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Edmond Jabès : portrait. Par Corinne Amar

 

Jabès, Du désert au livre Devant Notre-Dame, un aveugle vend des cartes postales aux touristes venus visiter la cathédrale : des vues coloriées de Paris.
Je crois que tout exilé est frère de ce marchand. Le lieu que l’on ne voit plus, cesse d’être notre lieu. L’exilé est un aveugle sans territoire.

Edmond Jabès, Le Livre des Ressemblances (Gallimard, 1976, p.98)
Marqué par l’expérience extrême du désert égyptien, il fut le poète de l’ellipse, de l’errance, de la référence biblique, passeur d’une tradition juive vouée à l’interrogation de textes millénaires, questionneur insatiable de racines enfouies dans le sable et de la mémoire comme seul lieu d’appartenance, écrivain dont le nom est associé à des titres profonds, mystiques, énigmatiques - Je bâtis ma demeure (1959), le cycle du Livre des Questions (1963-1973), Le Livre des ressemblances (1976-1980), le cycle du Livre des marges, Le Livre de l’Hospitalité (1991). Edmond Jabès (1912-1991) aurait eu cent ans cette année. Lui qui avait, de manière prémonitoire, intitulé son premier recueil de poèmes, Je bâtis ma demeure, et dont l’œuvre n’avait pourtant cessé de renouveler l’expérience de l’exil et de la séparation, avait construit sa vie autour du Livre, de la foi en son « hospitalité », avait bâti son œuvre autour du « dialogue » - Je est le miracle du tu - et dans le prix d’une parole confiée au vents du désert par où l’on passe - cette parole reliée au manque, au gouffre, à l’incertitude contre lesquelles elle se débattait. Aucune certitude, sinon de la parole qui nous survit, du geste qui nous prolonge. Parce que tout lecteur, au fond, est l’élu d’un livre. « Je n’écris pas, je m’obstine », affirmait-il, hôte de passage d’une écriture sacrée qui consistait précisément en cela : accueillir et interroger - et reconnaissable dans sa singularité, pulsée dans la forme fragmentaire, mosaïque d’aphorismes, de questions, répétitions, de maximes, de sages ou de rabbins imaginaires. « On ne crée pas, on se remémore » ; poète de la judaïté ou plutôt, d’une expérience juive de la lettre, libérée de tout idéalisme, Edmond Jabès aura voulu écrire le grand livre de la métaphore, le Livre : « Tu es celui qui écrit et qui est écrit. » 
Né au Caire - L’Égypte, Le Caire, le désert, c’est tout le paysage de mon enfance ; à peine mes yeux ouverts... - dans une famille juive francophone, de nationalité italienne que son grand-père avait prise, pour des raisons de sécurité, il est mort à Paris, où il s’était installé, dès 1957. La montée de l’antisémitisme l’avait contraint à quitter l’Égypte. J’ai quitté l’Égypte parce que j’étais juif. J’ai donc été amené, malgré moi, à vivre une certaine condition juive, celle de l’exilé. (...) Je me suis reconnu dans la vocation de ce peuple engendré par un vocable imprononçable : faire le livre en le lisant ; le faire lire en le commentant (Edmond Jabès, Du désert au livre, entretiens avec Marcel Cohen, Belfond, 1980, p. 54). Edmond Jabès n’aura pas connu les camps et la déportation : toute son œuvre, pourtant, en sera marquée, hantée par l’émiettement du monde et la destruction, le sens de la diaspora comme une évidence, l’impossibilité d’écrire après Auschwitz comme avant ; et lui, habité par l’ouverture à la mémoire d’une trace commune entre écriture et judaïsme, dans « la déchirante et maladroite détermination de survivre ».
