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Hélène Hoppenot, Journal 1918-1933 Par Gaëlle Obiégly

 

Hélène Hoppenot, Journal 1918-1933 Le journal d’Hélène Hoppenot commence en 1918, quand âgée de 24 ans, elle part pour le Brésil avec son mari. Il est diplomate. Ils font corps. Plus tard, en Perse, elle détaille des faits minimes de la politique et de la diplomatie, comme y prenant part, qui donnent à voir les soulèvements historiques de cette période-là. On y entend l’animosité des uns envers les Allemands, on y relate des aversions pour les Anglais. Les signes d’une époque. Peut-être.
Hélène Hoppenot ne peint pas de grands tableaux, mais elle saisit des attitudes, des visages, des intérieurs, des échanges. L’homme, par exemple, assis près d’elle au cours d’un déjeuner, l’homme très vieux dont la barbe blanche « glisse le long de son gilet », cet homme charmeur qui sur dix phrases en prononce une contre les Anglais. Ces notes, ainsi qu’elle les appelle, décrivent avec vivacité le quotidien des ambassades, leur organisation, leurs mondanités et l’expérience que l’on fait d’un pays dans ces conditions-là. Souvent Hélène Hoppenot est accablée par cette vie qui lui convient mal « bien que la diplomatie soit une des rares professions où une femme peut, sans y paraître, aider son mari. » Il arrive que son journal accueille des confidences, on les espère, mais elle déteste ça, sans doute tient-elle les épanchements pour trop féminins. La maternité lui fait horreur, la sienne l’éprouve. Elle considère le désir de se reproduire comme l’instinct le plus bas de l’humanité. Tandis que l’aspiration à se prolonger au-delà de la mort par la création lui semble le plus admirable devenir. Mais ce rêve-là lui est inaccessible. Ses liens profonds, ses moments intenses, elle les vit auprès des artistes, des écrivains et des œuvres dont il est, néanmoins, peu question dans ce journal s’étalant de 1918 à 1933. Paris lui manque, pas tellement la famille mais la vie culturelle et quelques amis, dont Adrienne Monnier. Celle-ci pourtant la déçoit lorsqu’elle lui déclare l’imaginer heureuse avec le futur enfant. Les félicitations émues d’Adrienne Monnier piquent Hélène Hoppenot par leur façon ordinaire et leur teneur absurde. « Quelle rage ont-ils tous pour s’aviser que vous étiez incomplets avant que ne se produisent un événement auquel ils ne pensaient pas ? », se demande-t-elle. Le sort des femmes, leur obligation de procréer, le rôle qu’elles sont contraintes de jouer la désespère. Pour autant elle s’y soumet. Mais avec une certaine amertume. Celle-ci se perçoit dans des phrases d’une lucidité cinglante dont est parsemé cette sorte de journal de bord. Qualifier ainsi le journal d’Hélène Hoppenot informe sur sa précision, sa régularité et masculinise ces cahiers tenus par une femme qui regrettait d’en être une. L’âge d’or des femmes est à venir. « Un jour, elles feront leurs lois, deviendront libres de procréer ou sans crainte de l’affreux scandale d’avorter », écrit-elle pendant sa grossesse. Hélène Hoppenot
Les confidences sont rares, tandis qu’abondent les descriptions de visages, de corps, les propos rapportés. On sent Hélène Hoppenot toujours en compagnie lorsqu’elle rédige ses notes et seule quand elle est en compagnie. Les moments gracieux de sa vie d’expatriée, ce sont ceux qu’elle passe au Brésil, au début de la carrière diplomatique de celui qu’elle nomme « H », son mari. Alors, elle fait la connaissance de Paul Claudel en poste à Rio et de Darius Milhaud, son secrétaire, son complice. Ces artistes-là, faisant de chaque instant leur œuvre, l’enthousiasment autant que les livres, la musique, les papillons. Peu à peu se dessine le portrait de Claudel, poète et insolent. Il escalade une grille pour saisir dans un arbre des fleurs rares qu’il admire. Hélène Hoppenot apercevant la propriétaire tente de le ramener à terre. Il raille alors cet instinct de la propriété, « même celle des autres », et déclare que lui ne tient à rien. Au Brésil, tout est merveilleux, les papillons, les arbres, les enterrements. Elle se réfère encore à ce qu’elle connaît pour décrire ce qu’elle voit, les papillons, dont les couleurs sont énumérées, se poursuivent comme les merles qu’elle observait en France, les enterrements regorgent