les jours de ma vie depuis notre première rencontre. J’ai vécu avec lui en esprit, avec dévotion, comme fait un disciple avec son maître. Maintenant qu’il est mort, je ne peux me résoudre à débiter une oraison funèbre : je désire vivre dans le silence avec le souvenir de l’homme que j’adorais.
Ce que je conseille aux Français, s’ils désirent vraiment l’honorer, c’est ceci : qu’ils décident d’un jour où pendant cinq minutes chaque homme de la nation laisserait tomber ses activités et se tiendrait tête baissée dans un profond silence. Ce serait plus efficace, à mon avis, que toutes les phrases grandiloquentes qui ne vont pas tarder à jaillir de la bouche d’éminents écrivains.
J’espère que, lorsque je mourrai, je serai enterré en vitesse sans fleurs ni larmes : pas de discours - et pas de tombe avec inscription latine ou grecque. Ce que nous voulons, nous autres, c’est une réponse maintenant, alors que nous sommes en chair et en os et que cela veut dire quelque chose. Au diable la postérité !
C’est vraiment trop moche de vous avoir raté à Big Sur. Avez-vous visité ma maison ? Je suis ici encore pour deux ou trois semaines, ensuite Paris, et ensuite direction le sud. Je vous ferai signe quand j’arriverai par chez vous - sans doute en avril. J’imagine que votre livre sur Lawrence est arrivé après mon départ de Big Sur. J’espère que vous en avez bel et bien fini avec lui. Quoi de neuf au sujet de notre ami George Dibbern ? Avez-vous trouvé un point de chute pour la traduction de Quest ? J’ai reçu un mot de lui dernièrement, me demandant de vos nouvelles. Il était encore à Auckland, en Nouvelle-Zélande. C’est un homme pour lequel nous devrions faire quelque chose - vite. Il ne lui reste plus longtemps à vivre - et ses proches (ou du moins les éditeurs) semblent se ficher de lui comme d’une guigne ! Je veux parler... des Allemands. Maudits soient-ils !
C’est l’un des rares Allemands que les Allemands devraient être fiers de compter parmi eux. Il a peut-être commis une erreur fatale quand il s’est déclaré « citoyen du monde ». Jusque là, c’est le seul.
Je ne crois pas que Rowohlt ait fait quoi que ce soit pour un seul livre de Delteil. C’est nul. Même St François est tabou. Et le St François de Delteil est le seul et unique St François.
En attendant, toutes mes amitiés !
Henry Miller
Amitiés à Joseph et Caroline.

.....

[Hambourg, août 1961]

Bien sûr vous pouvez utiliser l’extrait sur Cendrars. Désolé seulement de n’en avoir pas dit davantage. Je reviens tout juste d’Italie, où mon buste a été sculpté par Marino Marini. J’ai été au Danemark, chez le compositeur de l’opéra pendant dix jours. Vendredi je vais à Londres pour séjourner avec Perlès - nous irons en Irlande pour deux semaines. Puis à Paris pour un jour ou deux et ensuite chez moi en Californie - pas Big Sur, mais L. A. où sont mes enfants. Je suis enseveli sous le travail - répondre à toutes sortes de propositions étranges - pour des films, magazines, interviews, etc. Je me sens comme un « bureau », au lieu d’une personne.

.....

17/8/64

Cher Jacques -
Apologies pour le délai en répondant. Vous avez donc reçu le livre de Longanesi. Je ne comprends pas bien quelle sorte de livre (sur moi) vous essayez d’écrire. Quelque chose comme le « Schmiele » (Rowohlt) ? C’est très mauvais, son livre. Il n’y avait aucun rapport - moi et lui. Le mieux est de faire q.q. chose « lyrique » - oubliez les détails, dates, et cetera. Prenez seulement les grands événements - mariages, femmes inspiratrices, enfants, voyages, amis. Oui, Fred a fait une chose bizarre à propos d’Anaïs. Il l’a coupé en deux - faisant deux personnages, à cause de son désir de ne pas révéler tout ce qu’il se passait entre nous. Gardez bien la discrétion en écrivant sur elle et moi. Sujet très « délicat » ! ! !
Oui, j’ai reçu le livre sur le maïs mais pas sur Thoreau. Je crois que Fred retournera à Crète très bientôt. Quant au film qu’il voudrait faire (pour Hildegard Knef) on n’est pas sûr à ce moment que faire. Mon film (Cancer) devrait commencer à rouler au printemps prochain - à Paris. Je ne crois pas que je viendrais avant cela. On parle aussi d’un film basé sur « Le Sourire au pied de l’échelle » - mais encore une fois rien de fixe.
À part tout cela, tout va bien ici. Je recommence à peindre les aquarelles - il faut faire 25 dans 3 semaines ! Après cela je retourne à mon one-act play - pure farce = burlesque...
Je vous embrasse et toute la famille.
Hip, hip, hourrah - pour quoi ?
Henry

.....

