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Extraits choisis - Edmond Jabès

 

Lettre d’Edmond Jabès à Max Jacob
[Annexe aux Lettres de Max Jacob à Edmond Jabès
Éditions Opales, 2003.]

Le Caire, 4 Février 1937
23, rue Kasr el-Nil

Et pourquoi pas ?
Tu es heureux à St. Benoît
Je pousse, ici, ma première vie.
Tu n’as pas d’âge et j’ai des ans.
Et sur ma table rêve ta photographie.
Nous nous aimons, tous deux compris.
Et tu m’écris en riant. Quand tu pries
les anges descendent te regarder . Hélas !
Nul pour moi n’eût pareille idée ;
seul l’amour m’a visité. Par moi poursuivie
la gloire tu l’as reniée. Ma chambre est douce le soleil brille.
Le reste de quoi serait-il fait ?
Je tente une chance en escomptant,
je plonge un œil dans le mystère.
Si je m’éveille en m’endormant
Je fais d’un doigt tourner la terre -
En te lisant je troue une voile
Au soleil je joue de la peau.
Si mon humeur grise l’étoile,
Mon bel esprit claque du couteau.

Ton ami
Edmond Jabès

Quant à Cocteau, laisse-le passer...
son tour du monde est amusant.


Edmond Jabès, Le Livre des questions

LE LIVRE DES QUESTIONS, I
L’Imaginaire / Gallimard

LE LIVRE DES QUESTIONS
Au seuil du livre
p. 18

- Que se passe-t-il derrière cette porte ?

- Un livre est en train d’être effeuillé.

- Quelle est l’histoire de ce livre ?

- La prise de conscience d’un cri.

- Mais j’ai vu entrer des rabbins.

- Ils viennent, par petits groupes, faire part de leurs réflexions de lecteurs privilégiés.

- Ont-ils lu le livre ?

- Ils le lisent.

- Interviennent-ils à l’avance pour le plaisir ?

- Ils avaient le pressentiment du livre. Ils se sont préparés à l’affronter.

- Connaissent-ils les personnages ?

- Ils connaissent nos martyrs.

- Où se situe le livre ?

- Dans le livre.

- Qui es-tu ?

- Le gardien de la maison.

- D’où viens-tu ?

- J’ai erré.

- Yukel est-il ton ami ?

- Je ressemble à Yukel.

- Quel est ton destin ?

- Ouvrir le livre

- Es-tu dans le livre ?

- Ma place est au seuil.

- Qu’as-tu cherché à apprendre ?

- Je m’arrête quelque fois sur le chemin des sources et j’interroge les signes, l’univers de mes ancêtres.

[...]

.....

Le livre de l’absent
p. 64

Je crois à la mission de l’écrivain. Il la reçoit du verbe qui porte en lui sa souffrance et son espoir. Il interroge les mots qui l’accompagnent. L’initiative est commune et comme spontanée. De les servir - de s’en servir -, il donne un sens profond à sa vie et à la leur dont elle est issue.

Ce temps est loin, trop près.
Moi, Serafi l’absent, je suis né pour écrire des livres.

(Je suis absent puisque je suis le conteur. Seul le conte est réel.)

J’ai fait le tour du monde de l’absence. _ J’ai parlé leur langue - qui est leur proie, dont ils sont la proie - à mes semblables distraits,
à mes semblables pour lesquels je n’étais pas toujours leur semblable.
J’ai porté le poids de leur proie.
J’ai aboli, dans mes livres, les frontières de la vie et de la mort.
J’ai pris congé.

Tu ne te doutais pas, mère, qu’en me concevant, tu léguais au jour des feuilles de chair et de lumière pour toutes les phrases qui sont des tatouages que j’allais être appelé à défendre ; pour toutes les phrases qui sont des banderoles et des insectes.
Tu taillais, à vif dans le cri.

......

Le livre de l’absent
p. 120

- Ce colloque, autour d’un livre, me réchauffe davantage qu’un verre de vin, dit Reb Acher ; car je bois, avec vous, aux sources de mon âme. Comme les êtres, les livres ont leur part de chance. - Tu as parlé, mon maître, dit Reb Eskel, et nous t’avons écouté dans l’ordre de ton enseignement ; mais le désordre n’est-il pas l’univers dans lequel il s’inscrit, comme la mer agitée l’est pour le navire qui la pourfend ? - La parole est un cheval qui soulève, dans sa course, la poussière des routes. Elle force les passants à baisser les yeux. - Tes paroles sont devenues, mon maître, nos montures, dit Reb Lindel ; mais nous ne sommes pas allés loin. Nous avons tourné en rond, comme dans les manèges. Sans doute, sommes-nous de piètres cavaliers ? - L’arbre tourne sur lui-même jusqu’à la cime et l’abeille autour de sa trompe. Reb Azar n’a-t-il pas écrit : « Le chemin de la connaissance est plus rond qu’une pomme » ?

......

Le livre du vivant
p. 197

As-tu vu naître et mourir un vocable ?
As-tu vu naître et mourir deux noms ?
Désormais, je suis seul.
Le mot est un royaume.
À chaque lettre, sa qualité, ses terres et son rang. La première jouit du plus grand pouvoir ; pouvoir de fascination et d’obsession. La toute-puissance lui échoit.
Sarah.
Yukel.
Royaumes unis, innocents univers que l’alphabet a conquis puis a détruits par les mains des hommes.
Vous avez perdu mon royaume, comme mes frères dispersés un peu partout, dans un monde qui s’est repu de leur dispersion, ont perdu.
As-tu vu se faire et se défaire un royaume ?
As-tu vu se faire et se défaire le livre ?

