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Bruce Chatwin, La sagesse du nomade Par Gaëlle Obiégly

 

Bruce Chatwin, la sagesse du nomade Bruce Chatwin a laissé derrière lui une œuvre et une vie nomade dont témoigne ce choix de lettres et de cartes postales. La première est écrite à l’âge de huit ans, il passe alors sa première semaine à l’internat et donne des nouvelles à ses parents auxquels il adressera plus tard des lettres de pays lointains. Chatwin meurt jeune, à 48 ans ; il meurt du sida. Sa correspondance couvre quarante années vécues impatiemment, passionnément. Mais avec un cœur étanche. Ses déplacements incessants semblent motivés autant par une curiosité pour le monde, un désir d’expéditions que par un besoin de fuir le domicile conjugal. Beaucoup de lettres sont adressées à sa femme Élisabeth, parce qu’ils sont souvent éloignés l’un de l’autre. Soit il est en voyage, soit c’est elle. Il faut sans doute à Chatwin être au loin, être seul pour pouvoir aimer ce qui, sinon, lui est indifférent. Il prend conscience de beaucoup de choses pendant ses escapades ; et lorsqu’il énumère cela méthodiquement dans une lettre à Élisabeth, il termine sa liste par un « je t’aime » dont il semble lui-même surpris. En septembre 1970, l’épouse part pour l’Inde dans une camionnette jaune de livraison d’épicerie. Bruce Chatwin la rejoint à Istanbul. De là il écrit à un ami, donne de ses nouvelles et de celles de sa femme dont il parle sur un ton amusé. Quelques années plus tard, on sent dans sa correspondance avec le cinéaste James Ivory une certaine ironie envers l’épouse avec laquelle, d’ailleurs, les échanges concernent le plus souvent la vie matérielle. Chatwin a le souci des maisons, bien qu’il s’absente souvent de son foyer. Lorsqu’il est à Holwell Farm, son domicile fixe, il commande des arbres, il plante des haies, il arrange le jardin, en Anglais typique - mais il répète qu’il ne se sent pas anglais - il est épris de botanique. L’homme Chatwin est un esthète un peu froid, aux goûts précis, à l’œil aiguisé, qui décrit les objets d’art, les paysages avec précision. Dans ses plus belles lettres, il en donne à voir les couleurs, c’est son lyrisme. Quand il envisage de passer commande au pépiniériste d’un chêne-liège, on imagine qu’il a passé du temps à rêver de cet arbre, le chêne-liège de l’Amour, à le rechercher sur des gravures anciennes, à en faire l’objet d’une recherche, peut-être même le motif d’un voyage. Surgi dans une lettre à Élisabeth, son épouse sur les routes tandis qu’il est, lui, dans leur maison située dans le sud-ouest de l’Angleterre, ce chêne-liège est une image d’amour, de voyage et d’érudition. Cet arbre, son écorce, fournissait « la teinture jaune impérial aux empereurs chinois ». Des années plus tard, alors en Argentine, échoué dans un trou perdu, Chatwin peint à Élisabeth le décor patagonien dans lequel il se trouve. Il commence par décrire l’hôtel, son bar couleur de menthe verte, puis s’aventure mentalement dans cette contrée, dans des temps très anciens, préhistoriques, imagine des animaux, des créatures déduites d’ossements, de carapaces découvertes dans le lit d’un lac. Sa vision géographique, paléographique de l’Argentine exprime sa fascination pour ce qui voyage dans le temps, ce qui s’est échappé de son contexte initial. Les choses, les corps devenus objets d’art, grâce à leur déplacement. Les squelettes qu’il rencontre sont des âmes. C’est une longue lettre, très belle, où la matière d’un livre à venir se dépose, bien souvent ses lettres ébauchent les compositions futures. Le lecteur de Chatwin pourrait ainsi prendre cette correspondance pour le brouillon de son œuvre. L’autre intérêt tient à la variété des tons, parfois prosaïque, parfois savant, peu d’effusions, d’épanchements. Néanmoins on entend, dans cette retenue, un secret. Ça et là, le « je » disparaît. Le sujet se dissimule derrière ses actions, ses exploits inventoriés. Son intrépidité remplace pudiquement ses impressions, ses hantises, ce qui le fait partir.
Chatwin fournit à ses lecteurs, par ses lettres, une sorte de récit autobiographique où s’insèrent des rapports ethnologiques et des chroniques de voyage. La préface d’Élisabeth Chatwin et celle de son biographe Nicholas Shakespeare complètent avec générosité cette sorte de portrait de l’aventurier que fut Chatwin. Car le sujet de ce livre, tel que l’éditeur l’a conçu, sélectionnant les lettres, les annotant, les situant, c’est l’instabilité de cet homme-là. Ses changements de cap perpétuels, ses revirements, sa fuite impatiente - sa folie, en fait - donnent les détails d’une vie aventureuse dont, pourtant, les aventures ne sont pas dévoilées vraiment. Il ne tient pas en place mais il est impossible de dire ce qui l’attire ailleurs, ce qui le chasse de là où il est. Dès qu’il arrive quelque part il a besoin d’en partir. Est-ce une curiosité insatiable, un désir d’aventures, la peur de la sédentarité, donc de la mort, s’agit-il d’une quête ? Ce mystère, cette folie de Chatwin font le sel de cette correspondance dont il faut apprécier la variété tenant à la multiplicité des destinataires et à celle de l’auteur lui-même. Il y a une lettre dans laquelle il parle de son livre en projet, un livre sur les nomades dont il est souvent question. À son éditeur il adresse un commentaire sur ce besoin irrépressible de fuir et de revenir, « une force qui me pousse à partir et une autre à revenir- un instinct de retour à mon habitat comme chez un oiseau migrateur. » Chatwin sait décrire le vent et tous les trésors. Il a, dès l’âge de 17 ans, voulu faire profession dans le domaine des beaux-arts, comme en témoigne sa lettre à Peter Wilson, directeur de Sotheby’s qui l’embauchera immédiatement. Chatwin ne retournera pas à l’école mais entreprendra plus tard des études d’archéologue qui le lasseront vite. Il ne peut pas rester assis derrière un bureau, sent que dans cette situation il ne concevrait que des maladies. Très jeune, il apprend à regarder les œuvres d’art, à les estimer, à en faire le commerce. Des objets qui lui sont confiés, il voit très vite l’exécution grossière, en rend compte implacablement, « la patte du cerf est horrible, de même la position des pattes du lion est d’une maladresse totale et les cages thoraciques des deux animaux ressemblent à des radiateurs automobiles. » Il s’éprend aussi de choses dont il s’entoure comme d’amis silencieux, une tête de lit maori par exemple, choses dont il se sépare et finit par ne plus aimer que les objets qui tiennent dans une boîte d’allumettes, aussi peu coûteux qu’un galet poli, avec lesquels il peut voyager. La nature prodigue des beautés, des sensations, les hommes aussi. Il oscille entre ces deux modes, il oscille entre sa maison et l’ailleurs, la mécanique et l’animal, sa femme et des amants, la vie nomade, la sédentaire. C’est un homme qui a plusieurs vocations, des vocations successives, la dernière sera l’écriture. Les lettres exposent la transformation de l’archéologue en écrivain - un être qui ne cesse de refaire sa vie.

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Bruce Chatwin
La Sagesse du nomade
Lettres choisies et présentées par
Élisabeth Chatwin et Nicholas Shakespeare
Traduites de l’anglais par Jacques Chabert
L’édition originale de cet ouvrage a été publiée par
Jonathan Cape en 2010 sous le titre Under the sun.
Éditions Grasset. 537 pages. 22 €.

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