de sourires et d’une lumière loin des tristesses solennelles des cortèges de Paris. Elle se dit incapable de décrire la beauté ténébreuse de ce pays, néanmoins ses notes brèves nous la font apercevoir et rendent compte des transports qu’ils suscitent. Son regard aigu examine aussi les physiques du corps diplomatique. Débarquant à Rio, elle avise deux hommes qu’elle désigne comme ses « premiers Brésiliens », mais elle se trompe. Ces deux hommes sont des représentants français de la légation, Drouillon et Milhaud. Ce dernier est obèse, doté d’une épaisse chevelure noire, il « respire la gentillesse ». Elle le détaille jusqu’aux dents, révélées malgré un sourire plein de réticence. Les Hoppenot se lieront profondément à Milhaud et resteront en contact avec Claudel grâce auquel leur premier séjour brésilien est passionnant. Hélène Hoppenot a immédiatement remarqué dans ce « visage ingrat » le regard magnifique. C’est aussi la simplicité, la brusquerie, l’effronterie du poète qui l’enthousiasment. Il fréquente peu de gens, toujours les mêmes, alors qu’elle doit mémoriser à chaque poste des visages, des noms nouveaux - comme un professeur à chaque rentrée. Ce qui l’afflige. Cette vie qu’il lui faut mener ne lui plaît qu’au moment des départs pour des pays nouveaux. L’arrivée l’ennuie parce qu’elle a horreur de se « fixer », mais elle s’y emploie, avec énergie, dès lors qu’elle est à terre. Il faut se loger puis meubler la maison, recruter des domestiques, entretenir le foyer, être femme parmi les femmes. Avant de découvrir la triste condition des femmes musulmanes puis la sienne lorsqu’elle devient mère, Hélène Hoppenot a vécu des périples aventureux en route pour la Perse. À bord d’une voiture minable conduite par un aristocrate russe que la révolution a ruiné et forcé à l’exil, le couple parvient à Téhéran en 1920. Ses descriptions du site rappellent Platonov, grand écrivain soviétique dont certaines nouvelles dépeignent l’aridité, les grandes étendues de l’Asie centrale. Une mosquée à dôme d’or se distingue des rues malodorantes, jonchées d’ossements nettoyés par les vautours. Au-delà de la ville s’étalent les « grands paysages éventés qui redonnent le goût de vivre ». Hélène Hoppenot s’afflige dans ce pays, la Perse, de l’emprisonnement de deux jeunes princesses dont elle devient la confidente. L’étoffe ajourée qui cache leurs beaux yeux noirs n’en dissimule pas la tristesse. Les Européennes se réunissent pour des goûters, des dîners, Hélène Hoppenot en rend compte souvent sarcastiquement. Des tenues, des coiffures, des manières des femmes de diplomates, elle expose le grotesque, et leur goût ridicule. Une femme pourtant fait naître son admiration, Madame Cosinou. D’habitude, elle n’a d’admiration que pour les artistes dont elle apprécie le ton libre et simple. Madame Cosinou n’est pas artiste - c’est une femme d’affaires - mais elle s’est vouée à une grande œuvre. Au Chili, elle a installé un port et rêve de fonder trois villes. La simplicité de ses manières, son élégance discrète, sa passion pour ce qu’elle a entrepris la distinguent, aux yeux d’Hélène Hoppenot, de toutes ces épouses « uniquement occupées de broderies inutiles et d’enfants » qu’elle côtoie de pays en pays. La rencontre avec Madame Cosinou la rassure, et renforce sa conviction que se profile l’âge d’or féminin.

Hélène Hoppenot
Journal 1918-1933
Rio de Janeiro, Téhéran, Santiago du Chili,
Rio de Janeiro, Berlin, Beyrouth-Damas, Berne

« J’ai le plus grand désir d’aller au bout du monde - mais non de m’arrêter en chemin. »
Édition établie, introduite et annotée par Marie France Mousli. Éditions Claire Paulhan. Collection « Pour Mémoire », 2012.
72 illustrations - photographies, cartes et fac-similés,
640 pages. 48 €.
http://www.clairepaulhan.com/

Outre cet étonnant Journal, qui sera publié jusqu’aux années de la Seconde Guerre mondiale en plusieurs tomes, Hélène Hoppenot (1894-1990) a laissé une importante correspondance et six livres de photographies : Chine, Extrême-Orient, Rome, Tunisie, Mexique, Guatemala.

Marie France Mousli a déjà publié la correspondance des Hoppenot avec les Milhaud (Gallimard, 2005) et celle de Henri Hoppenot avec Saint-John Perse (Gallimard, 2009).

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