......

LE LIVRE DE YUKEL
Lettre à Gabriel
p. 331

Lettre à Gabriel

« Qui, autre que Toi, pourrait motiver le livre ?
Tu es l’attente et le don. »
Reb Sommer.

Mon cher ami,
Je reçois votre lettre tandis que s’achève le livre. Sais-je bien où je suis, dans l’ignorance de qui je suis ? Le vent débride le vent. Sarah est partout. L’éclair est son bras en feu et la foudre, l’éclatement de son cœur. Que m’a-t-il été donné de contempler ? Quelles audaces de glaise ou de granit, le long de mon périple ? Et quelles allégresses de raison dans l’avant-main de la vague ?
« Je suis pareil au rayon de soleil qui s’est introduit dans ma chambre, écrivait Reb Imrash. Que deviendra-t-il lorsque j’aurai poussé les volets ? Et, cette nuit, qui s’en souviendra ? »
Ce n’est pas une question qui sépare les hommes, mais l’eau. D’un côté la soif, de l’autre la créature désaltérée.
Le Caire, où nous nous sommes connus, n’est pas la ville du sphinx et des pyramides. Les pyramides et le sphinx appartiennent au désert. Ils sont les témoins de la gloire du sable et du secret du Rien. Au-delà de l’ordre des saisons, ils sont la plénitude de la saison morte dont le mystère hante le fleuve et le fruit. Où la clarté s éclaire et ne voit pas et où le froid des ténèbres secoue de fièvre les astres, ils sont l’image et la borne de la haute splendeur et du savoir ivre de refus.
[...]

- J’ai, entre mes mains, Le Livre des Questions. Est-ce un essai ?
- Non. Peut-être.
- Est-ce un poème aux puits profonds ?
- Non. Peut-être.
- Est-ce un récit ?
- Peut-être.
- Dois-je en déduire que tu aimerais qu’il fût reçu comme le récit de tes rivières, de tes récifs ?
- Livre étranger comme le vocable et comme le Juif, inclassable parmi les livres, comment l’appeler ?
- Peut-être pourrais-tu l’appeler : Le Livre. Qui sont tes personnages ? Il y a, évidemment, Sarah et Yukel, mais il y a aussi le narrateur qui s’est approprié le nom de ton héros. Pourquoi ?
- Tous les gens ne sont-ils pas des galets et toutes les étoiles, de merveilleux astres ?
- [...]
- Qui, de Dieu, est plus près ? Celui qui L’invente comme Il a créé l’homme ou bien celui qui prie pour L’approcher ?
La lumière est dans le silex qui luira.

.....

LE LIVRE DU RETOUR
L’alliance
p. 400

(T’en souviens-tu, Sarah ?
La mort s’est abattue sur toi et sur les hommes.
Plus pressée que d’habitude. Cette mort-là n’est pas celle que nos sages nous ont appris à respecter et à aimer.
Mort engendrée par la haine.
T’en souviens-tu, Sarah ?
En ce temps-là - temps de misère et de guerre - des millions d’hommes étaient partis en croisade contre le nez, la bouche ; contre le front et l’âme d’une fraction de leurs semblables dont les poitrines se rétrécissaient, dont les paumes avaient glissé le long des hanches.
Sarah, t’en souviens-tu ?
En ce temps-là - ceci se passait à l’intérieur de la parole donnée, glorifiée, répandue - l’adolescent avait vu père et mère pris au piège, devenir le centre foisonnant d’une rafle, le fardeau d’une rose humiliée et disparaître avec son parfum.
En ce temps-là, t’en souviens-tu ?
Yukel attendait Sarah,
Sarah espérait Yukel
sur les marches rouillées de la mort.
En ce temps-là, en ce temps-là - Sarah, t’en souviens-tu ? -
le crachat du conquérant, dans la nuit, rivalisait d’éclat avec l’étoile étirée et le monde voguait sans mât.)


LE LIVRE DE L’HOSPITALITÉ
Éditions Gallimard (1991), 2008

p. 35

« Exclure c’est, en quelque sorte, s’exclure soi-même. Le refus de la différence conduit à la négation d’autrui. Oublie-t-on que dire « je « c’est déjà, dire la différence ?
« Que signifie : La France aux Français sinon : La France à la France ? Et c’est normal. Le destin de la France n’est-il pas aux mains des Français ? Mais, encore, faut-il savoir de quelle France il s’agit ?
Et sait-on assez que c’est à celui que l’on continue, dans divers milieux, de regarder comme l’indésirable étranger, l’intrus, l’exclu que la France doit, en grande partie, en tout cas dans certaines régions du globe, son rayonnement ?
« En Égypte, par exemple, où je suis né et où j’ai vécu jusqu’à mon installation à Paris, en 1957, ce sont les minoritaires juifs, en premier par leur nombre, coptes, chrétiens, de nationalité égyptienne ou étrangère, qui ont maintenu la présence de la France, dans ce pays, faisant, de la langue française, une langue commune et de sa culture, une culture universelle. Un choix qui engage totalement celui qui l’a fait et qui n’est autre, au départ, que la fidélité à une image à laquelle il a profondément cru et aurait voulu, toujours, croire. L’image d’un pays bâti sur trois mots : Liberté, Égalité, fraternité.

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