19/5/65

Frère Jacques -
Je viens de recevoir l’extrait (comme on dit) de votre essai en « Actualités ». C’est très bien écrit, si même c’est un peu flattant. J’espère voir la suite, ou le tout, à bientôt... Vous avez cité (3) personnes qui m’ont influencé durant ma jeunesse. Il y en avait une de plus - John Cowper Powys (écrivain gallois) - qui fut mon « mentor ».
Maintenant qu’il est mort, il semble encore plus important pour moi que de son vivant. Je suis vraiment heureux d’avoir pu lui rendre hommage lors d’une visite au Pays de Galles quelques années avant sa mort.
J’ai lu récemment tant de textes sur moi que je commence à me demander si je suis vivant ou mort.
Je me la coule douce ces jours-ci. Me refait une santé. Avec pour résultat que mon esprit est quasi mort. Je suis comme un beau légume.
Toujours aucune nouvelle de Joe Levine au sujet du tournage de « Cancer ». J’ai l’intention de partir à l’étranger cet été, film ou pas film.
Je corresponds en ce moment avec deux stars de cinéma attirantes - une (italienne) à Munich, l’autre (polonaise) à Varsovie. Ça me donne l’impression d’être jeune.
Je n’ai pas oublié votre aquarelle. Mais j’ai du en envoyer quelques-unes à des amis aux quatre coins du monde - y compris Jérusalem.
Comment la vie vous traite-t-elle ? Toujours à Radio-Montpellier ?
Larry (Durrell) est à présent à Corfou pour l’été, je crois. Et Perlès est toujours en Crète. Et mon ami Emil White à Ibiza. Vincent (Birge) doit être en ce moment en train de faire de la randonnée en Angleterre, en Écosse et au Pays de Galles.
Adressez mes amitiés à Éliane et aux enfants, qui doivent avoir bien grandi. Val (ma fille) travaille comme « figurante » dans des films - et elle aime ça. Tony distribue un journal après l’école (4 heures) ce qui lui rapporte $300 par mois ! ! ! C’est fou, quoi !
Alors salut ! Restez en bonne santé et soyez heureux !
Henri

.....

19/6/67

Frère Jacques -
En anglais aujourd’hui, pardonnez-moi !
Désolé de vous répondre si tardivement. Je suis en train de devenir fou avec toutes les choses que j’ai à faire. Plus de temps pour quoi que ce soit désormais. Maintenant, à propos de nouveaux « collaborateurs » pour l’Herne :
Premièrement, je n’ai plus l’adresse d’Hornus.
Deuxièmement, Van Gelre - c’est un vrai emmerdeur - si j’étais vous je ne publierai rien de lui. Oui, je connais de nombreux jeunes auteurs sérieux qui seraient heureux d’écrire sur moi, mais je ne suis pas pressé qu’ils s’y mettent. Que savent-ils de moi ? Seulement ce qu’ils ont lu dans mes livres. Je ne vois pas ce que de tels travaux apporteraient de bien. Ça ferait juste un peu plus de « littérature » - pas un vrai témoignage. Il n’y a presque plus personne vivant aujourd’hui qui m’ait connu intimement. Ceux qui restent ne sont pas capables d’écrire - ou s’en foutent. C’est pourquoi je me suis opposé à voir les Cahiers publiés. Mais les éditeurs de l’Herne n’écoutent pas.
J’ai dit : attendez que je sois mort !
Oui, je dois être à Paris le 20 ou 22 septembre - pour l’exposition de mes aquarelles. Cela me fait presque peur. Je serai très vite fatigué par toutes ces réunions, dîners, etc. etc. Je peux difficilement marcher en ce moment - des problèmes avec mes deux jambes. Mais sinon je me sens bien.
Il se peut que j’aille au Japon après la tournée en Europe - avec une autre (nouvelle) série de peintures. Si cela se fait, ça fera un tabac, comme on dit - parce que les japonais sont dingues de moi. Là-bas, au moins je peux prendre des bains chauds, me faire masser, rencontrer des geishas et des maîtres zen ( ?) Et si je n’arrive pas marcher, ils me porteront !
Je serai heureux de vous voir à Paris. Transmettez mes amitiés à Éliane et aux enfants - qui ne sont désormais plus « les enfants », je pense.
Et mes amitiés aux Delteil, s’il vous plaît ! Continuez ainsi ! Meilleurs vœux ! (J’ai dîné avec Belmondo la nuit dernière. Un type merveilleux !)
Henry

.....

5/1/79

Frère Jacques -
N’envoyez aucun « ami » me rendre visite, s’il vous plaît. Je suis submergé par les visiteurs.
Bien sûr vous, un français, devriez être capable de trouver un éditeur pour la « correspondance ». Non, je ne me suis pas disputé avec de Bartillat - plutôt avec Buchet. Mais ce sont tous de tels emmerdeurs - mon seul bon (super) éditeur est l’allemand : Rowohlt Verlag, Hambourg.
Il y a, à ma connaissance, aucune photo de vous dans aucun de mes livres. Les gens véhiculent toujours des rumeurs etc.
Oui, j’ai le livre de Larry sur la Grèce. Je nous donne à peu près 50 ans avant que nous fassions sauter le monde. Nous sommes à « la fin de l’Empire romain », maintenant. Quelle est la différence ? « La planète Terre est une erreur cosmique. » Que peut-on attendre d’une créature comme l’homme ?
Je suis en bonne santé mais perclus d’infirmités.
Essayez quelque petit éditeur pour la correspondance Delteil-Miller.
Les grands sont trop indifférents.

Santé !

Henry

...

© Éditions Finitude, avril 2012
Pour les notes, se référer à l’ouvrage.


Sites internet

Les Éditions Finitudes
http://www.finitude.fr/

Henry Miller, bibliographie
http://fr.wikipedia.org/wiki/Henry_...

INA > Henry Miller, Un Américain en France
http://www.ina.fr/art-et-culture/li...

Maison des écrivains et de la littérature > Frédéric-Jacques Temple
http://www.m-e-l.fr/frederic-jacque...

Lawrence Durrell, Henry Miller
Correspondance 1935 - 1980. Article de Corinne Amar sur le site de la Fondation La Poste (juin 2004)
http://www.fondationlaposte.org/art...

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