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> Edition du 7 février 2007

La guerre des mots,

par Paul Carbonne

carbonne

Mail, e-mail, mél, courriel ou courrier électronique : j’entends la guerre des mots comme un luxe de linguistes, seyant comme tous les luxes, mais sans gravité aucune pour les utilisateurs, dont le degré bit de l’écriture consiste d’abord à communiquer entre eux. Je suis prêt, s’il le faut, à e-mmailer mon voisin, à me mailer de ce qui ne me regarde pas, et, s’il n’y a que mail qui m’aille, la moutarde ne m’en montera pas pour autant au nez. Quant à l’art d’écrire, s’il s’octroie le luxe (chacun le sien) d’être "une marmite de sorcière", il faut bien l’assaisonner çà et là de mots-cantharide, d’aphro-anglicismes et autres narco-tournures, si l’on veut que le potage ait du goût. L’irrespect de la langue, dès lors qu’il ne s’embarrasse pas de pédantiser ou de jargonner à loisir, vivifie les dictionnaires, réveille les doctes et amuse les lecteurs, ce qui n’est jamais une mince affaire.
Pour tuer une langue, rien de tel que de la prendre au sérieux. Au sommet de sa gloire, le XVII° siècle croyait dur comme fer à l’immuabilité de la sienne. Sobriété, justesse, culte de la litote et tout le toutim. Aujourd’hui, on se sert du grand Racine pour endormir l’escholier. Cinquante vers d’Andromaque et tout le monde roupille. Si encore le bon Néron violentait la belle veuve !
Mais non : la juste mesure des mots ne permet pas la démesure des actes. On intériorise à souhait. Comprend qui peut.
Car le fin mot du lecteur, c’est de comprendre. Veut de l’écriture bien mâchée, bien journalistique, à que la métaphore éculée aux deux talons, cool quoi ! Les anglicismes et les subtilités de la langue, il s’en contrefiche éperdument. Du moins, les éditeurs le croient-ils. Et puis... et puis, on s’aperçoit que Frédéric Dard a plus de succès que Messire d’Ormesson, que Lolita (il m’a tout de même fallu chercher une bonne cinquantaine de mots chez l’ami Robert) est universellement célèbre, que la lecture d’Henri Miller donne des boutons à l’adolescence et que Louis-Ferdinand, c’est tout de même autre chose que Miss Dion !
Alors, on ne sait plus. Faut-il laisser le lecteur "exaspéré aux portes de l’Art" (il est trop mal armé pour le comprendre) ou lui servir la bouillasse académique, le style pur, francisé ad hoc, avec les quelque 300 mots qu’il connaît sur le bout de la cervelle ? Fausse interrogation, Messeigneurs. L’écrivain digne de ce nom n’en a, heureusement, rien à fiche. Il joue comme il aime. Lorsque son cheval arrive en tête, il s’étonne qu’on applaudisse à l’exploit. S’il traîne la patte en milieu de peloton, il enfonce son haut-de-forme sur son front proéminent, agite rageusement sa queue de pie et s’admire d’être, à tout le moins, un éternel incompris.