Au cimetière de Bagneux, dans le département de la Seine, repose ma mère. Au vieux Caire, au cimetière des sables, repose mon père. À Milan, dans la morte cité de marbre, est ensevelie ma sœur. À Rome où, pour l’accueillir, l’ombre a creusé la terre, est enfoui mon frère. Quatre tombes. Trois pays. La mort connaît-elle les frontières ? Une famille. Deux continents. Quatre villes. Trois drapeaux. Une langue, celle du néant. Une douleur. Quatre regards en un. Quatre existences. Un cri. (Retour au Livre, Le Livre des questions, t.III, Gallimard,1965). À l’origine, était le cri ; celui de la disparition prématurée de sa sœur aînée, morte pratiquement dans ses bras, alors qu’il n’avait que douze ans. Il évoquera dans ses entretiens avec Marcel Cohen ce que signifia pour lui cet événement tragique et combien il fut, probablement, responsable de la gravité liée, pour lui, à la parole, et revêtant de surcroît, non seulement un caractère de déchirure, mais l’idée d’un judaïsme imprégné de fatalisme. Je me souviens lui avoir dit quelque chose comme : « Tu ne peux pas mourir. C’est impossible. » A quoi elle répondit très exactement ces mots : « Ne pense pas à la mort. Ne pleure pas. On n’échappe pas à sa destinée. » Je compris, ce jour-là, qu’il y avait un langage pour la mort, comme il y a un langage pour la vie (Entretiens, p. 23). Un père, banquier, passionné d’histoire, une bibliothèque familiale, riche de livres ; à l’histoire, il préfère la littérature. Il découvre les poètes lyriques, romantiques, est marqué par Verlaine, Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, tout autant qu’il influencera Levinas, Blanchot, Derrida, en leur temps et à un moment de leurs trajectoires respectives. Il épouse, au Caire, en 1935, son amour d’adolescence, Arlette. De sa rencontre avec sa femme, d’emblée, il dira qu’elle fut à l’origine de sa découverte de lui et sa première réelle ouverture à l’autre ; « Je n’ai cessé depuis de bâtir sur ce lien ; un lien qui demeure au centre de ma relation au monde, aux êtres, aux choses, aux origines » dira-t-il de son couple aimant, dans ce livre d’Entretiens - document remarquable -, avec Marcel Cohen (Edmond Jabès, Du désert au livre, op. cité, p.26). Sa rencontre, à la même époque, avec Max Jacob, à Paris, qui l’encourage à écrire, « à être lui » - depuis qu’il lui a envoyé ses textes -, leur correspondance - jusqu’à la mort de Max Jacob, en 1944 -, vont être déterminantes. Il mènera un temps une double vie d’agent de change et d’écrivain, griffonnant ses mots dans le métro, reconnu par quelques pairs, après la publication de Je bâtis ma demeure (textes écrits entre 1943 et 1957), interrogeant les mots qui l’interrogent, accompagnant les mots qui l’accompagnent, et ouvert à une aventure totale dont il ne connaissait encore en rien l’issue.
Mon exil de syllabe en syllabe m’a conduit à Dieu. Le désert l’avait révélé au monde, l’exil lui avait révélé Dieu. Et si le mot « juif », et si le mot « Dieu », si souvent, étaient repris dans ses textes, c’est, parce qu’inexorablement liés à « l’idée d’exode et l’idée d’exil comme mouvement juste » (ainsi que le disait Blanchot), c’est parce que définitivement inscrits dans cette gageure propre au judaïsme dans sa quête d’identité - le questionnement juif ou le doute, la dévorante incertitude -, c’est parce que confrontés à la parole, au silence, au sable et à la poussière. Où être au plus profondément de nous-mêmes qu’au plus profond de notre solitude ? Il posait la question, nous renvoyant à la métaphore du désert, comme véritable lieu de la parole - c’est seulement dans le désert, dans la poussière de nos paroles, que la parole divine pouvait être révélée.(...) (Entretiens, p.101), nous renvoyant au vide douloureux et magnifique, au rien, au blanc « à cette part blanche qu’il nous reste, non point à investir mais à tolérer ».
Écrire, maintenant, uniquement pour faire savoir qu’un jour j’ai cessé d’exister ; que tout, au-dessus et autour de moi, est devenu bleu, immense étendue vide pour l’envol de l’aigle dont les ailes puissantes, en battant, répètent à l’infini les gestes de l’adieu au monde. (Le Livre de l’Hospitalité, Gallimard, épigraphe).

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